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Des baraquements, des cours de promenade, divers bâtiments de service, une église en bois. C'est tout. Voilà la nouvelle «maison» d'Alexeï Navalny.
Des baraquements, des cours de promenade, divers bâtiments de service, une église en bois. C'est tout. Voilà la nouvelle «maison» d'Alexeï Navalny. Image: Keystone
Analyse

Ce que l'on sait de IK-2, la prison de Navalny

La Russie assure qu’elle ne laissera pas Alexeï Navalny «mourir en prison». L'opposant politique, qui a arrêté de s’alimenter le 31 mars, peut avoir un arrêt cardiaque «d’une minute à l’autre». Visite de la colonie pénitentiaire où il doit passer deux ans et demi.
04.03.2021, 16:4419.04.2021, 08:21
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Il a certes échappé à la Sibérie et à la rigueur de son climat. Maigre consolation en regard de ce qu’il doit affronter depuis samedi 27 février, date son transfert de Moscou vers la «colonie pénitentiaire N°2», (IK-2, pour izpravitelnaïa kolonia). Il n’aura fallu que trois jours à ses partisans pour retrouver sa trace, en lisière de la petite ville de Pokrov, dans l’oblast (province) de Vladimir, à 105 km à l’est de la capitale. C’est encore la Russie européenne, puisque nous sommes ici dans la région de l’Anneau d’or, un chapelet de villes médiévales, fortifications et églises à bulbes dorés, classées au patrimoine mondial de l’Unesco.

Alexeï Navalny n’aura pas le temps de les visiter. Car IK-2 n’est rien de moins que «l’une des colonies pénitentiaires les plus sévères du pays» à l’heure actuelle, selon les témoignages qui commencent à se multiplier sur l’internet russe indépendant, comme ici sur le site «Mediazona» [RU].

Le site navalny.com a de son côté publié ce lundi une longue enquête [RU] consacrée au nouveau lieu de détention de l’opposant au maître du Kremlin, et tente de reconstituer la vie à l’intérieur du camp en recoupant des témoignages, notamment d’anciens détenus. Ce texte, nous l’avons décortiqué pour vous. Mais commençons par le décor.

A quoi ressemble IK-2 ? Commencez par cliquer dans la carte ci-dessous, et par vous promener virtuellement dans la ville de Pokrov et autour du camp, pour vous imprégner de l’austérité des lieux. Aussi aberrant que cela puisse paraître, en 2021, il est possible d'approcher d'un nouveau goulag avec Google Street View.

Que voit-on ?

Des baraquements à deux étages, des cours de promenade, divers bâtiments de service, une église en bois. Le périmètre est entouré de cinq clôtures surplombées de miradors.

IK-2, en lisière de la ville de Pokrov. Alexeï Navalny se trouve dans cette colonie pénitentiaire depuis samedi.
IK-2, en lisière de la ville de Pokrov. Alexeï Navalny se trouve dans cette colonie pénitentiaire depuis samedi. photo: navalny.com

Et que se passe-t-il à l’intérieur ?

«L'essence de la colonie pénitentiaire N°2, pour faire bref, est la suivante: tout est interdit. L'humiliation, la pression psychologique, la violence physique, les menaces et l'isolement sont absolus. C'est ce qu'on appelle en Russie une « punition légale », un chemin vers le redressement. Mais, dans les faits, c'est une torture.»
Enquête du site navalny.com

Les matons sont des prisonniers

Les ordres ne sont pas donnés par les surveillants, c'est-à-dire des employés de l’administration pénitentiaires. Les 800 prisonniers sont regroupés en «brigades» de 55 hommes, surveillés par une vingtaine de dnevalnié aussi nommés les « activistes ». Ce sont des détenus comme les autres, sauf qu'ils se sont mis d’accord avec l'administration, et accomplissent leur travail en échange de faveurs.

Témoignage (anonyme) d'un ex-détenu:

«lls te donnent des ordres, ils t'obligent, trois heures durant, à faire et à défaire ton lit ou apprendre par cœur la liste des fonctionnaires de la colonie. Ils peuvent te fouiller, te passer à tabac, ils peuvent faire ce qui leur plaît. Ces détenus vivent dans des conditions spéciales. Ils peuvent, par exemple, se doucher quand ils le veulent. Pour les autres, c’est une fois par semaine. Ils peuvent, eux, ne pas avoir l’obligation de toujours garder leurs mains dans le dos.»

Le «séjour» à IK-2 commence par l’intégration pendant plusieurs semaines, ou plusieurs mois, dans la section dite «à régime renforcé». Le prisonnier est tenu de regarder la télévision d’État.

«On regarde les canaux officiels, les nouvelles ou des conférences. Les détenus sont assis en rang, chacun a ordre de garder le dos droit, les jambes parallèles»

- Tu n'es pas assis comme il faut ? Blâme.

- Tu fermes les yeux ? Blâme.

Ne pas regarder la télé est interdit. Du point de vue de l'emploi du temps, rien ne change. Ordre sur ordre. Souvent, la seule tâche consiste à rester debout pendant des heures tête baissée.

- Tu relèves la tête ? Blâme.

- Tu ne salues pas ? Blâme.

- Un bouton mal accroché ? Blâme.

Plusieurs blâmes = aucune chance de remise de peine.

De cette section de régime renforcé, le détenu passe ensuite, s'il a de la chance, à la section commune.

« (…) C’est une immense salle de 60 personnes. Deux rangées de lits à deux étages. La norme par personne est de 2m2. Un petit chevet et une chaise. De là, on te mène au travail, une fois par semaine à l'église et faire ta toilette. Il y a une douche dans la section. Mais, ne l'oublions pas, on n'a pas le droit de s'en servir. Elle est réservée aux «activistes» qui collaborent. Il n'y a pour ainsi dire pas de temps libre à IK-2. Si tu as de la chance, on te laissera peut-être une heure pendant laquelle tu auras le droit de rester assis sur un coin de tabouret et de lire. Mais, généralement, les détenus politiques n'ont pas de chance. Et donc, toute la journée, c'est soit le travail, soit des heures de télévision obligatoires. Ici, il n'y a pas de courrier électronique, tu ne reçois que des lettres sur papier. On te donne un stylo et du papier, tu peux écrire un peu. Mais l'activiste reste à côté de toi et regarde ce que tu écris. Si ça ne lui plaît pas, il reprend le tout et le jette.»

Le texte dit aussi que, toutes les deux heures, un maton est probablement en train de se pointer devant Alexeï Navalny avec une caméra et l'oblige à décliner son identité. Et la nuit, toutes les heures, un autre va arriver, braquer sur lui une lampe-torche, lui retirer sa couverture et le faire lever. Et il doit à nouveau se présenter.

Pas de téléphone pendant des mois, jamais d’internet – les familles ne sont pas informées de la condition de leurs proches derrière les barreaux. Les avocats ont la plus grande difficulté à s’entretenir avec ceux qu’ils sont censés défendre.

«Ai-je peur de me retrouver en prison? Pas du tout, la moitié du pays est passée par là! D’autres ont fait face sans craquer, cela signifie que je le peux moi aussi»
Alexeï Navalny à son allié dans l'opposition Ilia Iachine, il y a quelques semaines

L'enquête conclut : «Alexeï Navalny se trouve là non pas parce qu'il est un délinquant mais parce qu'il déplaît à Poutine. Il se trouve là parce qu'il n'est pas mort après avoir été empoisonné. Il se trouve là parce qu'il a osé rentrer en Russie (réd: depuis Berlin où il s'est fait soigner après son empoisonnement). Parce que, pendant de nombreuses années, il nous a dit la vérité sur la corruption du régime de Poutine.»

Les garanties du Kremlin

Selon le directeur des services pénitentiaires russes, Alexandre Kalachnikov – visé par les dernières sanctions de l’UE – Alexeï Navalny sera autorisé à travailler comme cuisinier, bibliothécaire ou couturier. Il assure aussi qu’aucune menace ne pèse sur le principal opposant russe.

Le long texte des partisans de Navalny grossit-il le trait? Probablement pas. IK-2 est «une colonie rouge vif sur l’échelle de la sévérité, où tout vise à faire que les détenus se sentent complètement dépendants de l’administration et laissés pratiquement sans aucun temps libre», dit l’avocate Maria Eismont.

«Soit une personne sort de cette colonie brisée psychologiquement, soit elle quitte la Russie dès qu'elle a purgé sa peine. Dans les deux cas, pour le pouvoir, c’est un opposant qui quitte le terrain de jeu»
Maxime Troudolioubov, analyste au site d’information russe d'opposition Meduza basé à Riga, en Lettonie

Son client, le militant nationaliste Konstantin Kotov, en est sorti en décembre dernier. Il avait été condamné à quatre ans de prison (peine réduite à un an et demi), pour avoir participé à des manifestations durant l’été 2019 et relayé des messages de l’opposition. Avec une ironie sinistre, il parle d’une «colonie exemplaire», puisqu'elle parvient «à ne pas traiter les gens comme des humains. Il s’agit de les casser psychologiquement.»

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