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Avec l'âge, Federer lutte pour ne pas devenir prudent et calculateur

Le Bâlois a entamé Wimbledon sur les pattes arrières, avant de se libérer peu à peu. Il l’avoue, cette retenue est un effet inhibant de l’âge. S’en affranchir fut le grand combat de sa carrière.
04.07.2021, 17:2405.07.2021, 16:28

Les débuts de Roger Federer à Wimbledon étaient ceux d’un être fragile, traversé de doutes existentiels, les épaules voûtées par le poids de l’histoire. Il y avait tout un contexte, évidemment: le lieu, l’attente, la solennité de l’instant, le manque d’exercice et de repères, la nervosité, un gaucher, un terrain glissant. La peur, un peu. Forcément.

Mais ces débuts sur les pattes arrières représentent aussi une inclination suspecte. Ils trahissent les ambitions inavouables d’un champion qui, à force de battre tous les records, a appris à compter, et vit avec l’exigence d’un standard élevé. C’est quand il joue librement, sans arrière-pensée liée à l'enjeu ou à la conséquence, que Roger Federer est le meilleur. Il ne devrait jamais en être autrement. Mais comment s’affranchir de son propre destin?

De la même manière que les artistes s’émancipent des basses contingences, dussent-ils planer, samedi, pendant deux sets survolés le coeur léger, Roger Federer est resté dans le registre de la création pure, moins économe de ses effets, moins gestionnaire dans ses choix.

Il a fallu une fin de troisième set un peu bâclée, un peu étourdie, pour que le Maître revienne à une forme de repli sur soi - certes moins prononcée que ces dernières semaines - un tennis appliqué et crispé qu’il ne pourra pas reproduire en deuxième semaine, face à une concurrence plus effrontée. «Roger doit rester spontané», l’exhorte Tim Henman sur BBC. Mais comment exiger d’un joueur qu’il conserve une forme de relâchement, de dégagement, sans toucher aux sophismes de l’injonction paradoxale?

Federer sait tout cela. Il en parle même de plus en plus volontiers et, samedi, il en a fait un laïus:

«La plupart du temps, j’ai essayé de jouer en avançant, ce qui implique de commettre des fautes; mais il est important de les accepter pour conserver une vision d’ensemble. J’ai eu une très bonne attitude. C’est un domaine dans lequel j’évolue positivement par rapport aux dernières semaines, voire aux derniers mois. Aujourd’hui (samedi), pour la première fois depuis longtemps, j’ai ressenti une forme de paix sur le court. Pas de questions qui trottent dans la tête. Pas de pensées positives ou négatives. Juste relax.»

La prudence qu’il manifeste en certaines circonstances, et en particulier sur les balles de break, avec un retour de service qui épouse des réflexes pusillanimes, tient moins à ses capacités physiques du moment, à ses pseudo-mollesses de quadra cacochyme, qu’aux effets inhibants de l'âge.

Si un peu de retenue est sage, voire salutaire, au stade purificatoire de la maturité (ce que d’autres appellent le stade jubilatoire de la désillusion), elle ne revêt aucune utilité dans le tennis, encore moins pour un joueur aussi instinctif, doué d’une promptitude animale.

Image: AP

Federer l’a reconnu avec une sincérité troublante, en mai dernier, dans un entretien passionnant avec son ancien partenaire d'entraînement Mathieu Aeschmann, aujourd'hui journaliste à Sport-Center:

«Avec l’âge, tu deviens un peu statistique, gestionnaire. Tu sais que si tu vas long de ligne, tu as 60% de chances de gagner le point contre 90% en croisé. Alors tu choisis l’option la plus raisonnable, la plus sage. Et c’est pile là-dessus que je me challenge. Je veux rester jeune, intrépide dans mon approche du jeu. Pour être honnête, ça aura été la grande bataille de ma carrière et elle n’a jamais été autant d’actualité. (...) Mentalement, je m’efforce de rester jeune pour jouer sans peur et continuer à tenter. Surtout dans les moments les plus importants.»

C’est là une différence fondamentale, encore, avec ses rivaux historiques: Nadal n’a jamais caché qu’il aimait davantage la compétition que le tennis, tandis que Djokovic s’est construit dans l’adversité, en temps de guerre, avec un formidable instinct de survie. Dans l’approche psychologique, les deux hommes imposent un défi auquel Federer, tout en maîtrise et en dextérité, ne répond qu’incomplètement: la nécessité de se transcender au-delà de l’aisance.

Wimbledon 2008, quand les problèmes ont commencé.
Wimbledon 2008, quand les problèmes ont commencé.

Peu à peu au fil de sa carrière, le Bâlois fut dominé en force de conviction par des adversaires que, cependant, il surclassait techniquement et physiquement - aussi sans doute parce qu’il est issu d’une culture du compromis, et qu’il a reçu une éducation bourgeoise, dans des valeurs de respect et de compassion.

Il en fit le pénible aveu en 2015 déjà, dans le «New York Times»:

«J’ai commencé à douter de moi-même. Je devais absolument me prouver que le battage médiatique autour de mon «déclin», de mes rivaux, n’influencerait pas ma façon de jouer. Je devais vaincre mon stress»

Une année et demie plus tôt, Roger Federer engageait Stefan Edberg, son ancienne idole, à titre de conseiller personnel. Une petite voix lui disait déjà qu’il était timoré mais il avait besoin de l’entendre de l’ange blond, pour que cette parole devienne sacro-sainte.

Avec Stefan Edberg à Wimbledon en 2014.
Avec Stefan Edberg à Wimbledon en 2014.

A son entrée en fonction, Edberg avait reçu quelques journalistes suisses dans les jardins de Melbourne, et nous avait expliqué:

«Si Roger a confiance en son physique, il peut jouer librement, sans pensées parasitaires, et donc créer davantage. J’aimerais que contre les meilleurs, il prenne les devants. Qu’il soit encore plus incisif, plus entreprenant. C’est une illusion de croire qu’il battra ces gars du fond du court, en position défensive. Sa seule chance est de rester maître du jeu.»

A ce moment-là, le Maître ne jouait plus vraiment le jeu. Il briguait des titres, convoitait des records, accumulait des points ATP et gérait des échéances. La fougue de Nadal comme la combativité de Djokovic sanctionnaient ses avidités de gestionnaire.

Depuis toutes ces années, dans ce qu’il présente aujourd’hui comme le grand combat de sa carrière, Federer doit résister à la tentation d'être prudent et calculateur, jusqu’à une possible lâcheté. Il est voué à défendre farouchement des restes d’enfance, un appétit au risque, une nécessaire envie d'épater. Une âme d'artiste, au fond, dans la vanité un peu primitive de gratter des cordes et d’en sortir des effets géniaux.

Image: AP

La référence absolue reste l’Open d’Australie 2017, où Federer avait débarqué de sa montagne après plusieurs mois de convalescence, sans la moindre attente, jusqu’à une probable insouciance. Il avait terrassé Nadal en finale et remporté le tournoi à la surprise générale - à commencer par la sienne.

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