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Orthographe rectifiée

Les écoles romandes enseignent désormais un nouveau français. Image: Montage watson

Ognon, sagefemme, croute: bienvenue dans l'ère de l'orthographe rectifiée

Les écoles romandes doivent désormais enseigner un français «rectifié», sans accent circonflexe sur les «u» et les «i» et avec d'autres simplifications. L'orthographe traditionnelle, jugée trop complexe, pourra continuer à être utilisée par les élèves. Assiste-t-on à un nivellement par le bas?



La langue française, réputée complexe, notamment sur le plan de l'orthographe, doit être simplifiée. C'est l'avis de la Conférence intercantonale de l'instruction publique (CIIP), qui, dans son Livre d'OR (pour orthographe dite «rectifiée») a décidé de rendre la langue de Molière plus cohérente et de l'adapter à l'époque actuelle en imposant comme référence pour les écoles romandes cette nouvelle orthographe recommandée par le Conseil supérieur de la langue française depuis 1990 – mais guère appliquée.

Adieu certains circonflexes...

Oubliez les boîtes contenant des croûtes, elles deviendront des boites contenant des croutes. Ça vous dégoûte? Si oui, alors disons que ça vous dégoute, car avec l'orthographe rectifiée, tous les circonflexes sur les «u» et les «i» tombent, à part quand ça sert à distinguer deux mots («se faire un jeûne» ou «se faire un jeune» 😉) et dans les terminaisons verbales («vous salîtes», «nous dûmes»...).

... et certaines exceptions

Dans une boite contenant des croutes, vous pourrez aussi trouver... des ognons. Est-ce que ça vous interpelle? Pardon: est-ce que ça vous interpèle? Oui, parce que si certains accents s'en vont, d'autres au contraire apparaissent. Tous les doubles «l» et «t» suivant un «e» muet s'allègent en une seule lettre dans la nouvelle orthographe, mais demandent du coup un «è» placé avant au lieu d'un «e».

Des traits d'union qu'on retire ici pour en remettre là

Autre «nouveauté» datant des années 1990, les nombres qui s'écrivent sous forme de mots composés prennent tous des traits d'union. Exemple: deux-cents, trois-mille-cinq... et même vingt-et-un (de quoi irriter L'Obs, qui a publié un article très fouillé sur l'histoire de ce mot). En revanche, on joue maintenant à cachecache dans une bassecour. Abracadabra!

Du langage épicène mais point de points médians

C'est la «règle d'or» du «Livre d'OR»: le langage, passant notamment par les consignes de cours, doit favoriser «l'égalité, l'accessibilité et la diversité». Si le texte préconise «une représentation équilibrée des genres (thématiques abordées, exemples et illustrations proposés, formes langagières utilisées et enseignées)», il écarte les points médians («étudiant·e·s») et les traits d'union («étudiant-e-s») pour des raisons d'accessibilité.

Interviewé par le quotidien Le Temps ce 10 juin, le psycholinguiste Pascal Gygax a salué la nouvelle, tout en estimant que le CIIP aurait pu aller plus loin sur l'écriture inclusive, dont le Biennois est spécialiste. Contacté par watson, Jean-Pierre Siggen, président de la CIIP, répond que celle-ci «s’est efforcée de choisir parmi le foisonnement de propositions actuellement en débat celles qui lui paraissent les plus pertinentes, applicables et adaptées à l'école obligatoire».

Inclusion bienvenue ou bienvenue chez les sots?

Jean Romain, député PLR au Grand Conseil genevois et ancien enseignant, est monté au créneau contre ce petit guide. Au bout du fil, il soutient que ces simplifications orthographiques reviennent à mettre l'arrivée de la course à 50 mètres au motif que certains ne peuvent pas courir le 100 mètres:

«Au lieu de fournir à tous les moyens de surmonter l’obstacle, on l’élimine. C’est la tendance lourde des trente dernières années en ce qui concerne l’école»

Le prix à payer est conséquent pour le philosophe et écrivain: «Dès qu’on touche à l’orthographe, on touche à un trésor historique de la langue. Et donc à sa capacité à nous faire quitter notre égocentrisme oral pour pouvoir rejoindre un universel écrit». L'égalité des conditions à l'école s'obtient par l'exigence selon l'élu genevois, pour qui la langue est rien de moins que la «matrice de l'âme». Jean-Pierre Siggen réfute cette analyse:

«Avec cette simplification au niveau de l'orthographe, les élèves auront plus de temps pour aborder les autres domaines de la langue. L'exigence est toujours présente»

Une énième façon de faire table rase du passé?

Il est vrai que la lecture, la grammaire et la compréhension des textes demeurent et participent, elles aussi, à la richesse de la langue. Et Jean Romain l'admet lui-même: la grammaire est plus complexe que l'orthographe. Mais sur le principe de cette rectification de l'orthographe, qu'il juge «prétentieuse» à l'égard de l'histoire, il persiste et signe:

«On est en plein dans la cancel culture: on juge le passé sur des critères actuels et on agit sur ce passé en le modifiant»

Du dangereux militantisme? Quand nous soumettons l'idée à Jean-Pierre Siggen, non sans oublier de convoquer le livre 1984 et la tendance de tous les totalitarismes à réécrire l'histoire et la langue, il rappelle: «Notre décision ne porte que sur l'enseignement et non sur toute la société. Et l'ancienne orthographe sera toujours acceptée. Aucune instance n'a le pouvoir d'imposer des lois régissant la langue pour l'ensemble des francophones».

A ceci près que les manuels scolaires romands suivront désormais ces normes. Et c'est principalement à l'école que l'on apprend à lire et à écrire et que l'on se construit en tant qu'individu. Il est donc à prévoir que le nombre de personnes à respecter l'orthographe traditionnelle diminue. Bonne ou mauvaise chose? Chacun se fera son opinion.

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