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De nouvelles enquêtes donnent un aperçu de la manière dont le trafic de cocaïne se déroule en Suisse
De nouvelles enquêtes donnent un aperçu de la manière dont le trafic de cocaïne se déroule en Suisseimage: Shutterstock

Enquête: comment la mafia organise son trafic de cocaïne en Suisse

Coire, Saint-Gall, Zurich, Berne: plusieurs enquêtes montrent comment se déroule le trafic de drogue de certains clans de la «Ndrangheta» en Suisse. Jusqu'à présent, les trafiquants se sentaient en confiance. Mais la tendance pourrait commencer à s'inverser.
03.01.2022, 07:2003.01.2022, 12:46
Henry Habegger / ch media

Selon les enquêteurs, leur interlocuteur était d'origine turque. Il a déclaré à A.*, qui se trouvait en voiture à Zurich:

«J'ai besoin de quelque chose. De quelque chose de spécial. Peux-tu nous aider? Mais tout de suite, il faudrait que ce soit très rapide. On peut se voir tout de suite? Tu viens à Rapperswil?»

L'histoire s'est déroulée fin février 2020. Le Turc a commandé par téléphone 200 grammes de cocaïne à A. (28 ans), la tête du clan «Ndrangheta des Larosa». A. s'était installé avec quelques hommes de confiance à Zurich-Seebach, d'où il gérait les affaires de drogue de son clan en Suisse. Il proposait surtout de la cocaïne, mais aussi de l'héroïne.

Plusieurs arrestations

C'est ce qui ressort des dossiers de l'opération antimafia italo-suisse Nuova Narcos Europea, qui a culminé en novembre dernier avec l'arrestation de 104 mafieux présumés. Six personnes ont été arrêtées en Suisse. Certaines ont déjà été extradées vers l'Italie.

Selon le parquet milanais antimafia, un trafic de drogue bien rodé a pu être démantelé en collaboration avec la police fédérale suisse et le canton de Saint-Gall. Les Larosa auraient établi dans la province de Côme et sur le territoire suisse la base logistique et opérationnelle de leur organisation criminelle avec des fournisseurs constants et cinq «personnes enregistrées pour la plupart en Suisse, qui s'occupaient exclusivement de la vente de la drogue», selon les enquêteurs.

Le chef de gang a livré la coke en personne au centre de Rapperswil-Jona

Après l'appel du Turc, A. est passé avec son amie B., également originaire de Calabre, dans son appartement du quartier de Seebach, puis s'est immédiatement rendu au centre commercial, dans un magasin. C'est là que travaillait l'acquéreur de la cocaïne. A l'évidence, A. livrait la substance qu'il avait stockée à Zurich.

A., le fils et successeur du chef de la mafia Giuseppe Larosa, emprisonné en Sardaigne, était donc actif dans le trafic de la cocaïne en Suisse. Le fait que l'héritier du business ait pris ce risque confirme sans doute ce que les enquêteurs italiens disent depuis longtemps: les mafieux se sont sentis en sécurité en Suisse. En effet, contrairement à l'Italie, la Suisse n'a pas, pour le moment, de lois antimafia sévères, les fortunes n'étant que rarement bloquées ou même confisquées. Et le fédéralisme empêche souvent l'échange d'informations, et donc les poursuites pénales.

Les nouvelles enquêtes donnent toutefois une idée de la manière dont le commerce de la cocaïne se déroule en Suisse. Elles laissent aussi penser que les autorités suisses commencent peu à peu à retirer le bandeau qu'elles avaient devant les yeux.

Les clans (on parle ici surtout des Larosa et des Molè/Pesce) se faisaient souvent livrer la cocaïne d'Amérique du Sud dans les ports méditerranéens italiens comme Livourne ou La Spezia. Plusieurs centaines de kilos à chaque fois, cachés parmi d'autres marchandises, dans des conteneurs maritimes.

Avec l'aide d'employés portuaires mafieux ou simplement corrompus, les clans récupéraient leur drogue dans les conteneurs et la faisaient sortir de la zone portuaire. Mais dernièrement, les enquêteurs ont réussi à intercepter à plusieurs reprises d'importantes cargaisons des deux clans (voir graphique).

Le transit de la cocaïne jusqu'en Suisse

L'exemple de deux clans mafieux.
L'exemple de deux clans mafieux.graphique: ch media

Comme le montrent également des recherches en Suisse, certains gangsters sont liés à des femmes équatoriennes. L'Equateur joue un rôle central en tant que pays de transit pour la cocaïne colombienne. Il est donc avantageux pour les mafieux d'avoir des relations sur place. Cela constitue un prétexte pour se rendre en Amérique du Sud et ensuite passer des commandes de cocaïne sur place.

Le trafic de cocaïne découvert par le Corps des gardes-frontière

La cocaïne arrive souvent en Suisse en voiture. Parmi tous les modèles automobiles, la Mini Cooper semble être particulièrement appréciée. Un tel véhicule, équipé d'une plaque d'immatriculation grisonne et doté d'une cachette à drogue dans le coffre, a été utilisé par le clan Larosa. Cette feinte a pris fin le 16 septembre 2020, date à laquelle la voiture a été retirée de la circulation et découpée par le Corps suisse des gardes-frontière à la douane de Kriessern (SG). Onze kilos de cocaïne ont été découverts.

Le conducteur, un Sicilien, devait amener la drogue à Malans (GR), près de Landquart (GR). Là-bas, dans un entrepôt en location, les mafieux avaient aménagé un dépôt de drogue. Un congélateur y était installé, dans lequel la cocaïne était temporairement stockée. Plusieurs membres de l'entourage du clan Larosa avaient accès à cet endroit.

Les Grisons: canton de transit et de stockage

La drogue saisie dans la Mini provenait de la ville allemande de Francfort. Elle y était arrivée par vol cargo en provenance du Brésil. Les autorités supposent que les trafiquants se sont tournés vers le transport aérien après la saisie de plusieurs livraisons par bateau en Italie. D'autres chaînes d'approvisionnement du clan passent par les Pays-Bas et l'Espagne, via Barcelone ou Madrid. Cela s'explique par le fait qu'il existe des vols directs vers l'Espagne depuis l'Equateur, mais pas vers l'Italie.

Le canton des Grisons joue manifestement depuis longtemps un rôle important dans le transit de la drogue. Le père de A., Giuseppe Larosa, chef de la mafia, alias Peppe La Mucca, était déjà actif à Pragg-Jenaz jusqu'à son arrestation en 2015. Il y aurait même fondé une cellule à l'étranger.

Les nouvelles procédures antimafia montrent que les trafiquants présumés se sont installés entre Vilters-Wangs (SG), près du Liechtenstein, et jusqu'aux communes grisonnes de Coire, Domat/Ems, Cazis, Davos et Sur. Ils semblent s'être installés sur une sorte d'axe de la cocaïne à travers les Alpes. Depuis le nord de l'Italie en direction de Zurich et probablement avec des embranchements vers l'Engadine et St-Moritz.

Se rendre à Berne en Mini pour encaisser le pactole

L'Italien C., domicilié au Tessin et gérant d'un pub à Lugano, utilisait également une Mini Cooper comme véhicule pour commettre des délits. L'homme se rendait tous les deux jours à Berne en tant que mule dans l'entourage du clan Molè. Il y encaissait régulièrement de l'argent. Comme le Ministère public de la Confédération n'était pas intéressé par des enquêtes en collaboration avec l'Italie sur la région bernoise, beaucoup de choses sont restées dans l'ombre.

Ce qui est sûr, c'est que le clan livrait la drogue jusque sur le Plateau suisse. Le beau-frère de A. fait également partie des personnes accusées. Selon les enquêteurs, il gère une pizzeria dans la région de Soleure. Il y aurait fourni de la cocaïne à différents clients.

Il faut garder à l'esprit que ce qui est décrit ici n'est que l'œuvre de deux ou trois clans. Ce n'est qu'une infime partie des activités de la mafia en Suisse. La présomption d'innocence est de mise.

*Noms connus de la rédaction

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