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Facebook est devenu le réseau des boomers

Plus âgée, plus réac, plus virulente, l'audience de la plateforme a profondément changé ces dernières années. Pendant ce temps, les nouvelles générations trouvent leur bonheur ailleurs.



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Corentin Parbaud / slate

Un article de Slate

«Oui, c'est devenu pénible. C'est une partie du métier qui est un peu chiante, un peu minante?». Community manager pour un important média français, Julia* souffle son ras-le-bol:

«Dès qu'on va partager un sujet sensible, on s'attend à avoir des commentaires virulents. Avant, on se disait "ce papier va marcher", maintenant on se dit "ce papier va avoir des commentaires sales". L'échange et la discussion, ça a complètement disparu.»

The place to «not» be

Un réseau, plus que les autres, cristallise ce phénomène: Facebook. À son lancement, le bébé de Mark Zuckerberg était the place to be pour tous les ados et jeunes adultes. Désormais, il a été déserté par la jeunesse et investi, du moins pour la partie visible de l'iceberg, par les plus vieux, notamment par certains réactionnaires, parfois agressifs et très vocaux, ceux qui sont désormais surnommés les «boomers».

Une tendance qui s'est dessinée au fil des ans, à mesure que d'autres réseaux sociaux ont pris de l'ampleur. Julia a pris ses fonctions en novembre 2018. En trois ans, elle a vu le profil des utilisateurs qui commentaient les publications de son média changer drastiquement et l'atmosphère de Facebook se vicier. «Avant, j'avais l'impression que c'était plus jeune, se souvient-elle. Maintenant, en regardant dans les profils, on a davantage de gens entre 34 et 45 ans, beaucoup d'hommes. Surtout, on a beaucoup de prises de positions réacs, dès qu'on parle de féminisme ou d'écologie par exemple, alors qu'on essaie de partager beaucoup de sujets porteurs et bienveillants.»

L'exode de la génération Z

Pourtant, le réseau social est toujours, et d'assez loin, le plus usité au monde, avec pas moins de 2.85 milliards d'utilisateurs mensuels. En France, ce sont 40 millions de visiteurs uniques qui se rendent sur Facebook tous les mois. Si ces chiffres bruts sont encore bons, les tendances sont plus alarmantes. Entre 2020 et 2021, le taux d'utilisation de Facebook parmi les internautes français n'a augmenté que de 1%, beaucoup moins que les autres réseaux sociaux majeurs (19% pour WhatsApp, 10% pour YouTube, 8% pour Instagram). Chez les jeunes, la tendance est même au recul. En 2017, 93% des internautes âgés de 16 à 25 ans utilisaient Facebook. En 2019, ils ne sont désormais plus que 61%.

Si Snapchat (de 82 à 74%) et Twitter (de 53 à 33%) ont également perdu des visiteurs sur cette tranche d'âge, aucun réseau n'a connu un tel exode. Plusieurs raisons peuvent expliquer ce désamour massif de la génération Z. Pour elle, d'autres réseaux sont devenus incontournables, progressant ces derniers semestres: Instagram (de 64 à 81%) et TikTok (de 4 à 10%). «Il y a un désintérêt, voire une ignorance de Facebook, éclaire Emmanuelle Patry, consultante en réseaux sociaux et fondatrice de Social Media Lab. Ce qui plaît aux jeunes, c'est l'usage 100% mobile, les réseaux beaucoup plus visuels et interactifs, où ils peuvent suivre leurs influenceurs.»

Les boomers arrivent à rebours sur les plateformes en vogue, aujourd'hui sur Facebook, demain sur Instagram.

Les réseaux axés sur l'image rencontrent donc un succès grandissant, d'autant que «les parents en sont souvent absents». À l'inverse, les quadras et plus ont toujours eu un train de retard dans les usages numériques. «Facebook, ça leur convient parce que ça reste un site, pas qu'une application, on peut faire du texte, ils y sont plus à l'aise, poursuit Emmanuelle Patry. Il y a eu un bond de l'utilisation pour cette tranche d'âge-là, notamment pendant le confinement.» Moins au fait des innovations sur le web, les baby-boomers arrivent à rebours sur les plateformes en vogue, aujourd'hui sur Facebook, demain sur Instagram. Si la tranche des 50 ans et plus est la moins représentée sur le réseau, elle est, d'assez loin, celle qui progresse le plus vite.

Environnement social

Si le public de Facebook a évolué en dix ans, il en va de même, inévitablement, pour les propos qui y sont tenus. Là où le réseau était initialement conçu pour échanger des nouvelles et des tranches de vie, il est vite devenu, comme les autres, une zone de partage d'informations et de débat politisé. Selon la consultante, «les personnes aux opinions politiques fortement marquées ont tendance à beaucoup s'exprimer sur les réseaux, entre autres parce qu'il y a du texte. C'est devenu un vecteur pour diffuser ses idées et ça ne fait que s'accentuer, parce que ce sont des outils très puissants et qu'il y a peu de contrôle. On l'a très bien vu pendant la campagne de Trump avec les fake news et l'émergence de micro-influenceurs.»

Un nid à réacs?

Sur Facebook, plus qu'ailleurs, les idées en question sont souvent de droite, parfois carrément réactionnaires, un constat qui n'est sûrement pas décorrélé de son vieillissement, puisque historiquement les personnes âgées votent de manière plus conservatrice. Le constat est autant empirique que sourcé. Kevin Roose, journaliste pour le New York Times, tient un compte Twitter sur lequel il compile les dix posts Facebook les plus partagés chaque jour.

Parmi les noms qui reviennent régulièrement: Fox News, la chaîne d'information américaine en continu conservatrice, Sean Hannity, l'un de ses présentateurs, Ben Shapiro, journaliste et commentateur politique pro-Républicain, Dan Bongino, animateur radio et fervent supporter de Donald Trump, ou encore le pasteur Franklin Graham, lui aussi soutien de l'ancien président américain, favorable entre autres aux thérapies de conversion.

«Sur les réseaux sociaux, les modérés sont voués à s'effacer»

En France, des statistiques de ce genre n'existent pas, mais les commentaires politiques tranchés sont aussi légion. «Voir d'autres personnes exprimer librement des visions relativement proches des leurs les incite à exprimer à leur tour ce qu'ils veulent. Cela contribue à rendre acceptables les idées extrêmes, expliquait en 2016 le professeur de communication politique Darren Lilleker dans une interview à L'Écho. Cela peut plus spécialement concerner ceux qui expriment des visions politiques typiques ou modérées, et qui peuvent très vite constater que les expressions d'idéologies politiques plus tranchantes, clivantes, tendent à prendre naturellement le dessus, à dominer le débat. Sur les réseaux sociaux, les modérés sont voués à s'effacer.»

De son côté, le chercheur Gianmarco De Francisci Morales avançait, dans une étude qu'il a menée en 2018, que «même quand on a au départ des opinions peu affirmées, plus on interagit avec son environnement social, plus celles-ci se renforcent».

«Une vision différente»

Cette métamorphose de la plateforme n'a pas l'air d'effrayer outre mesures ses actionnaires, qui ne changent pas leur fusil d'épaule. Au niveau de la modération, le réseau prend quelques décisions fortes, comme la suspension du compte de Donald Trump pour deux ans, en janvier dernier, la suppression de la page de Génération identitaire en 2018, ou la lutte annoncée contre les fake news, mais rien ne semble indiquer une volonté de pacifier les débats.

«Une des choses dont on parle peu à l'intérieur de l'entreprise, c'est le fait que la communauté dont on s'occupe est, en moyenne, idéologiquement plus conservatrice que nos employés», expliquait Mark Zuckerberg, en 2020 lorsqu'il était interrogé sur l'influence de Jil Kaplan, vice-président de Facebook et ancien conseiller de George Bush, dans les décisions de l'entreprise. «Si nous voulons servir ces gens correctement, il faut prendre en compte que nous avons une vision différente des choses et que, si quelqu'un n'est pas d'accord avec nous, ça ne veut pas dire qu'il tient des propos haineux ou malintentionnés.»

*Le prénom a été changé.

Cet article a été publié initialement sur Slate. Watson a changé le titre et les sous-titres. Cliquez ici pour lire l'article original

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source: imgur
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