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Commentaire

Le football suisse a encore inventé une formule hallucinogène

Les représentants des clubs ont voté l'introduction des play-off en Super League dès la saison 2023/2024. Un vieux fantasme pour rendre la compétition excitante; mais elle n’en deviendra que plus grotesque.
20.05.2022, 13:08

Ce n’est pas la première fois que le football suisse tente d’acquérir par des subterfuges ce que les meilleurs championnats obtiennent par la force de l’habitude: l'intérêt du public.

Ce qui a été décidé ce vendredi

La SFL a décidé de porter de 10 à 12 le nombre d'équipes en Super League dès la saison 2023-24, avec un Championnat en trois phases conclu par des play-off. Chaque équipe jouera d'abord deux fois l'une contre l'autre, en mode aller-retour (22 matches). Le Championnat sera ensuite divisé en deux groupes: un «Championship Group» réunissant les six premiers et un «Qualification Group» pour les équipes classées entre la 7e et la 12e place. Chacun des deux groupes connaîtra une nouvelle phase de matches aller-retour (soit dix rencontres pour chaque équipe). Suivra une troisième phase, celle des play-off, pour déterminer le champion, les places européennes et la relégation.

Avec l’introduction des play-off en 2023, la Super League est censée devenir plus excitante. L'idée joue sur le principal ressort de la dramaturgie sportive, les rebondissements, pour offrir du suspense jusqu’en mai. Peu importe comment, peu importe que ce soit juste, artificiel ou bizarre, il s'agit d'émouvoir.

Imaginons que cette formule soit déjà en vigueur cette saison: le FC Zurich serait en stand by entre deux compétitions, à attendre bêtement la finale des play-off. Avec un tel écart sur le troisième (YB), il serait pratiquement qualifié depuis mars. De la même façon que malgré son avance sur le deuxième (Bâle), il n’aurait aujourd'hui aucune certitude pour le titre. Aucun avantage, aucun droit à l'erreur, malgré dix mois de domination constante et 18 points de plus! On efface tout et on recommence. En un sens, c’est comme si une partie de la saison n'avait servi à rien. Quel suspense…

Avec la future formule, ces scènes de joie n'existeraient pas. Les victoires du FC Zurich n'auraient pas de conséquences immédiates.
Avec la future formule, ces scènes de joie n'existeraient pas. Les victoires du FC Zurich n'auraient pas de conséquences immédiates.Image: KEYSTONE

Bien sûr, il n’existe pas de formule magique et il n’est pas question ici de sous-estimer la difficulté qui, à partir de 10 éléments dissemblables (bientôt 12), consiste à organiser une compétition homogène, à former le cercle vertueux de l'ambition sportive, de l'intérêt populaire et de la viabilité économique. Comme n’importe quel autre secteur du divertissement, le football suisse est confronté à une concurrence toujours plus riche et créative. Il est voué à émouvoir, certes oui, lui aussi...

Pour autant, rien ne permet d’affirmer que la Super League est devenue ringarde et qu'elle intéressera davantage les jeunes avec des finasseries de PlayStation. Rien ne permet de prédire qu’elle n'est bientôt plus qu'un repaire de boomers, de désœuvrés et de chambreurs à la gueule de bois. Les affluences ne sont pas en baisse, bien au contraire: elles oscillent depuis des années aux environs des 11 000 spectateurs de moyenne par match. Les mouvements ultras n’ont aucun mal à recruter de nouveaux adeptes. Les loges VIP, en général, se vendent bien.

Au sein du football suisse, certaines voix dites sages répondent qu'il faut «vivre avec son temps», et il est amusant de constater que cet argument vient le plus souvent de personnes sédentaires, généralement sexagénaires, dont l’action (certes méritoire) n’a jamais porté un quelconque changement majeur.

De quels temps modernes parlent-ils? La Premier League anglaise, le championnat le plus suivi au monde? Pas de play-off. La Bundesliga allemande, la Liga espagnole, la Série A italienne, pour citer les autres blockbusters? Pas de play-off. Le Danemark, l'Ecosse, la Belgique? Que des play-off. Est-ce donc ce temps-là, celui du Nord sinistré, des points divisés par deux et des problèmes multiples, des enjeux gonflés artificiellement par un pseudo courant de modernité, qu’il serait intéressant d'admirer et de copier?

Le second argument massue est celui du hockey sur glace. Ce n’est pas un hasard: il y a très longtemps qu'en Suisse, le football jalouse secrètement son condisciple hivernal. La seule nouveauté tient au fait que, désormais, il l'admette implicitement. Sauf que le hockey possède des origines très différentes. Fondamentalement, les séries éliminatoires appartiennent à son histoire et son ADN. Les play-off sont à l’inconscient populaire de ses fans ce que le sèche-cheveux est à ceux de Claude François.

Ensuite, les play-off de hockey sont précédés d’une cinquantaine de matchs vaguement inutiles (quel suspense encore…), dont ce sport s'accommode volontiers par la nature même de son activité saisonnière, concentrée sur sept mois et appelée à divertir, à occuper les longues soirées d’hiver. Rien à voir avec le football qui, traditionnellement, s'inscrit dans le temps long et dont la finalité est notamment d'attribuer des places en Coupe d’Europe (sans aucune importance dans le hockey).

Mais le foot suisse est ainsi fait, ni bon, ni mauvais, avec ses vieux fantasmes de rendre sa compétition excitante, quitte à lui ôter une part de dignité.

Il y a déjà eu par le passé des barres éliminatoires (la huitième place), des divisions de points, des phases intermédiaires. Cette tension générée artificiellement a eu pour effet de stimuler des dépenses impulsives et des recrutements aléatoires, tout en créant un climat anxiogène défavorable à la post-formation et à la qualité du jeu.

Sans même évoquer les équipes qui finissent par s'affronter six à huit fois (très excitant), les matchs phares qui dérivent de la première à la sixième place, pour un enjeu quelconque, et les publics non initiés qui finissent par ne plus rien comprendre et préférer... le hockey sur glace.

Avec le retour à une formule classique opérée en 2003, des clubs comme Zurich ou St Gall ont pu travailler dans la durée. Parfois, forcément, cette durée peut paraître longue. Mais elle permet à des équipes sans grand destin, à partir de trois fois rien, d’une conjoncture idéale et d’un bel aréopage de laisser-pour-compte, de devenir champion suisse à la surprise générale (un vrai suspense).

Car maintenant, on ferait quoi? On supprimerait les 18 points d'avance du FC Zurich pour redonner une chance au FC Bâle, auteur d'une saison médiocre? On trouverait cool et dans l’air du temps que le FCZ soit privé du titre cette saison, par la grâce d’une série de play-off qui remettrait les compteurs à zéro dans le seul espoir d’attirer quelques footix de plus? Et si on jouait ces play-off à la Switch, tant qu’à faire?

Ces gens passent une plus mauvaise journée que vous

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Si Djoko parlait comme Nadal, il se ferait laminer
Tu parles de tes piqures comme si c'était de simples pansements. Tu ne pouvais plus marcher, tu voulais changer de vie et une semaine plus tard, ton oncle t'annonce à Wimbledon. Heureusement que tu ne t'appelles pas Djokovic.

Dis Rafa... On te quitte à Roland-Garros en ne sachant pas si on t'y reverra un jour, tu nous dis que tu souffres, que tu ne peux plus continuer comme ça, que les records ne sont pas importants et que tu échangerais ton argenterie (22e trophée du Grand Chelem) contre un pied gauche tout neuf.

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