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Les hockeyeurs du HC Ajoie occupent la treizième et dernière place de National League, mais ils font bien mieux que simplement se défendre.
Les hockeyeurs du HC Ajoie occupent la treizième et dernière place de National League, mais ils font bien mieux que simplement se défendre.Image: keystone
Ice master Zaugg

HC Ajoie, le périple en enfer des derniers romantiques du hockey

Ajoie qui bat les Zurich Lions ou qui va chercher un point à Ambri, ça pourrait être Hollywood. Et pourtant, c'est la réalité. Malgré des moyens très limités et une dernière place au classement, le néo-promu jurassien s'en sort bien en National League. Il tentera de poursuivre sur sa lancée ce mardi soir contre Berne (19h45).
02.11.2021, 19:1003.11.2021, 16:07
Klaus Zaugg
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Qu'on se le dise directement: malgré sa place actuelle de lanterne rouge du classement, Ajoie se débrouille bien pour sa première saison en National League. Comment l'expliquer?

L'enracinement fort dans une région? Non, ça n'explique pas tout. Ambri ou Langnau sont tout aussi profondément ancrés dans des régions rurales. Et les clubs citadins sont aussi fortement soutenus localement.

Le talent pur des joueurs? Absolument pas. Récemment, un grand entraîneur qui connaît le hockey suisse depuis des années déclarait: «Si du jour au lendemain tous les joueurs d'Ajoie arrivaient sur le marché, peu d'entre eux trouveraient un emploi dans d'autres clubs de National League.» C'est sans doute vrai.

Des stars suisses, des pépites aux salaires élevés ou des hockeyeurs internationaux? Ajoie n'a rien de tout ça. Les cinq joueurs les mieux payés de Zurich, Berne, Lugano, Gottéron, Bienne et Davos coûtent plus cher que la moitié de l'équipe jurassienne. Mais avec Tim Wolf (29 ans), oublié par la concurrence, elle a depuis trois ans un gardien capable de «voler» une victoire aux adversaires. C'est simple: Lugano serait une équipe de premier plan avec Tim Wolf dans sa cage.

Tim Wolf, ici face à Rapperswil, fait le job dans la cage d'Ajoie cette saison.
Tim Wolf, ici face à Rapperswil, fait le job dans la cage d'Ajoie cette saison. Image: KEYSTONE

En gros, Ajoie, c'est une équipe de Swiss League avec un gardien de National League et des étrangers plutôt bons. Un effectif pas optimal pour un néo-promu dans l'élite. Ajoutez à ça sa longue saison passée, qui s'est terminée plus tard que d'habitude (28 avril). Conséquence: les Jurassiens ont eu trois semaines en moins de vacances que les hockeyeurs de Langnau ou Ambri, qui avaient déserté les patinoires dès la fin de la saison régulière. En plus, quasi aucun des joueurs ajoulots n'était familier avec l'énorme effort physique demandé par la National League et son format insensé des deux matchs en 24 heures.

Ce type de calendrier n'existe pas en deuxième division. Vincent Léchenne et Gary Sheehan, respectivement directeur sportif et entraîneur d'Ajoie, ne l'aiment pas. «Deux matchs en deux jours à ce niveau nous tuent presque», déplorent-ils.

Vincent Léchenne ajoute:

«Nous, les directeurs sportifs, devrions nous réunir et faire quelque chose à ce sujet avec la ligue. Il en va de la santé des joueurs»
Vincent Léchenne, directeur sportif d'Ajoie au sujet des deux matchs en 24 heures

Ajoie est de toute façon contraint de pousser à bout ses meilleurs joueurs. Cette saison, sept d'entre eux ont déjà plus de 20 minutes de temps de glace par match. En comparaison, à Zoug ou Berne il n'y en a que deux. Et seulement trois à Langnau. Forcément, une charge de travail aussi extrême augmente le risque de blessure.

Et le club jurassien a déjà utilisé sept de ses huit licences pour les joueurs étrangers. Pas parce que les étrangers engagés ne sont pas assez bons, mais parce qu'ils sont constamment absents en raison de blessures.

Tout laisse donc croire qu'Ajoie n'a aucune chance en National League. Et pourtant, ce n'est pas vrai. Les Jurassiens sont peut-être derniers du classement, mais en termes de points égarés (41), ils font mieux que Langnau (43) et sont à égalité avec Genève – finaliste des derniers play-offs.

Le classement de National League au soir du 2 novembre

source: rts

Alors qu'est-ce qui se cache derrière cette étonnante réussite? Le romantisme du hockey. Mais c'est quoi au juste, le romantisme du hockey? C'est quand un groupe de jeunes hommes et leurs dirigeants vivent le hockey avec comme seul leitmotiv l'amour de leur sport.

Gary Sheehan (57 ans) et son assistant – et également directeur sportif – Vincent Léchenne (55 ans) dirigent cette troupe depuis 9 saisons. Avec son obsession du hockey, le Canadien naturalisé Suisse rappelle un peu Arno Del Curto. Mais il s'appuie – plus que tous ses confrères – sur le jeu plutôt que sur des modèles tactiques. Il l'explique de cette façon:

«Nous avons dominé et joué vers l'avant pendant des années avant notre promotion et nous avons gagné la plupart du temps. Maintenant, je ne peux pas tout à coup exiger de mes joueurs un hockey purement défensif. Ils veulent jouer. Alors on joue»
Gary Sheehan, entraîneur du HC Ajoie

Ce que les autres ont tactiquement, Ajoie l'a dans sa passion, sa joie de jouer, son insouciance et sa confiance en lui apparemment inébranlable. Tout ce qui fait des Ajoulots des romantiques du hockey sur glace. Philip-Michaël Devos (31 ans) en est le meilleur exemple: après 6 ans en Swiss League (durant lesquels il a dominé le championnat), le Canadien s'habitue de mieux en mieux au niveau de l'élite.

Il avait dû se contenter d'un seul point lors des cinq premiers matchs de la saison. Une époque révolue: il vient d'inscrire six points sur ses cinq dernières sorties, en marquant par exemple le but de la victoire contre les Zurich Lions (4-3) et en réalisant les assists des deux réussites qui ont permis aux Ajoulots de ramener un point d'Ambri.

L'attaquant ajoulot Philip-Michaël Devos prend ses marques en National League.
L'attaquant ajoulot Philip-Michaël Devos prend ses marques en National League. image: keystone

Au total, le Québécois a le même nombre d'unités sur son compteur personnel que des stars comme Denis Hollenstein, Denis Malgin ou Mark Arcobello.

Le fait qu'il n'y ait pas de relégation en fin de saison fait les affaires d'Ajoie. Les matchs ne sont jamais un combat pour la survie. Plus facile donc d'être romantique crosse entre les mains et de vivre le hockey comme un jeu, tout en gardant une certaine décontraction.

Le néo-promu subit pourtant fortement le jeu la plupart du temps. Une preuve: sur les 18 matchs disputés jusqu'à présent, les Ajoulots ont tiré plus souvent au but que leurs adversaires à seulement deux reprises. Leur record de tentatives: 36, lors de la victoire 3-2 contre Langnau. A huit reprises, Ajoie a concédé 40 tirs ou plus sur son propre but. Mais son jeu ne devient jamais destructeur ou passif, malgré cette évidente infériorité territoriale.

En d'autres termes, dès que la formation de Porrentruy a une occasion de faire mal, elle la saisit. Une équipe qui la domine outrageusement pourrait finir par se faire surprendre. Zurich en a fait l'expérience: les Lions ont adressé 59 tirs contre 22, mais ont perdu. Zoug a lui aussi eu chaud sur sa glace: les hockeyeurs de Suisse centrale ne sont venus à bout des Jurassiens qu'après prolongations, alors qu'ils avaient tiré 45 fois contre 15.

En fait, Ajoie joue comme Mohamed Ali combattait quand il a gagné le plus grand match de boxe de l'histoire contre George Foreman, le 24 octobre 1974. Les experts s'attendaient à une victoire rapide par KO de George Foreman, considéré comme favori. Ali est en effet constamment dominé et s'accroche beaucoup aux cordes. Mais il ne perd jamais son bel instinct de contre-attaque, frappe et fait mal à son adversaire, encore et encore, et finit par gagner par KO après huit rounds. Alors certes, Ajoie n'est pas aussi talentueux qu'Ali, bien sûr. Mais les adversaires d'Ajoie sont aussi dominants et favoris que George Forman l'était.

Gary Sheehan vit sa neuvième saison sur le banc du HC Ajoie.
Gary Sheehan vit sa neuvième saison sur le banc du HC Ajoie.Image: KEYSTONE

Alors finalement, ce «périple en Enfer», cette aventure en National League, est passionnante pour les joueurs de Gary Sheehan. Pour la plupart, c'est leur seule chance d'évoluer dans la meilleure division helvétique. Les souvenirs du miraculeux sacre en Coupe de Suisse en février 2019 jouent un rôle important. Ajoie avait successivement battu Langnau, Zurich, Bienne, Lausanne et donc Davos en finale. Un tournant, comme l'explique Gary Sheehan: «Depuis ce moment, nous savons que nous avons toujours une chance.» Mais la situation n'est pas tout à fait la même: il ne s'agit plus de battre quelques équipes de National League sur une année. Maintenant, chaque journée de championnat est une finale de Coupe pour Ajoie. 52 finales à disputer pendant la saison.

Mais c'est crucial que les Jurassiens ne soient pas à court de «provisions» pendant cette période de vaches maigres, ce «périple en Enfer» dans la plus haute ligue. Et le romantisme ne sauvera pas tout: trop de défaites découragent toute équipe, sapent la confiance en soi de chaque joueur et détruisent l'autorité du meilleur entraîneur. Gary Sheehan sait très bien pourquoi il dit que «chaque victoire vaut son pesant d'or pour Ajoie».

Tant que la confiance en soi restera intacte, Ajoie n'aura aucun problème. Chaque succès est aussi important pour ça. De temps en temps, il peut y avoir de lourdes défaites: 7-2 contre Lugano, 6-0 à Berne et Davos, 9-3 à Langnau. Mais désormais, tout le monde pourra se dire que ce n'était pas la soirée d'Ajoie et que l'équipe est suffisamment forte pour avoir une chance lors de chacune de ses prochaines sorties.

Adaptation en français: Yoann Graber

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source: sda / georgios kefalas
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