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Le bikini pour petites filles ou l'hypersexualisation dès le berceau

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Chez certaines marques, il existe des deux-pièces à partir de 3 ans. On sexualise donc des corps d'enfants, des corps de bébés.

Titiou Lecoq / slate



Un article de Slate

L'été dernier, j'avais la chance d'être en vacances au bord de la mer. Mes enfants, deux garçons, avaient sympathisé avec une fillette de 9 ans. Les trois passaient leurs journées à construire un village en cailloux. J'ai eu un coup de c?ur pour cette fille. Elle me ramenait à ma propre enfance et je sentais que c'était lié à quelque chose de très précis mais impossible de mettre le doigt dessus.

Jusqu'au jour où l'évidence m'a frappée: elle était la seule fille de la plage à ne pas porter de haut de maillot. Elle avait un bas de maillot, mais pas le haut, alors que l'intégralité des autres fillettes de la plage arboraient des mini-hauts de bikinis qui, en plus, comme elles n'avaient pas de seins, ne tenaient pas, et finissaient par partir dans tous les sens. Voilà pourquoi cette fille me rappelait mon enfance. Parce que, oui, du temps très lointain de ma jeunesse, les enfants ne mettaient pas de bikinis. Je me souviens pourtant avoir bavé d'envie devant les modèles de bikinis pour enfant qui existaient, d'en avoir montré un à ma mère et d'avoir reçu pour toute réponse un catégorique «jamais». Et peut-être un «c'est vulgaire». Pour ma mère, ces bikinis étaient le comble du mauvais goût. Ce qui était indécent, ce n'était pas d'être torse nu, c'était de mettre des choses sur la poitrine plate des filles. Mettre en scène des petites filles comme si elles étaient déjà des femmes la révulsait.

Quand je regarde les plages de nos jours, il est clair que la logique s'est inversée. La position de ma mère est devenue minoritaire.

Phénomène d'hypersexualisation

Mais, après tout, si les filles veulent ces maillots, pourquoi pas? Je me souviens très bien pourquoi je voulais ce bikini. Même pas parce qu'il me plaisait, je le voulais précisément pour faire comme les grandes, pour me prendre pour une femme avec ce que cela comportait de sexualisation. Et c'était le rôle de ma mère de me rappeler que j'étais en réalité une gamine. D'après mes recherches, je suis au regret de vous annoncer que le phénomène n'est pas prêt de se calmer. Chez toutes les grandes marques, j'ai trouvé des bikinis à partir de 3 ans.

On en est à sexualiser des corps d'enfants encore quasiment bébés. J'en connais qui, à 3 ans, portaient encore des couches la nuit. Des couches et des bikinis, mais on vit où? Après la femme-enfant (dont il y aurait déjà tellement à dire), voici la femme-bébé.

Ceci existe en taille 3 ans:

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Ou, ceci:

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Même les marques repères, qui me semblaient plutôt portées sur l'unisexe, comme Petit Bateau, sont tombées dedans.

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Bien sûr, il y a de plus en plus de cas de puberté précoce chez les filles. Mais d'abord, ça ne concerne pas les enfants de 3 ans. Ensuite, il existe également les maillots une-pièce qui font très bien l'affaire. Le maillot une-pièce est plutôt associé au sport, alors que le deux-pièces est clairement du côté du sexy. Ce n'est pas nouveau, cela fait plusieurs années qu'on alerte sur ce phénomène d'hypersexualisation des filles. Chantal Jouanno, sénatrice UMP, avait publié un rapport parlementaire sur le sujet en 2012. Elle s'appuyait sur plusieurs travaux nord-américains qui démontraient un lien entre mauvaise image de leur corps chez les filles et hypersexualisation. En se collant dès leur plus jeune âge à un modèle physique à atteindre, elles apprennent très tôt à se disputer avec leur corps, à ne pas l'aimer. (Parce que, oui, ne pas s'aimer, c'est aussi un apprentissage.)

Un effacement de la différence entre fille et femme

De mon côté, j'avais déjà évoqué le sujet de cette hypersexualisation le jour où j'avais découvert, horrifiée, qu'on avait mis des seins à Sophie du dessin animé Inspecteur Gadget. Plus récemment, Maïmouna Doucouré interrogeait ce phénomène dans son film Mignonnes. Il y a quelque chose de paradoxal. Ce phénomène était marginal il y a quarante ans. Il se développe en force depuis quelques années. Et dans le même temps, on ne cesse de parler d'égalité filles/garçons, de «male gaze» (et la sexualisation des gamines rentre dans ce champ), d'éducation des filles.

Il faut en conclure qu'en la matière, on est sur un échec. Et vous allez voir qu'ils vont tellement réussir à nous habituer à ces bikinis que, bientôt, on va être gêné de voir une fille de 5 ans torse nu. Mais que signifient ces maillots? On apprend aux filles à masquer ce qu'elles n'ont pas encore, on leur inculque la pudeur, on les dresse au désir de l'autre. Et que ce soit elles qui réclament ne change rien à l'affaire. (En ayant réclamé moi-même, je suis bien placée pour le savoir.) Elles ne font que répondre à une pression sociale en intégrant le rôle qu'on attend d'elles. Être de petites femmes. Le dressage commence très tôt. Le fait qu'elles nous demandent ce genre de maillot devrait nous interroger sur les modèles féminins que nous leur présentons. Et la deuxième étape, bien sûr, c'est d'en discuter avec elles. Les faire réfléchir sur ce que représentent les bikinis qui miment des seins sur des petites filles.

De manière générale, c'est symptomatique d'un effacement de la différence entre fille et femme. On est dans une seule catégorie, des femmes de divers âges. Effacement qu'on peut penser dans les deux sens. Les petites filles sont incitées à s'habiller comme des femmes, et les femmes sont incitées à s'épiler pour retrouver un corps prépubère. Parce que, pour rappel, les poils sont un signe de puberté. Un sexe féminin sans poil rappelle donc inévitablement un sexe prépubère, donc un sexe de fillette. La boucle est bouclée. Peu importe son âge, on n'échappe pas à sa condition de corps sexué féminin. Et, pendant ce temps, les garçons jouent tranquillement. Tant mieux pour eux, évidemment. Mais pourquoi des filles de 5 ans devraient chercher à plaire physiquement, à jouer à la femme, alors qu'on laisse les garçons du même âge être des enfants qui font des châteaux de sable?

Cet article a été publié initialement sur Slate. Watson a changé le titre et les sous-titres. Cliquez ici pour lire l'article original

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