DE | FR
Voir pire situation que la sienne ailleurs peut engendrer une prise de recul. Ou pas.
Voir pire situation que la sienne ailleurs peut engendrer une prise de recul. Ou pas.
Image: Shutterstock
Analyse

L'horreur afghane rend-elle futiles nos débats sur le Covid?

Longtemps, le Covid a occupé les grandes pages de nos médias. L'actualité afghane est venue changer la donne. De quoi remettre en perspective nos débats occidentaux sur la pandémie et faire carrément de nous des «enfants gâtés»?
04.09.2021, 16:5005.09.2021, 09:09
Suivez-moi

Nous étions tranquillement en train de polémiquer sur le Covid et la liberté quand, soudain, l'Afghanistan est venu à nos oreilles avec le bruit du «monde d'avant». Le spectacle tragique se déroule désormais loin de l'Occident. L'Afghanistan, c'est une histoire de vie ou de mort. «Comme le Covid», répondront certains. Sauf que ce n'est pas la même chose et qu'on le sait très bien. Face aux drames de Kaboul et aux talibans, le réel devient plus dur, plus direct, plus abject. Jusqu'à remettre en perspective nos débats sur la pandémie?

Les coronasceptiques:
des enfants gâtés?

Les récents événements afghans nous donnent-ils encore le droit de nous inquiéter pour nos libertés dans nos pays aisés, éduqués, pacifiques? N'est-ce pas une attitude d'enfant gâté?
Ces derniers jours, la question s'est réinvitée dans les discours de certaines personnalités. Notamment sur les réseaux.

Si la Suisse ne connaît pas de manifestations de «coronasceptiques» aussi nombreuses et violentes que la France, elle n'est pas non plus étrangère à cet élan contestataire. D'une part, elle compte moins de personnes vaccinées que dans le pays voisin (les derniers chiffres helvétiques indiquent un peu plus de 51,7% de personnes doublement vaccinées, contre 65,1% en France). D'autre part, l'UDC a choisi dernièrement en assemblée des délégués de combattre la loi Covid, se dressant comme «parti de la liberté».

«Une liberté d'égoïste»

Pour Brigitte Crottaz, aucun doute, certains Suisses se comportent comme des enfants gâtés. «La liberté telle que revendiquée par l'UDC est une liberté d'égoïste», réagit la conseillère nationale (PS/VD) au bout du fil. «Ces personnes, tout comme les opposés au vaccin, ne font pas de cas de la liberté des autres.» Or, défendre la liberté, c'est défendre la liberté pour tous, insiste la parlementaire. «On devrait davantage parler de responsabilité.»

«La responsabilité, je l'endosse», répond du tac au tac Jean-Luc Addor, conseiller national UDC valaisan connu depuis quelques semaines pour être l'un des seuls élus à Berne à refuser la piqûre. «Je ne souhaite pas me faire vacciner pour l'instant et j'assume les conséquences de mon choix. Je n'ai pas pris mon abonnement au Stade de Tourbillon, par exemple.» Quant au message de son parti:

«Il est excessif de nous traiter d'excessifs. Nous défendons simplement la garantie des libertés constitutionnelles, dans un équilibre avec les exigences économiques et de santé publique»

Si le Valaisan entend que certaines expressions comme «dictature» ou «Ausweis» puissent être considérées comme abusives, il refuse d'être traité d'enfant gâté, peu importe ce qu'il se passe à Kaboul.

Brigitte Crottaz doit d'ailleurs reconnaître qu'elle peine à imaginer comment les droits brimés des Afghans et surtout des Afghanes puissent faire prendre du recul à la population non-vaccinée et remontée contre les institutions. «Il y a hélas de tels événements à peu près tout le temps à travers le monde.»

Une éthique de pacotille?

Contacté par watson, le philosophe français Camille Roelens rejoint Brigitte Crottaz. Ce spécialiste de l'histoire des idées peine à voir une «influence concrète des "exemples", bons ou mauvais». Les jugements de type «Regarde plutôt ce qui se passe en Afghanistan!» permettraient «de déclencher des murmures d’approbation sur un plateau ou dans une assemblée, mais rarement de progresser beaucoup dans la réflexion éthique un peu apaisée.»

Comment l'assurer, alors, cette réflexion sereine? Déjà par un travail de chacun sur le sens des mots qu'il utilise. Selon le chercheur, des mots comme «liberté», «responsabilité» ou «dictature», en étant utilisés à toutes les sauces, sont en train de vivre ce que le terme de «République» a subi en France. Comme chez les Schtroumpfs, certains mots devant – en l'occurrence – exprimer des valeurs deviennent passe-partout et perdent leur sens. Ce qui est dommageable pour tout débat rationnel ou préoccupation saine. En revanche:

«Est-il vraiment possible, voire souhaitable, de "normer" le débat public au point d’en extraire tout usage excessif, quitte à se priver aussi des figures de style? Rien n’est moins sûr»
Camille Roelens, philosophe et historien des idées

L'éthicien et membre de la Constituante valaisanne Johan Rochel le rejoint sur ce point. Pour lui, il s'agit surtout de ne jamais oublier de tendre vers la cohérence, individuelle ou collective. «En tant que Suisses, nous jugeons que des valeurs comme la liberté et l'égalité sont importantes.» En débattre n'est donc pas interdit.

Mais cela implique aussi certaines responsabilités à ses yeux: «Je trouve juste d'en déduire que nous avons un devoir d'asile envers les personnes qui doivent fuir leur pays, comme à Kaboul». Or, ce genre de déductions ne font pas consensus – et c'est là toute l'affaire:

«Débattre du sens des valeurs et de leur application aux actions concrètes d'une société, c'est la définition même de la politique»
Johan Rochel, chercheur en droit et éthique de l'innovation

Les vertus du pluralisme
et le pluralisme des vertus

Au-delà de la question proprement liée à nos schémas éthiques à l'égard du Covid et de Kaboul, un fait est à rappeler: le pluralisme politique mentionné par Rochel survient sur un pluralisme plus intime, qui se situe sur le plan moral, voire psychologique. Nous portons tous des jugements différents sur des situations différentes, en vertu de valeurs différentes. Nos causes et intérêts divergent, tout comme nos points de vue. Et c'est très bien ainsi, selon nos interlocuteurs, dont Camille Roelens:

«Il y a assez d’individus différents pour que chaque cause trouve ses défenseurs»

Soyons rassurés, nous ne sommes donc pas à côté de la plaque en nous écharpant sur nos soucis de «privilégiés». Mais cela ne doit pas nous rendre indifférents au sort de personnes très éloignées de nous dans l'espace ou dans le temps. Selon Johan Rochel, peu importe si cette tentation est ancrée ou pas dans l'être humain, tant qu'on sait la surpasser. L'éthique pratique, au fond, est un sport: il s'agit de «travailler son empathie comme un muscle».

Les talibans ont pris le contrôle de Kaboul, Afghanistan

1 / 19
Les talibans ont pris le contrôle de Kaboul, Afghanistan
source: sda / khwaja tawfiq sediqi
Share on FacebookShare on TwitterShare via WhatsApp

Cela pourrait aussi vous intéresser:

Bill Gates aurait quitté Microsoft à cause d'une liaison avec une employée

Link zum Artikel

5 haies d'honneur légendaires du sport

Link zum Artikel

19 animaux qui prouvent que l'Australie est un pays flippant

Link zum Artikel

L'Etat le plus vacciné du monde forcé à reconfiner suite à une flambée de cas

Link zum Artikel

Le ou la Covid: connaissez-vous ces autres mots qui changent de sexe?

Link zum Artikel

«Ton mariage, c'était sympa... mais sans plus»

Link zum Artikel
Montrer tous les articles

L'UDC Jean-Luc Addor saisit la Cour européenne des droits de l'homme

Le conseiller national valaisan, condamné pour discrimination raciale en 2020 suite à un tweet, compte invoquer à Strasbourg la liberté d'expression.

Le conseiller national Jean-Luc Addor (UDC/VS) fait recours auprès de la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH).

Les faits pour lesquels Jean-Luc Addor a été condamné remontent au 22 août 2014. Ce jour-là, une fusillade à la mosquée de Saint-Gall fait un mort. Quelques minutes après, l'élu fédéral écrit «On en redemande!» sur ses comptes Twitter et Facebook.

Condamné en 2017 par le tribunal d'arrondissement de Sion pour discrimination raciale à une peine pécuniaire de 60 jours-amende …

Lire l’article
Link zum Artikel