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Olivier Meuwly (médaillon).
Olivier Meuwly (médaillon).image: shutterstock, montage: saïnath bovay
Interview

«La Suisse ne pouvait pas être cet îlot faisant le jeu de l’ennemi, la Russie»

L'historien suisse Olivier Meuwly se penche sur les raisons pour lesquelles le Conseil fédéral s'est aligné sur les sanctions de l'Union européenne contre la Russie. «La neutralité, dit-il, est à nouveau interrogée très gravement.»
08.03.2022, 16:3908.03.2022, 17:33

Le 28 février, la Suisse aurait-elle pu ne pas adopter les sanctions de l’Union européenne contre la Russie?
Olivier Meuwly:
L’adoption de ces sanctions par la Suisse était inévitable. Je le dis d’une certaine manière à regret, car la souveraineté et l’indépendance de la Suisse ont été, en cette occasion, placées entre parenthèses.

«Sans bien évidemment rapprocher de quelque façon que ce soit l’Union européenne et le IIIe Reich, la Suisse, sur un plan géopolitique, se trouve dans une situation semblable à celle qui fut la sienne durant la Seconde Guerre mondiale: elle est encerclée»

Qu'est-ce que cet «encerclement» implique?
Cela implique que la Suisse doit s’adapter à son voisinage proche. Durant la Seconde Guerre mondiale, elle a dû prendre en compte le fait qu’à un certain moment du conflit, elle s’est retrouvée entièrement encerclée par des puissances de l’Axe. Elle ne pouvait donc pas ne pas prendre en considération cette réalité, malgré tous les problèmes moraux que cela pouvait poser à sa politique.

Sauf qu’aujourd’hui, en termes de valeurs défendues, l’Union européenne est l’inverse du IIIe Reich.
C’est l'évidence même. J’aborde ici les choses froidement, en historien. Il se trouve que les voisins avec lesquels, nous, Suisses, vivons, sont ceux de l’Union européenne. Et ce voisinage est aujourd’hui un plus, alors que le voisinage du IIIe Reich, c’était tout sauf la joie. Pour en revenir à une approche froide de la situation actuelle, il est bien clair que nous ne pouvions pas tirer continuellement sur la corde de la souveraineté et faire comme si notre environnement immédiat n’existait pas.

«La réalité d’aujourd’hui n’est, Dieu merci, pas celle du IIIe Reich, mais celle de l’Union européenne, aux antipodes du nazisme. Et dans cette UE, il était impossible à la Suisse de se constituer en îlot faisant le jeu de l’ennemi, ici, la Russie»

Qu’a bien pu se dire le Conseil fédéral avant d’annoncer qu’il reprenait toutes les sanctions décidées par l’UE?

Je pense qu’il s’est dit qu’il était impossible de ne pas suivre le mouvement. Ne pas appliquer les sanctions, ç’aurait été se marginaliser soi-même comme on veut marginaliser les Russes. C’est à la fois la force et la faiblesse de la Suisse que d’avoir toujours dû jongler avec des événements, au fond, plus forts qu’elle.

Si la Suisse ne les avaient pas prises, ces sanctions, l’UE aurait-elle en retour sanctionné la Suisse?
Oui, je serais assez tenté de le croire.

La Suisse, en n'appliquant pas les sanctions, serait-elle apparue aux yeux de l'UE comme un Etat complice?
Oui, et c'est notamment pour éviter d'apparaître complice qu'elle les a reprises à son compte. A ce sujet, c’est important de rappeler que la neutralité suisse n’a jamais pu être appliquée dans sa pureté théorique. C’est flagrant pendant la Seconde Guerre mondiale. Et précédemment, en 14-18, la neutralité a surtout eu une portée interne en permettant aux Romands et aux Alémaniques de rester en paix entre eux. Aujourd’hui, nous faisons partie d’un bloc en conflit majeur, d’un point de vue politique et économique, avec une puissance agressive.

A partir de votre constat et au regard de la situation, la non-intégration politique de la Suisse à l’UE n’est-elle pas devenue quelque chose d'avant tout esthétique?
Pas forcément. Votre argument de l’esthétique, qui serait en gros l’entretien d’une fiction, est déjà utilisé indépendamment de la donne créée par la guerre en Ukraine. C’est l’argument avancé, à tort ou à raison, par les partisans de l’adhésion. Pour ma part je pense qu’il y a entre l’UE et la Suisse des différences fondamentales, notamment liées à l’exercice de la démocratie directe, qui reste un élément central de cette problématique.

Peut-être davantage encore que la non-adhésion à l’UE, la neutralité de la Suisse n’apparaît-elle pas, dans le moment présent, comme illusoire?
Oui et non. Tout dépend de ce que l’on en fait et de la manière dont nous la considérons.

«Si nous voyons notre neutralité comme un joyau pur, alors, oui, clairement, elle relève de la fiction. Mais elle n’a jamais été pure»

Elle a toujours été soumise à cette dynamique d’adaptation, de correction, d’interrogation. Rappelons qu’en 1848, l’aile la plus militante du radicalisme, les Druey, les Stämpfli, estime que la neutralité est un scandale, que la Suisse, seule démocratie au cœur de l’Europe, doit se porter au secours de tous les révolutionnaires qui s’agitent en France, en Italie et dans l’espace germanique, qu’elle doit offrir l’asile à ceux qui sont en danger dans leur pays, ce qu’elle fera largement. Pour eux, la neutralité = lâcheté.

La neutralité vit-elle un moment critique?

La neutralité est à nouveau interrogée très gravement. Mais selon l’usage que l’on en fera, elle peut encore avoir son utilité, à travers le CICR ou par l’organisation d’une conférence.

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