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Professeur d'histoire et de politique internationale à IHEID de Genève a répondu à nos questions.
Professeur d'histoire et de politique internationale à IHEID de Genève a répondu à nos questions.Image: Shutterstock
Interview

«La grande crainte, maintenant, c'est celle d'une attaque chimique»

Professeur d'histoire et de politique internationale à l'Institut des hautes études internationales et du développement (IHEID) de Genève, Jussi Hanhimäki, de nationalité finlandaise, analyse la donne militaire et diplomatique de la guerre en Ukraine.
23.03.2022, 18:5924.03.2022, 08:20

Le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, a annoncé qu’il était prêt à négocier directement avec Vladimir Poutine sur le Donbass et la Crimée, deux régions stratégiques pour la Russie. Zelensky est-il en train de capituler?
Jussi Hanhimäki:
Zelensky veut dialoguer directement avec Poutine. C’est sa ligne diplomatique depuis le début de la guerre. Mais cela ne veut pas dire qu’il est prêt à capituler. S’il fait ce type de déclaration, c’est certainement pour occuper l’espace diplomatique et aussi parce qu’il cherche à éviter des violences accrues de la part des Russes contre son peuple.

En appelant à négocier, le président ukrainien ne se place-t-il pas quand même en position de faiblesse?
Zelensky est objectivement en position de faiblesse. Cela dit, il cherche un moyen de convaincre Poutine qu’il est toujours préférable de trouver une solution acceptable, plutôt que d’aller plus loin dans un conflit dans lequel des armes biologiques pourraient être utilisées. Aujourd’hui, je crois que c’est la grande crainte.​

Le renseignement américain affirme que les forces ukrainiennes ont lancé une contre-offensive. Comment interprétez-vous cette information?
La contre-offensive ukrainienne, plus la visite du président américain Biden en Europe à la fin de la semaine, va augmenter la pression sur les Russes pour les amener à négocier. Sera-ce suffisant? Je n’en suis pas convaincu. Le président Poutine n'est pas prêt à abandonner la guerre cette semaine. Encore une fois, il y a un risque d’attaque chimique-biologique dans un avenir proche.

Justement, qui sont ceux qui ont intérêt à la poursuite de la guerre, ceux, à l’inverse, à ce qu’elle cesse?
Plusieurs acteurs voudraient commencer une négociation sérieuse. Pour Zelensky, c’est important. Pour la Chine aussi. Et puis pour l’Otan et les Etats européens qui ont la guerre sur leur continent. En Russie, c’est important pour les acteurs qui voient la situation économique devenir catastrophique, je pense ici aux milieux d’affaires, entre autres aux oligarques. Mais il est compliqué d’avoir des informations sur ce qu’il se passe en Russie, étant donné le contrôle très strict exercé sur les médias et les individus.

«Le nombre de 10 000 morts russes circule»

Qu’est-ce qui pourrait infléchir la position visiblement très ferme de Poutine?
Il y a un aspect très important, c’est celui des morts côté russe. Le nombre de 10 000 circule sans qu’on sache s’il est vrai ou non. Mais il va rapidement être impossible pour Poutine de cacher à son peuple le nombre de morts au combat, surtout s’il est élevé. Les mères de soldats jouent ici un rôle non négligeable. Elles ne craignent pas de montrer leur peine, le cas échéant, leur colère. Le président russe le sait. Il doit sans doute aussi y avoir des pressions dans le gouvernement russe pour que ça s’arrête. Mais faire entendre cela à Poutine, c’est compliqué.

Et quels sont ceux qui ont intérêt à ce que la guerre dure encore?
Peut-être les séparatistes pro-russes du Donbass, qui aimeraient avoir leur propre pays ou rejoindre la Russie.

Qui d'autre?

«On trouve aussi certainement des partisans de la guerre dans l’entourage, notamment militaire, de Poutine, ceci afin que la Russie prenne le contrôle de villes comme Kiev, la capitale ukrainienne»
Jussi Hanhimäki

La prise de Kiev serait importante pour les Russes d’un point de vue symbolique, pour marquer la victoire?
Oui.​

Dans le camp pro-Ukraine, est-ce que les Etats-Unis pourraient aussi avoir intérêt à ce que la guerre ne s’arrête pas tout de suite, de manière, par exemple, à provoquer le départ de Poutine?

Les Etats-Unis regardent avec beaucoup d’attention l’évolution du nombre de victimes côté russe. Ils sont attentifs à ce qu’il se passe dans l’entourage immédiat de Poutine. Ils vont chercher à savoir si une révolution de palais se prépare. Dans l’affirmative, les Etats-Unis n’en feront bien sûr pas état publiquement. Il est évident que la communauté du renseignement, en Occident, cherche à savoir si quelque chose se trame au Kremlin.

«Les Occidentaux voudront savoir si une personnalité russe qui pourrait remplacer Poutine est en train de se dégager»
Jussi Hanhimäki

Vous qui êtes Finlandais et voisin de la Russie, pensez-vous que celle-ci pourrait chercher à inquiéter votre pays et sa voisine la Suède, qui ne sont pas membres de l’Otan?
Vu la guerre en Ukraine, il serait très difficile pour la Russie d’ouvrir un autre front ailleurs. Ce qui se dit aujourd’hui en Finlande, c’est que la guerre en Ukraine nous a fait gagner quelques années de tranquillité. C’est là une vision certes un peu cynique mais surtout très réaliste.

Sur un plan militaire, que se passe-t-il dans votre pays d’origine?
Suite à l’annexion russe de la Crimée en 2014, la Finlande a entrepris de moderniser son armement.

La Finlande songe-t-elle à rejoindre l’Otan?
C’est une éventualité actuellement très sérieusement discutée. Il se pourrait que la Finlande entame des négociations d’adhésion.

Quel est votre avis sur le sujet?
Toutes les options sur la table présentent des risques. Une adhésion ne se ferait pas du jour au lendemain. Il faudrait que tous les pays de l’Otan soient d’accord. Et en attendant, cela pourrait placer la Finlande dans une position risquée vis-à-vis de la Russie.

«Depuis que la Russie a lancé son offensive en Ukraine le 24 février, une majorité de Finlandais est pour l’adhésion à l’Otan»

La Russie pourrait-elle fermer sa longue frontière, 1300 km, avec la Finlande?

Cela pourrait se produire si la Finlande décidait d’adhérer à l’Otan.

La Finlande est neutre, c’est bien juste?
Eh bien, justement, nous avons actuellement un débat en Finlande pour savoir si nous sommes neutres, comme la Suisse, ou non-alignés, comme l’était l’Inde ou l’ex-Yougoslavie pendant la guerre froide. Avant il était clair pour nous que nous étions neutres, comme la Suisse. C’est une question de nuance.

Qui est ce journaliste chinois qui raconte la guerre côté russe?

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