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Jordan Bardella est adroit et très à droite, mais de son temps: pas tout à fait bobo, mais bien un peu facho.
Jordan Bardella est adroit et très à droite, mais de son temps: pas tout à fait bobo, mais bien un peu facho.keystone

Jordan Bardella, le «cyborg» du 9-3 qui peut venger Marine Le Pen

Il est sur tous les fronts, tous les plateaux, toutes les lèvres. Président par intérim du Rassemblement national, Jordan Bardella a été l'homme fort d'une candidate moins douée que lui. A 26 ans, il sait qu'il tient «la barre du Titanic», mais que l'équipage le porte aux nues. Voici une jeune bestiole politique, sculptée en Seine-Saint-Denis, aussi adroite que très à droite.
26.04.2022, 16:4227.04.2022, 12:40
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«Je crois que Jordan Bardella va aller en maison de repos après ça.» Après quoi? Après avoir mouillé toutes ses chemises blanches dans l'espoir d'installer Marine Le Pen à l'Elysée. Bien au-delà de la formule cueillie sur Twitter, les observateurs de la campagne présidentielle ont été nombreux à devoir admettre que le boulot abattu en six mois par le président ad interim du Rassemblement national n'est pas passé inaperçu. Comme on dit, et même s'il faut pour cela ravaler ses obédiences: il est bon, ce con.

Love Marine, Fuck Le Pen

La cheffe le surnomme parfois le «petit Bardelou». Enième preuve de la filiation mafieuse qui coule chez les Le Pen, farouchement contestée par ceux qui en ont été privés (demandez à Florian Philippot). Mais, à 26 ans, Jordan Bardella n'est pas un poupon politicard. Il serre le verbe comme Tyler Durden le poing. La joute politique, c'est son Fight Club. Première règle du Fight Club? On ne parle pas du Fight Club. Première règle de l'extrême droite? On ne parle pas de l'extrême droite. La bestiole politique, bavarde et propre sur elle, a déjà pas mal sué pour polir la lame infréquentable plantée autrefois dans la chair électorale par un certain Jean-Marie Le Pen. «Je l'ai croisé deux fois.» Circulez, il n’y a rien à voir.

Ma foi, c'est important de paraître convaincant en toute occasion, lorsque l'on est un jeune mariniste convaincu. Même quand on batifole sous les draps de Nolwenn Olivier, petite-fille du vieux patriarche frontiste, et qu'on sirote des mimosas au domaine familial de Montretout. (La filiation, qu'on vous dit.)

Nolwenn Olivier, petite-fille de Jean-Marie Le Pen et petite-amie de Jordan Bardella depuis 2020, avec qui il partage plus volontiers une «passion pour la cuisine» que pour la politique.
Nolwenn Olivier, petite-fille de Jean-Marie Le Pen et petite-amie de Jordan Bardella depuis 2020, avec qui il partage plus volontiers une «passion pour la cuisine» que pour la politique.

C’est vrai, son profil de beau gosse sympathique n'est pas taillé dans le même bois mouillé que l'arbre généalogique sur lequel il parade. Jordan Bardella est adroit et très à droite, mais de son temps: pas tout à fait bobo, mais bien un peu facho. Féroce (mais souriant), gendre idéal (mais radical), redoutable (mais poli), bête noire de l'immigration (mais okay avec le mariage pour tous), il attire autant la lumière qu'il planque les failles. Sa tactique? Etre sur toutes les ondes pour être sur toutes les lèvres. Dans un micro, l'éloquence de cet Edward Norton de la souveraineté nationale n'a jamais rien eu à perdre. La gagne, rien que la gagne. Et surtout les duels sous les projos des plateaux. L'homme est un «bon client»: furieusement télégénique et excité par le jeu des matinales radiophoniques. Marine l'adore pour ça.

«Je me rends compte que c’est le moyen politique le plus efficace, pour faire passer des messages à des milliers de personnes en quelques minutes»
Jordan Bardella, Le Monde, 13 juin 2021

Une fois en direct, c'est un fauve aux muscles oratoires saillants, qui cherche la bagarre au nom de mère patrie et au service de mère Le Pen. Et pas besoin de puce GPS: depuis décembre 2021, Bardella est partout. Encore plus au lendemain du premier tour. Objectif: réduire les ministres macronistes en bouillie. Qu'il cloue le bec de Gérald Darmanin sur BFM TV ou pousse Olivier Veran au bégaiement sur LCI, ce pur produit de la Seine-Saint-Denis a goulûment embrassé, il y a six mois, la mission d'homme-sandwich impérieux d'une candidate simplement moins douée que lui. Cette mission semblait perdue d'avance: ouvrir la bouche pour lui ouvrir la voie. Et il a été prêt à tout, même au moins crédible. Comme lorsqu'il asséna, sur Europe 1, qu'«Emmanuel Macron est un candidat extrémiste». La dédiabolisation jusqu'à l'absurde.

Qu'importe. Dimanche, Marine a perdu. De peu. Mais encore. Et, désormais, c'est la sienne de voie qui peut devenir royale. C’est dire, même Valérie Pécresse, ennemie jurée, n'a pu résister, dans un éclair de faiblesse, à le trouver «intelligent», «brillant». Un gars «qui a un vrai parcours politique». Le parcours, parlons-en.

Un gamin du 9-3 toujours sur son trente-et-un

A 11 ans, «petit Bardelou» est scotché devant le téléviseur familial, dans la cité Gabriel-Péri de Saint-Denis. Sur l'écran, des postillons présidentiels pleuvent entre Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal. Nous sommes en 2007 et Bardella en pince déjà pour la «franchise et l'allure de la droite». Deux ans plus tôt, les bagnoles cramaient au pied de son HLM et les banlieues se soulevaient dans toute le pays, en réaction à la mort de deux ados de Clichy-sous-Bois pourchassés par la police. «Je ne crois vraiment pas à la pauvreté pour justifier la délinquance. Dans ces quartiers, il y a des milliers de familles pauvres qui éduquent leurs enfants correctement», comme pour dire «merci papa, merci maman» et justifier son ascension fulgurante.

Reste que, l'ardeur militante et le zèle combatif, c'est sous les jupes du Front National (et à 16 ans) qu'il les trouvera. Même s'il avouera bien plus tard avoir glissé la carte du FN dans son veston «pour Marine Le Pen plus que pour le parti», ça n'empêchera pas ce fils unique de famille italienne d’en «représenter l’origine modeste et la fibre sociale». Son père a bien ronchonné quelques soirs d'affilée. Pour la forme. «Le FN, franchement». Mais le Turinois d'Algérie française, manœuvre dans le bâtiment une fois son baluchon déplié en France, a compris que l'ambition de son rejeton a toujours été très (ou trop) forte. Dès les bancs d'école. Pour éviter sans doute le ban de la société.

Et en école privée, s'il vous plaît.

«Les conditions du privé dans le 93, c’est celles du public ailleurs, c’est juste des conditions normales d’enseignement»
Jordan Bardella, sur sa scolarité au lycée privé Saint-Jean-Baptiste-de-la-Salle, à Saint-Denis

Bosseur, il décroche une mention très bien au bac et croquera même une petite part de licence en géographie avant de s'avouer repu de la théorie. La vraie vie, «la vraie politique» n'attend pas. Lui, personne ne l'attendait vraiment. Sauf la patronne.

Bardella est à l'aise au sein du mouvement, qu'il a très vite visité dans ses moindres recoins. Secrétaire départemental du FN de Seine-Saint-Denis à 19 ans, chargé de la question des banlieues en 2015 et conseiller régional la même année. Pour faire court. Et, déjà, quelques obsessions bien connues.

«La Seine-Saint-Denis, c'est de l'ensauvagement ininterrompu. Les banlieues ne doivent plus être ce parc d'attractions pour délinquant»

Sérieux et acharné, Bardella n'a jamais épanché ses nuits entre deux bouteilles de vodka en boîte. Et puis, la littérature, «c'est un peu chiant». A 20 ans, il rêve d'ordre et de sécurité, entre deux séries Netflix. De la tenue et de la rigueur qu'il voudrait pour «sa» France et qu'il impose déjà à ses cheveux et son allure. Raie apprivoisée, oreilles dégagées, cravate soumise, veston sans un pli. Sans oublier une vigilance maladive: du garde du corps qui le marque à la culotte, à ses SMS qu'il peut mettre des heures à fignoler avant l’envoi. Dans les couloirs du FN, on l'a très vite surnommé «le cyborg».

Un choix à hauts risques

«J’ai toujours considéré que, si on trouvait une solution au problème des banlieues, on aurait trouvé une grande partie des solutions françaises», plaidera-t-il au moment de fonder le collectif Banlieues patriotes, en 2016, pour inséminer les quartiers populaires avec les idées du FN. Pour maman Marine, sa jeunesse et son empressement en fait un choix à haut risque, malgré le talent indéniable: «Après tout, les gens peuvent avoir des qualités, mais c’est au cœur de la bataille qu’on les mesure.»

Marine Le Pen accompagnant son poulain, en campagne pour les élections européennes, en 2018.
Marine Le Pen accompagnant son poulain, en campagne pour les élections européennes, en 2018.

Si bien qu'en 2018, juste avant d'être une tête d’affiche, la tête brûlée est propulsée tête de liste. Aux Européennes. Il n’en dormira plus pendant des semaines: pas question de se casser la gueule. L'année suivante, soulagement. Ce «Français de sang-mêlé, à 75% italien» remportera la bataille aux côtés du RN. Le voilà personnalité politique de premier plan, plus jeune député européen élu de l'histoire, et déjà vieux militant.

Jordan Bardella a 23 ans. Quelques mois plus tard, il sera nommé deuxième vice-président du tout neuf Rassemblement national.

Consécration et mise en examen

Tout le monde ne s'est pas toujours prosterné devant l'élu de la patronne. Même si la plupart des militants RN voient déjà en lui l'avenir le plus solide du parti. Certains, à l'interne, se moquent de celui que Libération considère comme la «marionnette de Marine Le Pen». Le principal intéressé s'en est toujours fichu. Mariniste un jour, Mariniste toujours. «Toutou servile» pour les uns, talentueux et fidèle pour les autres.

Bardella semble avoir une devise tacite rangée dans son costard: «Roule ta bosse, pas ta boss»

«Il est taillé pour diriger un parti, et peut-être le pays un jour», dira de lui le conseiller régional RN d'Ile-de-France Philippe Ballard en 2021, lorsque Jordan Bardella empoigne, à 26 ans, fièrement la présidence du Rassemblement national pour laisser Marine Le Pen s'engouffrer dans la présidentielle. «Il sait qu'il est jeune et qu'il a l'avenir devant lui, il attend donc patiemment, sans faire de vagues», relate l'Express à la même période.

Sauf que, des vagues, il en fera. Par exemple en octobre 2021 lorsqu'il qualifie la ville de Trappes de «République islamique». En cause, la réélection du maire Ali Rabeh, qu'il accuse de «clientélisme islamiste». Il a été mis en examen en février dernier.

«Le gouvernement reste passif devant la constitution de Républiques islamiques en miniature»
Jordan Bardella

Il est précisément là, le point fort de Bardella: faire oublier, la plupart du temps et avec autrement plus de talent et de naturel que sa patronne, ses idées qui n'ont rien d'un éloge au vivre-ensemble. Alors que l'entreprise de dédiabolisation de celle qu'on dit «usée et finie» dans les couloirs du parti n'a pas fait mouche, le petit nouveau ne requiert aucun coup de Kärcher. Un petit ange redoutable, avec la crédibilité du 9-3 (qui a toujours manqué à la bourgeoisie lepéniste), plantant avec bagout et souplesse ses cornes dans les mêmes thèmes, durs et chers au mouvement. On ose d'ailleurs à peine imaginer la gueule du débat d'entre-deux-tours si Bardella avait eu à fesser la suffisance du (désormais) nouveau président de la République, Emmanuel Macron.

Tuer la mère

Le père de Bardella a passé sa vie au turbin. Sa maman a toujours été là. Et Marine Le Pen a pris le relais. La nouvelle star du RN doit beaucoup aux femmes de sa vie. Voilà peut-être son vrai Fight Club. Tyler Dordon disait qu'«on est une génération d’hommes élevés par des femmes. Je ne suis pas sûr qu’une autre femme soit la solution à nos problèmes.»

Dimanche, les urnes ont résonné au son du chef-d'oeuvre cinématographique de David Fincher, sorti trois ans après la naissance du «cyborg». Marine Le Pen ne sera probablement jamais la meilleure version d'elle-même. Même si elle poursuivra son «engagement pour la France». Même si elle a annoncé sa forte implication dans la future «bataille des législatives».

«Et je mènerai cette bataille aux côtés de Jordan Bardella»
Marine Le Pen dans son discours de défaite dimanche 24 avril 2022

A l'heure où la passion de Marion Maréchal pour Eric Zemmour n'a rien d'une passade, celui qui fêtera ses 27 ans en mai prochain sera peut-être la solution aux problèmes du Rassemblement national. Seulement s'il consent, lui aussi, à tuer la mère. Dans cinq ans, Jordan Bardella pourrait alors incarner ce nouvel (et réel) ennemi public numéro un en France.

Il n'aura même pas 32 ans.

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