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Image: Keystone / Montage watson
Interview

Un Polexit? «Non, les Polonais sont attachés à l'Union européenne»

Ce dimanche 10 octobre, à Varsovie, quelque 100 000 manifestants ont fait savoir leur attachement à une Pologne européenne, déplorant la bataille juridique engagée entre le gouvernement et l'UE. La journaliste et écrivaine Paulina Dalmayer nous explique l'importance de cet événement, y compris pour la Suisse.
12.10.2021, 20:4516.11.2021, 16:29
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C'est un nouveau chapitre dans les débats sur la souveraineté des Etats membres de l'Union européenne (UE) qui s'est ouvert le 7 octobre dernier en Europe centrale. Le tribunal constitutionnel polonais, la plus haute autorité juridique du pays, a décidé que les traités européens ne s'appliquaient pas quand ils entraient en contradiction avec la Constitution du pays.

Critiquée par l'intégralité des juges polonais, cette décision fait suite à une requête du Premier ministre Mateusz Morawiecki. Elle vient confirmer l'interprétation très exotique faite des droits de l'homme (droit à l'IVG, droits des homosexuels, liberté de la presse...) par Varsovie.

Quelque 100 000 personnes, selon le service de presse de l'hôtel de ville de Varsovie, se sont réunies dans la capitale ce dimanche 10 octobre pour exprimer leur défense d'une Pologne pro-européenne. Les manifestants répondaient à l'appel du leader de l'opposition Donald Tusk, ancien président du Conseil européen.

Eclairage

La journaliste et écrivaine polonaise Paulina Dalmayer, établie en France, connaît bien les enjeux historiques et politiques du pays où elle a grandi. En pleine rédaction de son nouveau roman à paraître chez Grasset, elle décrypte, pour watson, l'essence et le sens de cette manifestation. Et selon elle, cela concerne aussi la Suisse.

Quelque 100 000 personnes manifestant à Varsovie pour une Pologne européenne, cela semble énorme. Ça l’est?
Paulina Dalmayer: Oui. Ce chiffre est aussi énorme qu'inattendu. Il est dû à la mobilisation à la dernière minute de l’opposition. Assez indisciplinée, engagée dans des querelles d’égo, l’opposition s’est finalement mobilisée à l’appel de Donald Tusk, le chef de la Plateforme civique (PO), un parti du centre, pour laisser place à la tribune aussi bien au leader du Parti paysan qu’à Rafal Biedron, le visage de la nouvelle gauche polonaise, sans oublier un nombre important de femmes.

Qui étaient les manifestants?
C’était une manifestation intergénérationnelle, contrairement à ce qu'en a dit une certaine presse d'Europe occidentale, à l'exemple du Monde. Il convient de le souligner car, comme ailleurs, en Pologne également la jeunesse préfère défiler pour d’autres causes que l’UE. Mais les jeunes ont saisi à cette occasion l’importance de ce qui se passe. Le fait qu’ils soient nés après 2004 et n'aient connu que les passeports européens n’est pas un acquis donné pour toujours… Désormais ils le savent.

Et sur le plan des sensibilités politiques?
Il s’agissait de gens aux sympathies politiques peu ou prou convergentes, allant de la droite très respectable, incarnée par Rafal Trzaskowski, l’actuel maire de Varsovie et j’espère futur président polonais, jusqu’aux féministes ultra ou les «Homocommandos», c’est-à-dire l’auto-défense homosexuelle. Aucun de ces groupes n’a envie que soient gâchées les trente meilleures années que la Pologne ait connues au cours des deux derniers siècles.

Quel autre élément fort retenez-vous de cet événement?
La main tendue aux sympathisants de l’actuel gouvernement. C'est inédit. Pour la première fois, ceux qui s’opposent au pouvoir de Kaczynski n’ont pas exclu ceux qui le soutiennent. «C'est de Kaczynski que nous ne voulons plus, mais vous, ceux qui l'avez élu, vous êtes des citoyens polonais comme nous, donc il faut faire ce chemin ensemble»: voilà le message passé dimanche. L'opposition polonaise semble avoir tiré les leçons de sa propre arrogance. L’ironie de l’histoire:

«Cette détestable décision du tribunal constitutionnel polonais a réunifié l’opposition et mobilisé les jeunes, ce qui est une très bonne chose pour la Pologne... mais pas pour Kaczynski»

D’ailleurs, il faut être très paresseux intellectuellement pour aligner la population polonaise sur l’actuel gouvernement polonais.

Comment qualifier l'amour de l'Europe qui réunissait les manifestants?
Les Polonais sont fondamentalement attachés à l'Union européenne, à la hauteur de 80% de la population. Certes, pour des raisons économiques, mais pas seulement. Je pense même que les avantages financiers pèsent moins que les raisons idéologiques et de sécurité. Les Polonais se sentent appartenir à l’Europe, donc à une certaine vision de l’Etat de droit, de la justice, des droits de l’homme et ainsi de suite. C’est primordial dans notre constitution mentale, ne serait-ce qu’en opposition à la Russie qui, à nos yeux, fait déjà partie de l’Asie. Surtout, les Polonais ne veulent pas risquer de se retrouver hors de l’UE, donc dans la zone d’influence russe, comme un nouveau protectorat. C’est une peur historique, très ancrée, très forte.

Cet attachement des Polonais à l’UE porte-t-il d’abord sur les aides économiques (notamment les 36 milliards d’euros promis à Varsovie pour la relance post-Covid)? Comment évaluer l’adhésion de la population aux valeurs européennes?
La discussion sur les valeurs ne s'est jamais éteinte en Pologne. D’ailleurs, les Polonais ont insisté, à une certaine époque, pour faire une référence aux racines judéo-chrétiennes de l’Europe, dans sa Constitution. N’étant ni catholique ni pratiquante, je ne trouvais pas cette idée foncièrement mauvaise. Ce débat sur les valeurs a commencé au début des années 1990 et donnait le rythme à la décennie qui précédait l’adhésion de la Pologne à l’UE. Il était omniprésent dans l’espace public; l’UE était notre obsession commune.

Et plus récemment?
Quand, en 2017, les Polonais ont manifesté contre le tribunal constitutionnel politisé, nommé par Kaczynski, ils attendaient de l’aide de l'UE, une mesure forte qui aurait empêché le parti «Droit et justice» (PiS), actuellement au pouvoir, de se soumettre la justice. Ce qui s’est passé la semaine dernière, cet avorté Polexit législatif, en est la suite et, j’espère, le dernier épisode. En tout le cas, les juges polonais indépendants rendaient leurs décisions en se référant aux arrêtés européens. C’est précisément ce qu’on leur interdit à présent. Un autre exemple:

«Il y a un mois à peine, une bataille a eu lieu pour préserver la chaîne de télévision indépendante TVN24. La concession pour sa diffusion a été maintenue par l’équivalent polonais de la CSA, désormais contrôlé par le parti de Kaczynski, grâce à l'attachement des Polonais au pluralisme d’opinions»

Qu’ils soient de droite ou de gauche, les Polonais ont l’habitude d’avoir à leur disposition des médias très variés et très nombreux. C’est aussi historique, lié à la grande tradition de la presse clandestine pendant le régime communiste. Même les sympathisants de Kaczynski n’approuvaient pas sa détermination à faire taire TVN24.

En fait, vous dites que valeurs et financements vont de pair. Et c'est exactement la ligne de l'Europe.
Absolument. Il ne faut pas oublier que l’UE finance des institutions, des écoles, des associations, des programmes éducatifs, des théâtres, qui permettent justement la pluralité d’opinions. La Pologne est un grand bazar, mais avec une conviction commune: nous voulons rester dans l’UE. Même le premier ministre Morawiecki a voulu clarifier ce point juste après la décision du tribunal constitutionnel qui a mis le feu aux poudres, déclarant que la Pologne n’envisage pas de quitter l’UE. Les Polonais eurosceptiques savent aussi bien que les Polonais europhiles qui a financé des routes, des bibliothèques, des crèches, etc. Certains autres se rappellent à quoi ressemblait la Pologne des années 90 et à quoi elle ressemble à présent:

«C'est la grande victoire de la Pologne et nous pouvons en être fiers: tout l'argent injecté par l'Europe a été très sagement et habilement affecté»

Face à cet attachement d’une majorité de la population à l’Europe, quel arrachement de l’UE le parti nationaliste-conservateur au pouvoir souhaite-t-il?
Sans oser un Polexit, Kaczynski montre le muscle parce que c’est dans son style, comme de tous ces mini-dictateurs à la Orban. Il joue avec l’idée d’une menace qui pèse sur la souveraineté polonaise dans la pure logique et rhétorique de la citadelle assiégée, historiquement ancré en Pologne. Et il peut être certain de trouver toujours une oreille attentive car, en effet, l’Histoire ne nous a pas épargnés. Les eurosceptiques aiment comparer l’UE à l’Union soviétique. Mais cette rhétorique de romantisme fanatisé et fascisant ne convainc que les convaincus:

«Si l’UE avait une telle influence sur la souveraineté de ses pays membres, Kaczynski n’aurait jamais pu arriver au pouvoir! Jusqu’à preuve du contraire, n’importe quel pays de l’UE peut avoir un farouche eurosceptique à sa tête, à l’exemple d’Orban. Les Polonais ne sont pas dupes, il le savent.»

Qu'est-ce qui a rendu possible le succès du récit rétrograde porté par Kaczynski?
L’histoire, d’abord, comme c’est souvent le cas en Pologne. Il faut reconnaître que nous avions peur de la réunification allemande, du fait même que les Soviétiques étaient obligés de passer par la Pologne pour rentrer chez eux, et d’un coup, nous apprenons que l’Allemagne est le premier investisseur en Pologne, notamment dans les médias… Alors que pendant des décennies les Polonais étaient habitués à se voir uniquement en victimes, ils ont soudain appris qu’ils assassinaient leurs voisins juifs pendant la guerre. La Pologne des années 90 a fait un énorme travail d’analyse de sa propre histoire.

Quelles en ont été les conséquences politiques?
Ce chemin de conscience historique avait été douloureux et avait provoqué des réactions de repli sur soi chez certains. Au même moment, l’Occident a commencé à se déverser avec tout ce qu’il a de plus détestable: son consumérisme, son individualisme exacerbé, son vide philosophique… Il était alors facile de dire: «Nous ne voulons pas de la cinquième colonne allemande, des Juifs, des maçons...» Il y en a qui ont fait des carrières politiques là-dessus.

C'est-à-dire?
La peur qui était en partie compréhensible à l’époque, il y a 20 ans, mais qui ne l’est plus aujourd’hui. Ce discours de la peur est pourtant toujours opérant dans certains cercles de la société polonaise, très traditionalistes. Mais il est désormais acté qu'on divorce en Pologne comme partout dans le monde, que les Polonaises avortent autant que les Françaises, sauf qu’elles le font clandestinement, qu’il y a des pédophiles dans l’Eglise polonaise, des gay prides à Varsovie, des mouvements féministes et ainsi de suite… La Pologne de Kaczynski en tremble et croit protéger la polonité, en interdisant aux LGBT l’accès aux commerces, en tabassant les homosexuels ou encore en bataillant pour la supériorité de la loi polonaise sur l’européenne.

Un sondage Ipsos indique que les partis d’opposition pourraient obtenir aujourd’hui une majorité en cas d’élections anticipées, ce qui vous donne raison. Or, pas plus tard qu'en 2020, le parti au pouvoir était réélu. Qu’est-ce qui s’est passé en si peu de temps?
Kaczynski a négligé le caractère essentiel des Polonais, qui sont de grands amoureux de la liberté. Il y a d'ailleurs un peu d’anarchie dans notre façon d’aimer la liberté, ce qui nous a toujours causé du tort, mais qui fait aussi notre charme slave. D’autre part, ce qui a rendu l’élection de Kaczynski possible, sa mesure populiste des 500 zlotys par enfant offerts aux familles, ne fonctionne plus. Les Polonais ne font pas plus d'enfants qu'avant. Et Kaczynski n’a pas de machine à imprimer des billets.

Cette tension présente-t-elle autant de défis pour l’Etat polonais de clarifier son rapport avec l’UE que pour l’UE de faire comprendre et faire valoir ses principes?
Oui. Et je dois dire à ce propos que l'Europe occidentale a aussi son examen de conscience à faire. Pour l'instant, ce ne sont ni les Hongrois ni les Polonais qui sont sortis de l'UE. Ce sont les Britanniques.

D’après vous, ce débat politique sur fond juridique concerne-t-il les autres pays d’Europe? Y compris les Etats non-membres comme la Suisse?
C'est un des grands enjeux de notre temps, oui. Et la discussion sur les valeurs doit avoir lieu, sans quoi pousseront encore plein de partis d'extrême gauche et d'extrême droite. Le fédéralisme n'a plus la cote, mais j'espère de tout cœur que les Européens, au sens large, vont se réveiller enfin pour trouver une politique de l'immigration commune, construire une Europe de la defense ou ne serait-ce qu’inventer un moteur de recherche européen qui ferait concurrence à Google. C’est vers là qu’il faut regarder… Ma conclusion:

«L’Europe vieillit, s’épuise dans ses propres miasmes, pinaille sur les quota de ceci ou de cela, ne croit plus en sa propre mission, alors que les nouvelles puissances émergent… pas toujours aussi démocratiques que nous aimerions qu’elles soient»

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«La crise actuelle, comme les guerres, est propice aux avancées sociales»
Avant la votation de dimanche sur les soins infirmiers, René Knüsel, professeur honoraire de l'Université de Lausanne, explique pourquoi les crises majeures comme celle du Covid-19 débouchent souvent sur des avancées sociales.

La Suisse s'apprête à voter sur les soins infirmiers. Cette initiative lancée en 2017, bien avant le déclenchement de la pandémie, bénéficie-t-elle de cette conjoncture de crise majeure comme d’autres revendications sociales avant elle dans des périodes extraordinaires?
RENÉ KNÜSEL, politologue: Il est indéniable que la crise actuelle crée une opportunité favorable à cette initiative. Elle en maximise les caractéristiques. Depuis bientôt deux ans, on demande aux infirmiers et aux infirmières un effort considérable, en réalité peut-être pas plus qu’ailleurs, mais leur situation, au front de la maladie, les met dans la lumière comme personne d’autre.

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