DE | FR
Shutterstock

«Ils crient «brûlez les pédés», mais questionnent leur orientation sexuelle»

C'est un sujet tabou: l’homosexualité ne passe pas pour certains ados, particulièrement dans les quartiers populaires ou plus «sensibles». watson prend le pouls de la rue avec celles et ceux qui bossent au quotidien avec les jeunes.
15.09.2021, 05:5924.09.2021, 14:49

Il y a ces images arc-en-ciel. Festives. Celles de la Pride de Genève, il y a quelques jours, qui a réuni quelque 30 000 personnes dans la joie et la tolérance. Mais il existe une autre réalité. Celle de la rue, des quartiers populaires, celles des écoles, fréquentées par des adolescents âgés de 12 à 18 ans, environ. Là où la thématique du mariage pour tous, en votation le 26 septembre prochain, est sensible. Car si cette votation aborde textuellement la question de l’union entre deux personnes du même sexe, elle touche aussi, et parfois surtout, à l’acceptation de l’homosexualité au sein de la société.

Dans un quartier populaire de Genève, Richard* en fait l’expérience régulièrement. Encore plus depuis que le sujet est sur la table d’une votation fédérale. Ce travailleur social expérimenté est formel:

«Si les adolescents que je croise pouvaient voter, ils seraient largement contre le mariage pour tous. Au premier abord, beaucoup peuvent paraître homophobes»
Travailleur social à Genève

Pas d'idéologie pour autant

Ce n’est pourtant pas si simple, si clair, si mathématique. Car Richard sent une forme d'ambivalence aussi, entre le comportement adopté en groupe par les jeunes qu’il côtoie et leur véritable ressenti. Le travailleur social tente un exemple: «Certains crient «brûler les pédés» mais s’interrogent sur leur orientation sexuelle. Car au fond d’eux, j'en suis persuadé, n’ont rien contre l'homosexualité.» Entendez: il y a des codes de meute, des effets de groupe qui dictent la pensée et le comportement à adopter.

«Les jeunes de la rue traînent en bande, entre mecs. Dès qu’un jeune porte un habit qui ne correspond pas aux codes de la virilité qu’ils ont en tête – par exemple un pantalon un peu plus serré –, certains autres le traitent de pédé», renchérit Alex, un travailleur social hors mur et actif pendant plusieurs années dans une commune genevoise. Selon lui, l’apparence joue un tel rôle, que même les couleurs portées sont facteurs de classification: celles qui évoquent l’autre sexe «ne passent pas». Dans le même ordre d’idée, «si un jeune n’a pas de copine pendant un certain temps, on se permet de douter de son orientation sexuelle».

«Je renierais mon fils»

Toujours au bout du lac, un enseignant du cycle d’orientation (secondaire I) dans un établissement basé dans un quartier populaire et proche du centre-ville nous explique que la thématique est arrivée sur la table à la vitesse grand V, dès les premiers jours:

«Dès les premières discussions avec ma classe, ça a pris moins de 10 minutes pour qu’on aborde le sujet. Et c’est eux qui l’ont amené»

«Ils m’ont demandé: «Monsieur, et si un de vos fils était gay, vous feriez quoi? Si c’était mon fils, je le renierais.»» Il ne s’en étonne pas vraiment. Depuis quelque temps, selon lui, les discours sont de plus en plus conservateurs au sein de son école. «Ce sont des ressentiments qui commencent à sortir plus ouvertement.»

Et d’évoquer certains de ses élèves qui font la distinction entre les gays – «c’est hors de question» – et les lesbiennes – «c’est OK» –, renvoyant à une image hypersexualisée de la femme. Pour l'enseignant, c’est aussi lié à la représentation traditionnelle de la famille, d’où ils puisent parfois des propos limites. Il relève: «Mes élèves baignent là-dedans».

«Pas seulement les garçons. Les filles aussi me disent qu’elles ne vont pas travailler et se trouver un mec pour rester à la maison»
Un enseignant genevois.

Si l’homosexualité est «interdite», «taboue» dans la tête de certains jeunes garçons, les femmes, elles, semblent tout de même plus ouvertes sur la question, analyse Alex, le travailleur social genevois: «elles estiment que chacun peut faire ce qu’il veut».

Très (trop?) émotionnel

L'enseignant, lui, souligne que son métier l'oblige à s'éloigner de l’émotionnel. Or, c’est justement un sujet «très émotionnel» pour les jeunes. Pas simple d’aborder cette thématique avec sérénité. Pas simple non plus, dès lors, de travailler à plus de tolérance, car les propos dépassent parfois le cadre légal.

Il nous donne une de ses techniques:

«J’essaye de les mettre en situation. Par exemple, je leur dis: si vous remplacez le mot «pédé» par «Suisse», «Albanais» ou «Portugais» ça donne: sale Suisse, sale Albanais, sale Portugais. Un exercice qui peut choquer. Mais, sur le long terme, j’espère que ça puisse permettre de changer un peu les choses.»

Et d’en revenir au texte fondateur de la Suisse, la Constitution, en expliquant que dans ce pays, nous sommes tous différents, mais nous nous respectons. «Car si chacun pointe du doigt celui qui n’est pas exactement comme lui, on ne s’en sort pas.»

Pas une généralité non plus

Reste que cette réalité n’en est qu’une parmi d’autres. Une photographie dans un monde complexe, fait de nuances et d’incertitudes. «Selon le quartier, selon l’origine familiale et culturelle, la vision des adolescents peut changer du tout ou tout», nous glisse une animatrice dans maison de quartier romande. Il y a aussi un changement depuis une dizaine d’années. Dans le langage, dans la musique, où des artistes prisés des ados se montrent désormais ouvertement homosexuels.

Les stars qui s'affichent, ça aide

Aujourd'hui, les célébrités jouent aussi avec les codes traditionnels de la masculinité et la féminité. «Cela donne d’autres repères aux adolescents qui font qu'une évolution des mentalités est aussi perceptible», estime-t-elle. Ajoutant que pendant l’adolescence, les jeunes vivent avec beaucoup d’insécurités.

«En sortant de cette période de leur vie, l’écart à la norme devient possible et le discours devient plus modéré.». Parfois plus éloigné des codes de la rue, l’individu développe ainsi sa propre idéologie sur l’homosexualité. Qu’elle aille dans un sens ou dans l’autre.

* prénom d’emprunt

50 ans du suffrage féminin

1 / 15
50 ans du suffrage féminin
source: archives sociales suisse
Share on FacebookShare on TwitterShare via WhatsApp

Les drag-kings tu connais? On en a rencontré deux qui nous expliquent.

Plus d'articles sur le Mariage pour tous

Mariage pour tous, les 5 questions qui fâchent

Link zum Artikel

69% des Suisses disent oui au «mariage pour tous», 46% à l'«initiative 99%»

Link zum Artikel

Don de sperme: les parents sont-ils transparents avec leurs enfants?

Link zum Artikel

Geneva Pride: «Je suis là pour l'amour que dégage cette manifestation»

Link zum Artikel
«Tous les enfants placés présentent des troubles psychiques»
Des bébés valaisans de 21 mois nés sous gestation pour autrui sont placés en Valais depuis mi-août. Cette situation, évoquée par watson, a ému l'opinion publique. Un pédopsychiatre chevronné, le Dr Steven Reichenbach, explique ici la difficulté de trouver la bonne solution en matière de placement.

C'est une histoire évoquée par watson il y a quelques jours: alors qu'il venait de déménager de Sion à Fribourg en août, un couple dans le collimateur des autorités valaisannes de protection de l'enfance a vu ses deux bébés jumeaux de 21 mois être placés en lieu inconnu.

L’article