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L'initiative a été acceptée à 51,2% par le peuple et à une très large majorité des cantons. Mais elle sera difficile à mettre en oeuvre.
L'initiative a été acceptée à 51,2% par le peuple et à une très large majorité des cantons. Mais elle sera difficile à mettre en oeuvre. Image: sda
Analyse

Sous la burqa, la confusion

A la suite d’autres pays européens, la Suisse va interdire «la dissimulation du visage» dans ses rues. Contrairement à d’autres pays européens, la Suisse ne compte quasiment pas de femmes musulmanes entièrement couvertes dans ses rues.
07.03.2021, 18:4508.03.2021, 09:47
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L’histoire retiendra que, dimanche 7 mars, sans crainte du paradoxe provoqué par la pandémie, des citoyens suisses masqués se sont rendus dans les urnes pour interdire à une courte majorité (51,2%) «tout dispositif visant à cacher son visage». La Constitution helvétique sera donc modifiée pour inclure un article interdisant le port du voile intégral.

La Suisse rejoint ceux des pays européens qui avaient déjà prohibé officiellement le port du niqab ou de la burqa dans l’espace public – la France en tête, depuis 2010. Sans que l’on saisisse très bien l’utilité de cette nouvelle loi, car seule une trentaine de femmes ont recours dans le pays à ces artifices vestimentaires symboliques de l'islam rigoriste.

«La question n’aurait pas dû être posée dans les urnes, estime l’islamologue Stéphane Lathion. Il n’y a qu’une poignée de femmes portant le voile intégral dans le pays. En majorité ce sont des converties qui le font souvent par provocation intellectuelle, ou parce qu’elles sont en rupture de ban. Cette votation était, pour ceux que la présence musulmane dérange, un prétexte pour jeter de l'huile sur le feu. Pas besoin de toucher à la Constitution: la législation actuelle permet déjà de régler les abus au niveau local.»

«On a mis en scène de la politique spectacle, et malheureusement, les électeurs sont tombés dans le panneau», a déclaré la conseillère nationale verte vaudoise Léonore Porchet sur «RTS Info». Au PS, qui s'opposait également à ce texte jugé absurde, on souligne que le résultat n'a pas grande signification politique.

Alliance contre-nature

«Ce sont deux oui qui se sont additionnés. A la ligne discriminante anti-étrangers de l'UDC s'est ajoutée celle laïque contre les signes religieux dans l'espace public. Le scrutin sur le voile intégral ne change rien. Aucun problème n'est résolu et les droits de la femme n'ont pas non plus progressé. Qu'est-ce qui peut se passer? Je ne pense pas que les cantons vont créer des brigades anti-burqa.»
Roger Nordmann, conseiller national [PS/VD], président du groupe socialiste aux Chambres fédérales.

Du côté des soutiens au texte, Jean-Luc Addor (UDC/VS), principal porte-voix de l’initiative en Suisse romande, se réjouit du résultat: «La Suisse envoie le signal de l’attachement fondamental aux valeurs de notre civilisation, et rejette un symbole d’inégalité.»

Un islam discret

Conséquence de ce scrutin, la victoire à l’arraché de l’initiative «anti-burqa» pourrait aussi aliéner les musulmans de Suisse, habituellement très discrets. L'interdiction du voile intégral est «une grande déception pour les musulmans qui sont nés et ont grandi en Suisse», a dit à l’agence ATS Ferah Uluçay, secrétaire générale du Conseil central islamique suisse (CCIS).

«Les initiants sont parvenus à ancrer l'islamophobie dans la Constitution»
Ferah Uluçay, secrétaire générale du CCIS

Le CCIS n’est toutefois pas très représentatif de la diversité des populations musulmanes dans le pays, puisqu’il est considéré comme plutôt radical et sensible à certaines tendances islamistes.

A vrai dire, les musulmans de Suisse sont assez peu portés sur les signes extérieurs d’appartenance religieuse. Le pays compte 4,4% de musulmans sur 8,5 millions d’habitants. Dans neuf cas sur dix, ils sont originaires des Balkans (Bosnie, Kosovo) ou de Turquie, peu pratiquants, et bien intégrés. Pas représentées politiquement, leurs communautés sont aussi divisées, ce qui ajoute à leur relatif anonymat au sein de la société.

Et les riches touristes du Golfe ?

Des femmes arabes sur une terrasse à Interlaken à l'été 2016. En théorie, une scène comme celle-ci sera impossible à l'avenir.
Des femmes arabes sur une terrasse à Interlaken à l'été 2016. En théorie, une scène comme celle-ci sera impossible à l'avenir. Image: keystone

Le résultat de cette votation dont la portée reste confuse (qui interdira? qui surveillera? qui amendera?) profite, un peu, à l’UDC, qui peut ainsi donner l'impression de revenir dans le jeu. Car le parti populiste est en relative perte de vitesse, loin de ses records électoraux du début des années 2010 – près de 30% des voix – quand il donnait le ton dans toute la Suisse sur ses seules préoccupations, immigration et europhobie.

S’il reste la première formation du pays, il ne pèse plus que 24% d’après le dernier baromètre SSR/Sotomo, et la scène politique s’est clairement recentrée lors des élections fédérales d'octobre 2019, tandis que le curseur de l’opinion se déplaçait sur le climat d’abord, puis sur la pandémie. Deux thématiques qui sont toujours en tête des préoccupations.

L’UDC n’avait plus gagné une seule votation dont il portait l'étendard depuis… 2014, une éternité. Pour une formation qui fait appel au bon sens du peuple contre les élites politiques, cette mauvaise fortune devenait gênante.

Le «oui» à la votation anti-burqa ne signifie pas pour autant un retour en grâce. A 51,2%, dont de nombreuses voix féminines et de gauche, par exemple dans les cantons romands, le score est moins une adhésion aux thèses du parti qu’une étrange coalition de circonstances entre citoyens aux affiliations variées. Pour l'UDC, une hirondelle islamophobe ne fait pas le printemps.

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