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Le port du masque nuit-il au bien-être du bébé?

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Image: Shutterstock

On connaîtra l'effet du port du masque sur l'apprentissage des plus petits seulement d'ici quelques années. Mais pour l'instant, les spécialistes se veulent rassurants. En effet, les bébés sont plus intelligents qu'on ne le croie. Explications.

Célyne df Mazieres / slate



Un article de Slate

L'obligation totale du port du masque en crèche et dans les établissements dédiés à la petite enfance, sans demi-mesure ou ajustement, s'annonçait comme catastrophique. C'était sans compter sur l'intelligence des bébés dont on ignore encore tant de choses. Alors, le port du masque chez les adultes s'occupant de très jeunes enfants est-il néfaste à leur bon développement? La plupart des professionnel·les à qui nous avons posé la question nous rassurent.

Manque de recul

Les effets du port du masque face aux bébés sont difficilement quantifiables dans la mesure où un retour des principaux intéressés ne peut se faire autrement que par déduction et analyses comportementales. Le manque de recul face à ce fait nouveau est donc à prendre en compte. Pour obtenir des retours rapides, une équipe de l'Université Grenoble-Alpes a eu l'idée d'interroger 600 professionnels de la petite enfance, s'appuyer sur leurs réponses pour mener l'enquête et obtenir les premières constatations.

Anna Tcherkassof, chercheuse en psychologie sociale sur la communication émotionnelle non verbale, Monique Busquet, psychomotricienne-formatrice, Marie-Hélène Hurtig, puéricultrice-formatrice, et Marie-Paule Thollon-Behar, psychologue et docteure en psychologie du développement signent un compte rendu clair.

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Trois grandes lignes se démarquent: les interactions sont plus pauvres, les enfants s'adaptent mais ils sont plus inquiets et sourient moins, les pratiques professionnelles sont impactées et l'accompagnement baisse en qualité.

Céline, au contact de bébés depuis 1996, et actuellement en poste dans une crèche du XIe arrondissement de Paris, dresse ce même constat:

«Ce qui m'alerte, c'est l'acquisition du langage: pour l'enfant, le mimétisme dans l'articulation des sons est un processus très important. Et le fait de ne pas voir les sourires, qui ont tant d'importance dans le partage d'émotions avec l'adulte»

Céline explique par exemple «la gêne ressentie, la limite» lors de comptines gestuelles montrant les différentes parties du visage. Le côté ludique facilitant l'apprentissage n'est plus le même, le visage miroir n'existe plus. L'enfant ne réalisera pas les gestes s'il ne les effectue pas en dehors de la crèche, dans son cadre familial non masqué veillant à le stimuler.

L'importance de l'imitation chez les bébés

Le neuropsychiatre Boris Cyrulnik semblait assez pessimiste au début de la crise, cosignant une tribune en mai 2020 dans laquelle plus d'une centaine de médecins, spécialistes, personnel de la petite enfance, entre autres, relevaient de possibles dommages à envisager dans l'avenir pour ces premières victimes du port du masque.

Acceptant de revenir sur le sujet, il nous explique le caractère important de l'imitation:

«Si la mère ou l'adulte ouvre la bouche, le bébé ouvre la bouche, ils lui tirent la langue, il tire la langue. Il ne peut pas ne pas imiter parce que la neuro-imagerie montre que ses neurones miroirs déclenchent le même geste du visage que celui qu'il voit. S'il voit un masque, il répondra à toutes les autres informations mais ne répondra pas à celles émises par la bouche»

C'est grâce à l'imitation que les bébés prennent conscience qu'il y a «moi» et «autrui», qu'ils vivent donc en société. Ce caractère dit «janiforme de l'imitation» a en particulier été étudié par le psychologue américain Andrew N. Meltzoff.

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La Dr Nadia Bruschweiler-Stern, pédopsychiatre aux hôpitaux universitaires de Genève, directrice du Centre Brazelton Suisse, rapporte une belle expression de son défunt mari, Daniel Stern, psychiatre, considéré par ses pairs comme une référence dans l'analyse du développement du nourrisson: «Le bébé est dans le son et lumière du visage de ses parents.» D'abord avec les proches, puis à la crèche, «c'est à travers ces contacts et cette intersubjectivité que l'enfant apprend les comportements de base», commente Nadia Bruschweiler-Stern.

«Le bain d'expressions humaines, c'est à la fois le guide de ses apprentissages et le régulateur de ses émotions.»

Edward Tronick, psychologue connu pour être à l'initiative de l'expérience «Steel Face» [«visage impassible» en français], met en évidence l'importance des expressions. Au visage souriant et joueur de la mère, l'enfant répond par des jeux et cette même envie de sourire. Si le visage de la mère se fige pendant quelques minutes, l'enfant ne comprend pas, stresse, s'agite, cherche dans l'expression de la mère de quoi se rassurer et retourner à la situation gaie et de jeux précédente.

Le masque transparent comme solution?

Autre expérience parlante, celle de la «falaise visuelle» consistant à mettre un bébé sur une surface plane, qui devient transparente au milieu du parcours, s'apparentant à un vide. Le bébé va regarder le visage de sa mère à l'opposé du parcours pour savoir s'il doit «traverser» ou non. Résultats: si l'expression de la mère est celle de la peur, aucun bébé ne traverse; si le visage exprime de la joie, alors 75% des bébés traversent.

Nadia Bruschweiler-Stern concède le manque de recul encore nécessaire à des retours concrets, mais elle déplore le peu d'intérêt qu'ont suscité les bébés en prévision de possibles manques dans l'acquisition du langage ou le développement, liés aux adultes masqués. Des dommages qui ne seront donc visibles que lorsque les enfants seront suffisamment grands. «Le bain d'expressions humaines, c'est à la fois le guide de ses apprentissages et le régulateur de ses émotions. Le port du masque peut donc avoir des conséquences importantes», nous dit-elle.

Pour elle, un masque transparent et un accueil des enfants en crèche par des professionnels non masqués en maintenant une distance suffisante auraient pu être des solutions mises en place, afin de prévenir d'éventuelles séquelles. Mais malgré tous les signaux qui laissaient présager le pire, les bébés se révèlent bien plus adaptatifs que prévu, à plus forte raison quand ils sont entourés de parents présents et alertes.

Un être intelligent longtemps ignoré

Les parents occupent un rôle majeur dans cette période, ils incarnent une continuité fondamentale à ne pas négliger. Aujourd'hui, Boris Cyrulnik semble plus optimiste: «Chez un bébé, il y a un tel bouillonnement des neurones, le cerveau est totipotent, que le bébé troublé peut rattraper ce trouble, à condition de ne pas garder le masque trop longtemps, et si à la maison les parents l'enlèvent.»

Un bébé, bien «qu'inachevé» ou «immature», n'est pas pour autant «incapable». Bien au contraire, depuis que la science s'intéresse à leur comportement, les preuves et retours de leurs capacités sont bien supérieures à l'idée réductrice prédominante il y a encore trente ans selon laquelle bébés = tubes digestifs. Le XXIe siècle est celui de l'accès au cerveau, cette boîte noire restée longtemps secrète, grâce aux techniques d'imagerie cérébrale de pointe. Les recherches en neurosciences cognitives ont permis des progrès considérables quant aux mécanismes de la pensée humaine, plus difficile encore d'accès pour des bébés ou jeunes enfants dont la parole n'est que partiellement acquise ou non acquise.

Faisons-leur alors confiance, suggère Bernard Golse, pédopsychiatre, professeur de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent à l'Université Paris-Descartes et psychanalyste: «J'ai une énorme confiance dans les bébés qui ont des ressources et des compétences potentielles incroyables.» Ils savent déjà engager une relation, tout autant que se désengager si la relation ne leur convient pas. Nawal Abboub, docteure en sciences cognitives (Université Sorbonne-Paris-Cité) et enseignante à l'ENS, demeure optimiste face à l'intelligence insoupçonnée des bébés et leurs cerveaux dotés d'outils très opérationnels. Elle explique que «les enfants, dès la naissance, s'appuient sur de nombreux indices pour comprendre le monde autour d'eux, car ils ont des capacités très puissantes d'analyse».

L'importance du regard

Bernard Golse craignait, comme Boris Cyrulnik, que ce visage partiel ne freine l'apprentissage des bébés, en référence aux travaux de René Spitz, lui-même insistant sur l'importance de la partie inférieure du visage. Le bébé, «ce fin observateur», est pour Bernard Golse «un clinicien des affects et des émotions des adultes qui s'occupent de lui», largement capable donc d'utiliser tous les canaux sensoriels. Si nous n'avons pas la bouche, alors il faut augmenter le mouvement des sourcils ou les plissements du front. La langue des mamans, le «mamanais», est un outil permettant de pallier le manque de la bouche par des mimiques de la voix.

Si tous les canaux de communications sont importants, le triangle yeux/bouche particulièrement, le bébé fera un travail d'adaptation et compensera sa privation de la bouche par d'autres canaux, comme l'indique Boris Cyrulnik: «Le bébé accordera plus d'importance aux yeux, à la voix, à la manipulation, et à l'odeur.» Il peut ainsi continuer de communiquer. Boris Cyrulnik compare ce trouble à celui de l'enfant né sourd ou aveugle. Chez les bébés sourds, ils hypertrophient les canaux de communications par la vue; inversement, les bébés aveugles hypertrophient ces canaux par la sonorité, ils perçoivent les sons ou les manipulations encore plus intensément que les bébés qui voient normalement.

«Peut-être qu'ils savent s'adapter aux difficultés d'environnement mieux que des adultes.»

Ce genre d'expérimentation permet au neuropsychiatre de dire que les bébés troublés dans l'apprentissage des mimiques faciales ne trouveront compensation que s'ils sont rapidement confrontés à des visages démasqués, le soir à la maison par exemple.

Les bébés, plus «adaptables» que nous?

Le pédopsychiatre Bernard Golse voit même dans l'expérience Covid une leçon que nous donnent les bébés: «Peut-être qu'ils savent s'adapter aux difficultés d'environnement mieux que des adultes.» Un avis partagé par Nawal Abboub: «Lentement et doucement, les parents et les professionnels peuvent aider les enfants à se sentir plus à l'aise avec les masques. Ils ont des capacités d'adaptation bien plus importantes que nous le pensons, voire même plus efficaces que nous, adultes!»

Quand les masques ne seront plus obligatoires, un petit travail de présentation s'imposera. Céline rapporte une expérience vécue en juillet lorsqu'en crèche, le personnel pouvait retirer le masque uniquement en présence des enfants: «Je l'ai enlevé avec joie, sans doute un peu trop rapidement devant une enfant qui a eu peur et s'est mise à pleurer, elle avait 7 mois, je n'étais plus la même personne pour elle, pas du tout reconnaissable.» Une précaution à mettre en place tant qu'il est temps?

Cet article a été publié initialement sur Slate. Watson a changé le titre et les sous-titres. Cliquez ici pour lire l'article original

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