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Analyse

Vous détestez Macron? C'est normal. Voici 6 bonnes raisons

Image: AP
Jamais un président de la 5e République n'avait été aussi détesté. Du moins, de cette façon. Et pas seulement en raison de sa politique qui fait frémir les moins bien lotis. En voici six autres.
01.05.2022, 17:0102.05.2022, 17:40
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Il faut quand même le faire. Atterrir une deuxième fois en finale de la présidentielle, contre la même candidate d'extrême droite, et devoir se dépatouiller avec un slogan aussi définitif que «Ni Macron, ni Le Pen». Certes, entre la détestation et la peur, le peuple a fini par rétrograder la peur. Marine Le Pen a perdu. Emmanuel Macron a été réélu. Et trois millions de Français ont voté blanc ou nul. (C'est tout de même un million de moins qu'en 2017.)

A 20h03, dimanche 24 avril 2022:

Mais il faut se rendre à l'évidence:

Les Français détestent Macron.

Complètement, totalement, résolument, définitivement, viscéralement. C'est planté dans leur chair. Et c'est plus fort qu'eux. Ce type, depuis 2017, personne ne peut l'encaisser. Pour s'en persuader, il suffit d'ouvrir un journal, un réseau social ou la porte d'un bistro. Le président de la République cristallise une haine franche et protéiforme, à une époque où exprimer son désamour prend de plus en plus systématiquement une tournure violente.

Bien sûr, il y a des fans, des militants, des convaincus ou simplement des électeurs. Et même un bon paquet. Sauf qu'on ne les entend pas. Jamais. Durant la campagne? Pas un mot. Ce sont les urnes qui se sont mis En Marche (et en silence) le 24 avril dernier. Pour les autres, il y a eu bien assez à faire aux extrémités: contrer très fort au fond à droite mais, aussi, soutenir très fort au fond à gauche. Comme jamais.

Mais alors, pourquoi tant de haine? Peut-être parce que c'est autorisé. Parce que les rouages monarchiques de l'élection présidentielle le permettent. Parce que les crises Covid et ukrainienne successives. Parce que les Français ne vont pas bien. Peut-être aussi parce qu'il le mérite un peu. Parce que tout, chez lui, semble nourrir un agacement généralisé. Parce que Sarkozy, Hollande et même Mitterrand ont aussi été détestés (différemment).

Mais probablement aussi parce que Macron est...

Plus précoce que nous

Et le mot est faible. Le (tout) petit Emmanuel Macron dévoile très vite une maturité qui surprend et agace. «Lorsqu’il arrivait au début de l’année scolaire, il avait déjà anticipé et vu pratiquement le programme», explique, impressionné, son ancien professeur Arnaud Debretagne. Gamin, il a lu beaucoup de bouquins bien avant les autres, emmagasiné des connaissances bien avant les autres.

capture d'écran du documentaire "la stratégie du météore"
«Macron a toujours fait du Macron»
Son prof, Arnaud Debretagne

En parfait petit élève modèle qui aurait mérité de petites tapes derrière la tête à la récré, Emmanuel Macron était du genre à dévorer «du Racine pendant les vacances», à l'âge où ses camarades fumaient des clopes en cachette. Grâce notamment à «sa grand-mère qui l’abreuvait de bouquins», selon son papa.

Futur produit de l'élite française

Après le lycée Henri-IV et un passage très remarqué à Sciences po, le jeune Macron file à l’Ecole nationale d'administration (ENA) avec une souplesse remarquée. Parcours ordinaire d'un mioche extraordinaire et futur parfait produit de l'élite française. Même s'il passe son temps libre à beugler dans des micros de karaoké en s'envoyant des shots, il reste focalisé sur sa carrière. Et sur lui-même. Ce bébé énarque préfère très tôt se frotter à Jean-Pierre Chevènement ou Michel Rocard, plutôt que de coller des chewing-gums sous son pupitre ou scotcher des posters de Mylène Farmer au-dessus de son lit.

Surtout, il veut, très tôt, être profondément aimé.

Plus brillant que nous

Jamais un homme politique français n'avait été aussi haut, aussi vite. Hormis un double raté au concours d'entrée de l'Ecole normale supérieure (ENS), Macron réussit (pour l'heure) tout ce qu'il entreprend. Pour une population qui, dans son immense majorité, fait du mieux qu'elle peut pour se lever le matin, être dirigé par un gamin qui aligne les victoires avec une telle aisance peut paraître frustrant. «Ses résultats montrent qu'il était brillant», constate Jean-François Balaudé, directeur de l'université de Nanterre jusqu'en 2020. L'étudiant décroche sa maîtrise en 2000, avec une mention (forcément) très bien.

L'étudiant Macron
L'étudiant Macron

Macron a toujours été l'homme des superlatifs. Le 15 mai 2012, après quelques années lucratives entre deux liasses, il est nommé secrétaire général adjoint de l'Elysée quand François Hollande est élu président. Il a 34 ans. «Dès les premières semaines du quinquennat, il retient l'attention du microcosme: on le dit jeune, sémillant, brillant, atypique», note l'ancien rédacteur en chef adjoint du service politique au Journal du Dimanche.

Avec Jacques Attali. C'est lui qui présentera Macron à François Hollande. «Depuis, avec Hollande, ils ne se sont pour ainsi dire plus quittés», notera un proche. Jusqu'à la «trahison».
Avec Jacques Attali. C'est lui qui présentera Macron à François Hollande. «Depuis, avec Hollande, ils ne se sont pour ainsi dire plus quittés», notera un proche. Jusqu'à la «trahison».
«Il est brillant, rapide, et conseiller. Moi, je suis laborieux et ministre»
Pierre Moscovici, ministre de l'Economie 2012
Image: keystone

En 2014, il quitte son poste, habité par une poignée de frustrations, mais avec des envies beaucoup trop nombreuses pour être (toutes) assouvies. Macron l'affamé veut fonder une société de conseil financier ou une start-up dans le conseil stratégique ou alors d'enseignement sur internet. Tout et rien à la fois, mais toujours plus vite que la petite musique qui lui trotte dans la tête: l'Elysée. Un matin, il prend même Xavier Niel (patron de Free) par le bras pour aller visiter les fins limiers de la Silicon Valley. Il rêve d'enseigner à Harvard, mais décroche en un tour de main le titre de «Senior Research fellow» en économie politique à la London School of Economics. Oui, l'un des problèmes de Macron, c'est qu'il sait, souvent, de quoi il cause. Beau, mais aussi plutôt bon parleur. Précoce, mais armé. S’il est encore aujourd’hui un bébé politicien, il maitrise intellectuellement ses missions.

Ministre de l'Economie en 2014

Et (forcément) le plus jeune ministre de l'Economie depuis Valéry Giscard d'Estaing en 1962. Un «anti-Montebourg» et un homme furieusement pressé qui dessinera très vite les premiers traits de son penchant pour la politique sociale-libérale. Un inconnu, aussi, qui entrera par effraction dans tous les foyers du pays. D'octobre 2014 à février 2015, «la proportion de Français qui ne le connaissent pas passe de 47% à 18%», notera le directeur du département Opinion de l'institut de sondage Ifop. Un ministre «habile, compétent et vif», mais d'abord au service de sa carrière. Il fera quelques bourdes, certes, mais sans grands dommages pour sa crédibilité. Si la croissance qu'il désirait pour la France n'a finalement vécu qu'un petit soubresaut durant ses deux petites années à l'Economie, l'actuel président de la République n'a surtout jamais digéré le fait que sa loi «Macron 2», officiellement baptisée «Nouvelles opportunités économiques», n'ait pas été présentée devant le conseil des ministres pour cause d’embouteillage législatif.

En Marche vers la «trahison»

Le 6 avril 2016, Emmanuel Macron fonde son mouvement En Marche alors qu'il est encore ministre de l'Economie. EM, pour les intimes. Ses propres initiales. Un braquage en règle et un coup de tonnerre au sommet de l'Etat. François Hollande parle d'une «impitoyable trahison» de ce «petit génie». Ce brillant et loyal inspecteur des finances était-il simplement, à l'époque, en train de construire méticuleusement sa propre ascension? C'est fort probable. Un fameux SMS de Macron, la veille de son premier meeting pour lui-même qui aura lieu le 12 juillet 2016 dévoilera entre les lignes sa soif, aussi cool que provocante, de pouvoir.

«Mes soutiens diront demain que ce meeting ne sert ni à démissionner ni à annoncer ma candidature. Grotesque. Bises»
Dévoilé par Hollande lui-même dans son livre Les leçons du pouvoir, sorti en 2018

Il devient, par la même occasion, le tout premier ministre d'un gouvernement socialiste à se rendre au Puy du Fou, sorte de Disneyland pour costards et pulls sur les épaules, où il déclare officiellement ne pas être «socialiste». Autant de petites échappées personnelles qui diront l'assurance déstabilisante, entendues par ceux qui traînent la patte derrière lui comme un insupportable: «Je serai meilleur que vous tous, vous verrez».

Une ambition et un succès qui ne passent pas en France. Un pays pas vraiment réputé pour porter naturellement aux nues ses plus fringants représentants. A l'inverse des Américains, qui font de chaque success story un modèle personnel, les Français prennent un malin plaisir à éteindre tout ce qui brille.

«Sa réussite peut sécréter un sentiment d'injustice. La France est le pays le plus égalitariste du monde»
Alain Duhamel, dans son livre Emmanuel le Hardi, sorti en mars 2022

C'est sexy, la start-up nation

D'ailleurs, celui qui a créé son propre parti à même pas 38 ans n'a pas immédiatement été détesté. Au moment de construire officiellement son propre empire, tous les voyants sont au vert. La France croit en lui et veut tout faire pour l'aimer.

«Les conseillers des candidats "classiques" tentent d’analyser le phénomène Macron à la loupe. Ils décryptent, décortiquent, dissèquent, soupèsent. Qu’a-t-il de plus que les autres? La jeunesse? L’énergie? L’indépendance? Le fun, aussi, cette manière toute californienne de faire de la politique?»
L'Obs, le 11 janvier 2017, en pleine campagne présidentielle

On parle même de «macronite aiguë» chez les rares détracteurs de l'époque. Un «Tintin des marchés financiers», un «boyscout de la politique» qui est pourtant plébiscité par les Français parce que le jeune homme jure se mettre En Marche pour dépoussiérer les rouages politiques, rassembler les citoyens et incarner la «fraîcheur» et le «renouveau». En avril dernier, il avouera avoir moins réussi à rassembler qu’à incarner. Et puis, en 2016, la start-up nation est un concept bien vu, novateur et dynamique. Tout le monde veut rallier Macron. Une énergie et une force de vaincre qu'il injectera dans sa première campagne présidentielle en 2017.

Aujourd'hui, les rares Français qui osent encore s’avouer publiquement sous le charme du président continuent de ne louer que ses compétences. S’il est considéré comme suffisant par ses ennemis, il est simplement très qualifié pour ses partisans. Et notamment par les électeurs établis à l'étranger, ceux qui n’ont pas eu à enfiler de gilet jaune.

«Je le trouve brillant»
Un macroniste expatrié, au Figaro en avril 2022

Et chez les «déçus»:

«J'ai jamais vu un président de la 5e République aussi nul que vous»
Un citoyen français devant les caméras de BFM TV, dans l'entre-deux-tours

Plus riche que nous

Oui. Mais ce n'est pas non plus Valérie Pécresse (avant son fiasco du premier tour et sa banqueroute supposée). Pour l'anecdote, au moment de dévoiler son patrimoine en vue de l'élection présidentielle, le compte courant de Macron affichait 137,83 euros. Officiellement, il déclare aujourd'hui une fortune qui tutoie 500 000 euros. Elon Musk peut dormir tranquille. Mais si, à 25 ans, il se rêvait penseur et écrivain, il s'est très vite roulé philosophiquement dans la moula, le fric, le chic. D'abord de façon théorique et soporifique en tant qu'inspecteur des finances, puis de manière roborative (et lucrative) en cintrant son costard pour devenir banquier d'affaires chez Rothschild. Nous sommes en 2008, il a 30 ans. Et deviendra millionnaire en quelques clins d’œil.

Entre 2009 et 2013, Emmanuel Macron a gagné plus de 2,5 millions d’euros. (Certains se demandent encore où a bien pu passer le pactole.) A cette époque, il se voyait déjà président de la République, mais il avait préféré suivre un conseil de l'économiste et spin doctor Alain Minc, que peu de Français ont la chance de trouver sur leur route.

«Il est toujours préférable d'être fortuné pour faire de la politique»

Entendu.

Le «Mozart de la finance»

Mais ce qui irrite les Français, c'est moins son argent de poche, que son nez dans celui des happy few de la finance et des mieux lotis du pays. Avant d'être élu président de la République en 2017, il a tenté par tous les moyens de ne pas être résumé à ses quatre années chez Rothschild. Plutôt fier de son passé, Macron assènera par exemple à Mediapart que son profil de golden boy lui évitera surtout «de dire beaucoup de bêtises et de connaître la grammaire du monde des affaires du pays». On oublie souvent que Pompidou avait également brillé au sein de cette banque en qualité de directeur général.

En posant son baise-en-ville à l'Elysée, Emmanuel Macron a donc très vite battu des cils devant les Français pour qui les fins de mois sont douces. Le petit cadeau de bienvenue pour respecter cette fameuse «grammaire»? Cinq milliards aux grandes fortunes grâce à la suppression de l'impôt de solidarité sur la fortune (ISF) ancienne formule. Et, de manière générale, les mesures fiscales prises les deux premières années de son premier quinquennat ont d'abord profité aux 5% des ménages les plus aisés. En 2022, et malgré quelques virages sociaux de survie durant la campagne, il est toujours, dans la tête d'une population française qui se porte encore moins bien qu'il y a cinq ans, le «Mozart de la finance» et des élites urbanisées.

L'argent aime Macron

La preuve, dans les foyers où ça gagne plus de 3500 euros par mois, Macron a réussi un braquage en règle. Peu importe les génuflexions populaires qu'il tente de faire aujourd'hui pour draguer le Français qui trime, Emmanuel Macron reste le président de ceux qui ont la poche arrière bombée.

Graphique tiré du média <a target="_blank" rel="nofollow" href="https://www.lesechos.fr/elections/presidentielle/age-revenus-profession-region-decryptage-du-vote-des-francais-au-second-tour-de-la-presidentielle-1402786"><em>Les Echos.</em></a>
Graphique tiré du média Les Echos.

Plus crédible que nous

«Je termine avec Vladimir et je suis à toi.» Le fait qu'Emmanuel Macron incarne, encore aujourd'hui, le digne adversaire européen de Poutine, sans rien perdre du respect formel que le maître du Kremlin a pour lui, c'est too much pour une bonne partie des Français. La goutte. Parce que c'est compliqué de chercher des poux sur la tête d'un chef de guerre respecté non seulement par l'homme à abattre, mais par une large portion de la communauté internationale.

«Contrairement à d'autres, je suis en mesure de me faire respecter par Vladimir Poutine»
Emmanuel Macron, en 2017
keystone

Il faut dire que le respect, et par là une certaine crédibilité, Emmanuel Macron l'a d'abord obtenu grâce aux crises successives durant son premier quinquennat. Les Gilets jaunes ont failli le faire trébucher définitivement. Mais le Covid, puis l'Ukraine, ont fait de l'apprenti président aux dents longues un véritable homme de pouvoir. Si la «crise des ronds-points» a braqué définitivement les bas salaires contre lui, avec une violence physique et verbale sans précédent dans la cinquième République, une population plus représentative a commencé à véritablement le détester au moment de l'annonce du début de la première «guerre», celle contre la pandémie. Le président avait décidé de porter tout seul le combat. La victoire contre le Covid devait passer par lui. Seul contre tous.

Ils l'ont détesté pour ses mesures musclées et sa fronde ferme et audible contre les anti-vaccins. Personne ne lui pardonnera sa fameuse pique à l'encontre de ceux qui refusaient la piqûre: «Les non-vaccinés, j'ai très envie de les emmerder». On l'a aussi accusé d'«assassiner» l'hôpital. Mais la population l'a d'abord détesté comme on frapperait sur une piñata utile, pour décharger la peur et la colère contre un virus invisible. Lui, au contraire, était très visible. Selon ses plus féroces ennemis, le Covid aurait même été une aubaine pour Macron, car la «récession Covid» est «pratique pour masquer l’échec économique du quinquennat», selon Sébastien Laye, économiste à l’Institut Thomas More. Une crise sanitaire qui a pourtant transformé ce «président des riches» en grand manitou du «quoiqu'il en coûte»: la France sera en sécurité, foi d'un président soudain proche de son peuple. Même si, pour ça, il faudra dégainer le porte-monnaie.

«Il y a deux parties dans son quinquennat. La première, c’est l’avant-covid. Le président qui réforme de façon un peu libérale et qui réduit les déficits mais avec des inégalités qui augmentent. La deuxième partie du quinquennat, par contre, il ouvre les vannes budgétaires. Les déficits augmentent et repartent à la hausse. Le pouvoir d’achat est maintenu mais avec des réformes qui sont suspendues»
L’économiste Eric Heyer, en janvier 2022

Alors que la plupart des citoyens ont pourtant accepté de jouer le jeu des mesures durant la pandémie, Macron a cristallisé une haine devenue diffuse, éparpillée, totale.

Ukraine contre présidentielle

Une haine forcément accentuée par son rôle phare, et passablement crédible, dans le conflit sanglant qui oppose toujours la Russie à l'Ukraine. Le calendrier de la campagne présidentielle est venu se heurter aux urgences de la guerre. Les Français se sont sentis définitivement abandonnés, ignorés, snobés par le «président du monde». Ne pas jouer le jeu de la campagne a été, pour la population, une preuve de plus qu'il a d'autres chats à fouetter que le bien-être de son propre peuple. A mesure qu'il gagnait en force et crédibilité à l'international, la détestation à l'endroit de l'«hyper-président» s'est installée durablement dans les viscères des citoyens, mais également dans celles de ses adversaires politiques.

Plus smart que nous

Plus précoce, plus brillant, plus crédible et plus riche que nous? Attendez, le pire est à venir: Emmanuel Macron est également jeune, intelligent, érudit et éloquent. Un quatuor de qualités (selon les standards de la société) qui suffiraient à détester n'importe qui. Ce fameux sentiment d'amour-haine, d'admiration et de rejet, réservé normalement aux penseurs, voire à certains artistes influents, et qui est impossible à caser sereinement dans le costume froid de président de la République.

«Emmanuel Macron est un homme d'exception mais, comme toujours, l'exception, un temps adulée, devient vite objet de haine. Churchill ou de Gaulle, en leur temps, ont connu ce retournement qu'on appellera "hainamoration"»
Jean-Pierre Winter, psychanalyste, en 2021, dans Le Point

On se moquait volontiers de François Hollande, politicien dans son jus, lorsqu'il osait évoquer ses chanteurs préférés ou son opinion sur le rap. C'est rassurant de pouvoir se moquer doucement de la maladresse intellectuelle d'un «président normal». Macron, «président caméléon», est à l'aise partout. Il peut citer des écrivains un jour et convaincre un ouvrier en colère le lendemain. Il fait preuve d'entregent, d'élégance, de politesse et d'audace. Il tient tête à ses détracteurs armé de sourires complices, de compréhension affichée et d'arguments imparables. Vladimir Poutine loue sa culture et de nombreux éditorialistes avouent que ça fait du bien «d'avoir un président, en France, qui est littéraire».

Macron, joueur et jouteur

Mais pour la France qui travaille, c'est mission impossible de s'identifier à ce président «hors sol», au vocabulaire châtié, qui distribue de la poudre de perlimpinpin. Emmanuel Macron, beau gosse, en forme physiquement et mentalement, dévoile une facilité, en toute circonstance, qui jure avec le quotidien des Français. D'autant que ce jeune président, aux faux airs de JFK, est insaisissable, séducteur, nébuleux et lumineux à la fois. Il désarçonne. Surtout, Macron, qui a brillé au théâtre dans son enfance, adore jouer avec les mots et jouter avec l'ennemi. Comme ici, récemment, et pendant quatre longues minutes, avec une Française en colère:

«Ceux qui l’ont rencontré en tête à tête confient par exemple que le président a de l’allant et de la répartie, qu’il sait entrer en communion avec ses hôtes, qu’il les interpelle avec chaleur et empathie. Dans le feu des échanges, il touche même souvent le bras ou l’épaule d’un convive. Et en le quittant, ses invités reconnaissent qu’ils sont alors sous le charme, même s’ils découvrent ensuite combien cette empathie complice ne présage en aucun cas des possibles conséquences sur les décisions à venir»
Alain Faure, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS)
«Macron? Il est trop intelligent, ça l’a conduit au mépris, à l’arrogance»
L'éditorialiste Jean-Michel Aphatie, en 2021

Des traits de personnalité qui «suscitent l’envie, la jalousie, voire la haine», analyse encore Jean-Pierre Winter. Et le seul moyen à disposition des Français pour tenter de mettre Macron à terre, c'est de le coincer à la moindre sortie de route. Des coups de volant qui seront principalement rhétoriques: les fameuses petites phrases, assassines, qui ont passablement fragilisé le chef d'Etat, précisément parce qu'il ne peut s'empêcher de jouer, fort et vite, avec ses interlocuteurs.

En vrac:

  • «Du travail? Je traverse la rue et je vous en trouve.»
  • «Une gare, c'est un lieu où on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien.»
  • «Je ne céderai rien, ni aux fainéants, ni aux cyniques, ni aux extrêmes.»
  • «Dans les médias, Jojo avec son gilet jaune a le même statut qu'un ministre ou un député!»

Le filtre Instagram

Enfin, il y a une femme dans son entourage qui ne l'a pas vraiment aidé à éteindre le feu de l'ego qui agace: Soazig de la Moissonnière. La photographe attitrée d'Emmanuel Macron depuis la campagne présidentielle de 2017 aligne les clichés romanesques de son patron sur son profil Instagram personnel. Une œuvre qui a pris une tournure internationale au déclenchement de la guerre en Ukraine.

Le président devient, d'un jour à l'autre, la fameuse Martine des bouquins pour enfants: Macron fatigué, Macron tendu, Macron impérial, Macron en sweat à capuche, Macron sauve le monde.

«Le président suscite une aversion profonde qui semble faire référence, sur le plan émotionnel, à sa façon de sourire, d'interpeller, de gesticuler, de charmer, de sermonner, de promettre, de se mettre en colère... Sa corporalité et sa façon d'être dérangent, y compris dans ses rangs»
Alain Faure, directeur de recherche au CNRS

Plus in love que nous

C'est rageant d'observer un couple qui fonctionne, quand la plupart des humains passent leur existence à rêver d’ une vie sentimentale satisfaisante. Surtout quand ce couple est totalement atypique, fusionnel et... heureux. Celui qu'il forme avec sa femme Brigitte, depuis qu'il est à peine majeur, a tout pour crisper les citoyens. Cette professeure de théâtre et son élève, dans une idylle que la morale d'une bonne partie des Français désapprouve. Principalement à cause de la différence d’âge. On dit Macron très seul, sans réel ancrage ou amitié solide. Son couple est un refuge. Emotionnel, intellectuel et charnel.

Ce couple fusionnel, «totalement imbriqué cérébralement», se suffit à lui-même. Dans leur vie quotidienne, les Macron ont reconstitué un «cocon», dont ils ont interdit l’accès. Cette relation fusionnelle fascine autant qu'elle désarçonne. Voire dérange.
Dans le portrait que nous faisions du couple en avril 2022
«On a un fonctionnement de couple qui intrigue»
Brigitte Macron

Brigitte Macron n'a pas non plus été épargnée par la détestation, notamment lorsqu'elle a été visée par des rumeurs transphobes. Mais selon une écrivaine proche du couple: «Elle donne à son mari la force de tenir et de résister à la haine qu’il suscite lui-même. Comme tous les paratonnerres, elle prend la foudre».

Détesté, mais... réélu

Un président détesté qui a pourtant été réélu. Certes, il y a eu du vote contestataire, du vote utile et une déconfiture des partis traditionnels à gauche comme à droite, mais Emmanuel Macron a été réélu. «Est-ce que cette détestation n'est pas, en réalité, pour les électeurs, une preuve de la forte personnalité de ceux qui la suscitent et qu'un leader, d'un parti ou d'un pays, à leurs yeux doit avoir cette qualité pour être capable de gouverner?» Alexandre Vatimbella, directeur du Centre d'étude et de recherche du centrisme (Crec), a tenté de comprendre pourquoi on élisait ces présidents qu'on déteste.

«Celui qui suscite la haine part avec un coup d'avance»
Alexandre Vatimbella

Macron lui-même a entendu cette détestation et s’est défendu comme il pouvait durant le premier quinquennat. «J’ai laissé paraître ce que je ne crois pas être profondément: un président qui réforme pour que ce ne soit que les plus méritants qui réussissent. La haine n’est pas acceptable en démocratie.»

Reste que l’homme que la France a réélu est aujourd'hui farouchement combattu. Même s'il compte polir son image et les contours de son programme. Et notamment par la France insoumise qui veut déboulonner le «président des riches» par la force des urnes du «troisième tour». Il fallait élire Emmanuel Macron contre Marine Le Pen. Il faut désormais lui couper les vivres grâce aux législatives.

Mais à voir la guerre franche que se livrent les différentes gauches et les premières estimations à disposition, la République En Marche d'Emmanuel Macron a toutes les chances de continuer à être détestée... dans les hémicycles.

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