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Trois cent millions refusés. Les Genevois ont-ils honte de leurs mécènes?

Mais quelle mouche a piqué les Genevois? Le 13 juin, les habitants de la ville ont dit «non» au projet de Cité de la musique. Les coûts de construction de 300 millions de francs étaient pourtant entièrement pris en charge par un mécène, la Fondation Wilsdorf (Rolex). Retour sur un inquiétant malaise.



Les Genevois ne sont pas des gens qu’on achète. En tout cas, pas tout le temps. C’est le message qu’on retiendra du «non» à la Cité de la musique, rejetée le 13 juin d’une corde de violoncelle. Par 50,86% des voix, ils ont refusé un ambitieux projet qui devait voir le jour à proximité de la Place des Nations. Ce faisant, ils se sont assis sur 300 millions de francs. Soit le budget de construction de la Cité de la musique, qu’un généreux mécène, la Fondation Wilsdorf, se proposait de prendre en charge. Ont-ils eu honte de la riche main qui s'apprêtait à les nourrir? En ont-ils eu assez de se sentir redevables?

Trois cent millions: comment peut-on snober une somme pareille? Rappelons que ce bâtiment, dédié à la musique classique, devait abriter l’Orchestre de la Suisse romande (OSR) et la Haute école de musique (HEM), aujourd’hui répartie en sept lieux, à l'acoustique parfois mauvaise, paraît-il.

«Ce rejet n’est pas qu’une réaction d’enfants gâtés, c’est le refus de tout mécénat par principe, au nom d’une idée, celle de la toute-puissance de l’Etat»

Bertrand Reich, président du Parti libéral-radical genevois

Si vous ne le saviez pas encore, la Fondation Hans Wilsdorf, c’est Rolex. Elle porte le nom du créateur de la marque horlogère de luxe, un protestant allemand venu s’installer à Genève après la Première Guerre mondiale. La Fondation Hans Wilsdorf est l’un des bienfaiteurs de la ville du bout du lac. Elle donne beaucoup, pour ainsi dire sans compter: à la culture, à l’éducation, à l’action sociale, dernièrement à la presse (Heidi.news et Le Temps). Elle est un acteur majeur de l’économie genevoise. Combien donne-t-elle? Le secret est bien gardé. Mais probablement des centaines de millions de francs par année. Ainsi va Genève.

Langue de vipère

Ainsi allait-elle jusqu’au 13 juin. Tout le monde s’interroge. Que va décider la Fondation Hans Wilsdorf après cette humiliation référendaire? Mutique dans la victoire comme désormais dans la défaite, la fondation ne répond pas à la presse. Mais d’autres parlent pour elle. En bien, comme Bertrand Reich, président du Parti libéral-radical genevois, ou en moins bien, comme, en l’espèce, Etienne Dumont, journaliste culturel au talent de plume reconnu, volontiers langue de vipère.

Dans un article paru le 13 juin sur le site du média économique Bilan.ch, il laissait entrevoir son opposition à la Cité de la musique. Pour watson, il porte le coup de grâce.

Etienne Dumont wikipedia

Etienne Dumont, journaliste et collectionneur d'art wikipedia

Tout le monde ou presque en prend pour son grade. La Fondation Hans Wilsdorf: «Des gens pas d'ici.» La Cité de la musique? «Un projet élitaire, qui aurait porté préjudice aux nouvelles musiques.» Genève? «Mais aucun touriste suisse ne vient à Genève. Lausanne, c’est le Musée de l’Elysée, et, même si ce n’est pas de mon goût, le musée Olympique. A Bâle, ils ont le Kunstmuseum et la Fondation Beyeler. Mais à Genève, cette ville mégalomane où vivent beaucoup de pauvres, qu’est-ce qu’il y a à y voir? Rien.» Les rivales de Calvin-City n'en demandaient pas tant.

C'était pas bien, parce que...

Revenons vite au sujet principal: le «non», ric-rac, à la Cité de la musique. Les critiques des opposants, emmenés par les Verts de la ville, portaient, comme celle d'Etienne Dumont, sur l'aspect «élitaire» du projet. Qui avait le désavantage, dans ses coûts de fonctionnement ultérieurs, de «manger les subventions des autres institutions de musique légère et populaire», de «favoriser l'OSR, orchestre philharmonique pour bourgeois». Qui reflétait «un arrangement entre l'ONU, ces étrangers qui ne s'intègrent pas et ne paient pas d'impôts, l'Etat de Genève et la Haute Ecole de musique». Qui, enfin, aurait effacé un espace vert. Voilà ce qu'on pouvait entendre entre autres propos hostiles à la Cité de la musique.

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Bertrand Reich, président du PLR genevois.

Bertrand Reich, le président du PLR genevois, le parti incarnant l'élite bourgeoise dégommée par le gauchisme culturel, réfute l'argument selon lequel les musiques modernes auraient pâti de la concrétisation de ce projet à 300 millions de francs (payés par un mécène). «Je rappelle la réalisation en cours du Centre des musiques actuelles, dans la mythique salle Ernest Ansermet, qui jouxte la tour de la télévision. Son ouverture est prévue pour 2022. Les travaux, d'une dizaine de millions de francs, sont pris en charge par une fondation.»

Et quel est le nom de ce généreux donateur? La Fondation Hans Wilsdorf, dont le navire amiral Rolex mouille en face, de l'autre côté de la rivière Arve, qu'on traverse sur un pont dont la construction a été financée par la même fondation. C'est certainement cette impression d'une Genève «cédée à Rolex» qu'ont voulu combattre les référendaires.

«Le pour cent culturel Migros, qui s'en plaint?»

Référendaires dont n'était pas le Parti socialiste genevois, qui portait le projet au sein de l'exécutif municipal. Sa présidente, Joëlle Bertossa, estime que «c'est plutôt une chance que des riches financent des projets sans s'inclure ensuite dans leur fonctionnement. C'est ce que se proposait de faire la Fondation Wilsdorf avec la Cité de la musique.» La socialiste de s'étonner: «Est-ce qu'on reproche à Migros son pour cent culturel? A l'évidence, non.» Joëlle Bertossa tente d'expliquer les raisons du refus de ce projet d'ampleur: «Trop grand, trop cher, mordant sur un espace vert, pâtissant de la division des milieux culturels.»

Le PS genevois attirerait-il le mauvais œil? Patron de la culture dans l'exécutif de la Ville de Genève, le conseiller administratif Sami Kanaan, un socialiste, allié au mécène Jean-Claude Gandur, qui payait la moitié, n'avait déjà pas réussi, en 2016, à convaincre ses concitoyens de la nécessité de rénover le Musée d'art et d'histoire. Une claque. La star de l'architecture Jean Nouvel était pourtant de la partie.

Dans l'affaire de la Citée de la musique, le Conseil d'Etat a fait savoir que le refus populaire du 13 juin n'avait qu'une valeur consultative, sans force de loi – le référendum ne portait pas sur la Cité de la musique en tant que telle, mais sur la requalification de l'endroit où le bâtiment devait être érigé, une parcelle communale. Autrement dit, le gouvernement genevois pourrait ne pas tenir compte du vote. Cela ne manquerait pas de relancer le discours sur la toute-puissance des riches, qui fut au coeur de la campagne du «non».

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