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L'Otan, la Suisse et Vladimir Poutine au milieu.
L'Otan, la Suisse et Vladimir Poutine au milieu.image: shutterstock, montage: saïnath bovay
Analyse

La Russie est-elle en train de pousser la Suisse dans les bras de l’Otan?

Ce qui paraissait impossible avant le déclenchement de la guerre en Ukraine devient à présent une hypothèse débattue: la Suisse abandonne sa neutralité et entre dans l'Otan. Pourquoi c'est une éventualité. Pourquoi ce serait un bouleversement majeur.
05.05.2022, 18:5906.05.2022, 06:56

La neutralité suisse a-t-elle cessé d’être un principe actif pour n’être plus qu’un principe décoratif? Le compte à rebours avant une adhésion de la Suisse à l’Otan est-il lancé? C'est un fait, deux mois et demi de guerre en Ukraine ont chamboulé les certitudes les mieux ancrées. Le Conseil fédéral n’a pas eu le choix: il a adopté les sanctions de l’Union européenne contre la Russie. Ne l’aurait-il pas fait que la Suisse aurait probablement été traitée en complice de la Russie par ses voisins européens et sanctionnée à son tour.

Les circonstances ont décidé des attitudes. En gros, c’était écrit. Dès l’instant où la puissance russe a agressé l’Ukraine, avec la volonté de la soumettre à sa botte, l’affaire diplomatique était entendue pour l’Europe, Suisse comprise.

Moscou a reçu le message des sanctions suisses 5 sur 5. La Confédération a beau être neutre au regard du droit international, elle n’en a pas moins choisi son camp. Celui de l’Occident. Non seulement un camp géographique mais un camp idéologique. Auquel Vladimir Poutine a déclaré une guerre à la fois militaire et culturelle: lui, dont l’immense pays souffre d’un déclin démographique et dont l’économie dépend bien trop de la rente des hydrocarbures, voit dans l’Occident une terre de perdition morale, une sorte de «gai Paris» qui sonne doublement: champagne et sodomie.

La Russie ne fait même pas semblant

La Suisse est, si l’on peut dire, en plein dedans. La Russie aurait pu la ménager, faire semblant de ne pas voir où penchent les intérêts helvétiques. Eh bien non. L’ambassadeur de Russie en Suisse, Sergueï Garmonine, dans une lettre envoyée à la production de l’émission Temps Présent, qui devait diffuser jeudi soir un numéro consacré aux «Cinq jours qui ont changé la neutralité suisse», annonce une «réponse appropriée» russe aux sanctions prises par la Suisse contre Moscou – une réplique qui pourrait prendre la forme de rétorsions économiques. Agit-on de la sorte vis-à-vis d’un pays neutre, en le menaçant? Mais, de son côté, la Suisse est-elle neutre, sans parti-pris dans la guerre? Non, c’est l’évidence même.

Et notre grande muette, qu’en dit-elle? Sa langue était pour une fois bien pendue dans un récent trajet du soir en train entre Berne et Zurich. Un journaliste du groupe CH Media, présent à bord, a rapporté les propos prononcés au téléphone par un passager qui n’était autre qu’un officier de l’armée suisse livrant à son correspondant des considérations à propos de la guerre en Ukraine et pas bienveillantes du tout à l’égard de Viola Amherd et d’Ignazio Cassis, les ministres de la Défense et des Affaires étrangères.

Après la Suède et la Finlande, au tour de la Suisse?

Plus intéressants, au cours de cette conversation ferroviaire, sont les propos tenus relativement aux intentions de la Finlande et de la Suède, deux pays neutres, de rejoindre l’Otan, l’Alliance atlantique qui assure la défense de l’Occident depuis 1949 sous parapluie américain. Certes, Stockholm et Helsinki sont aux premières loges face à la Russie, et la Suisse, plus éloignée d’elle. Mais, si la neutralité suédoise et finlandaise devait sauter au profit d’une adhésion à l’Otan, qu'est-ce qui empêcherait l’helvétique de sauter à son tour avec la même finalité?

Finie, la neutralité? La Suisse dans l’Alliance atlantique? Prenons les choses dans l’ordre. La neutralité d’abord. Ce n’est pas parce que la neutralité de la Suisse serait plus décorative qu’effective que moindre serait son importance. Vu le ton passionné des débats en Suisse sur le sujet, il apparaît que la neutralité remplit ici un rôle plus interne qu’externe. La neutralité, ce n’est pas une découverte, est jugée par beaucoup comme constitutive de l’identité suisse.

La neutralité suisse: «Un héritage du Sonderbund»

«La neutralité de l’Autriche et de la Finlande n’est pas comparable à celle de la Suisse», note un expert militaire souhaitant garder l’anonymat. Il s'explique:

«En Autriche et en Finlande, les neutralités sont héritées de la guerre froide, elles sont synonymes de neutralisation imposée par l'ex-URSS. En Suisse, la neutralité est choisie. Elle est perçue comme un ciment de la paix confédérale. La Suisse, avec ses communautés linguistiques et ses religions différentes, n’est pas seulement neutre à l’international, elle est neutre pour elle-même, en ce qu’elle s’emploie en permanence à éteindre les feux intérieurs lorsqu’ils s’en déclarent. Sa neutralité est aussi, à ce titre, un héritage du Sonderbund, la brève guerre civile qui secoua la Suisse au milieu du XIXe siècle. Et rappelons que durant la Première Guerre mondiale, elle permit d’amortir les tensions entre les parties romande et alémanique, l’une étant pour la France, l’autre pour l’Allemagne.»
Un expert militaire suisse

Où l’on voit que la Suisse, en mettant fin à sa neutralité, fût-elle d’apparat, se priverait de ce qu’elle tient pour une garantie de sa stabilité intérieure.

Et l'adhésion?

L’adhésion à l’Otan, ensuite. La question est moins émotionnelle et plus technique. Notre expert militaire avertit:

«Les beaux yeux de la Suisse ne suffiraient pas à rejoindre l’Alliance. La Confédération devrait d’abord déposer sa candidature pour pouvoir être acceptée comme membre, dont elle deviendrait le 31e. Elle ne devrait pas être un poids pour les autres, mais apporter des moyens pouvant être mis à la disposition du collectif de défense.»
Un expert militaire suisse

Rien n'est donc encore fait ni acté: la Suisse reste officiellement neutre et son adhésion à l'Otan n'est pas à l'ordre du jour. Mais la discussion est ouverte, elle est même autorisée. Le cas de figure où l’abandon de la neutralité et l’entrée dans une alliance de défense iraient de soi, serait celui d’une attaque militaire visant le territoire suisse.

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Il faut croire que cela porte malheur. En 2018, interrogé par une radio tunisienne, un investisseur français affirmait que la Tunisie, qui a fait sa révolution en 2011 en renversant le dictateur Ben Ali, lançant la séquence des «printemps arabes», avait des chances d’être un jour la «Suisse du Maghreb». C’est ce qui s’appelle avoir le mauvais œil. Autrefois appliquée au Liban, la comparaison élogieuse n’a pas résisté à l’épreuve de la descente aux enfers de la «Suisse du Moyen-Orient».

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