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«C'est ça notre chère police? C'est donc eux qui nous protègent?» Voilà ce que crie cette étudiante colombienne de 20 ans. C'était le 15 mai dernier sur la place Bolívar, à Tunja, en pleine manifestation. Capture d'écran d'une vidéo réalisée par Angela Isabella Suárez Delgado

«J'ai des amis qui ont perdu leurs yeux dans les manifs»

Depuis un mois, la Colombie vit une crise sociale terrible. Les affrontements entre manifestants et forces de l'ordre ont déjà fait plus de soixante morts. watson a recueilli le témoignage de quatre jeunes qui ont peur pour leur avenir.



Quatre étudiants colombiens. Quatre jeunes adultes qui essaient tant bien que mal de construire leur avenir dans un pays à feu et à sang. Quatre témoignages recueillis par watson pour mieux comprendre pourquoi les rues de Colombie sont le théâtre d’affrontements d'une violence inédite entre manifestants et forces de police. Il y a eu plus de 60 morts en un mois.

Ce qui a mis le feu aux poudres? Un texte de loi sur la réforme fiscale qui visait à augmenter la TVA et à élargir la base de l'impôt sur le revenu. Le texte a depuis été retiré à la hâte par le président de droite Iván Duque. Mais le mal était fait.

Nous avons récolté les témoignages de Santiago Salazar, 25 ans, étudiant en Sciences sociales, Brayan García, 29 ans, étudiant en Économie, Tatiana Limas, 21 ans, étudiante en Sciences sociales (les trois vivent dans la ville de Pasto) et Angela Isabella Suárez Delgado, 21 ans, étudiante en Relations internationales à Bogotá. Les manifs, la violence, leurs revendications, la censure sur les réseaux sociaux et, bien sûr: leur avenir. Ils ont bien voulu répondre avec franchise à nos questions.👇

Vous nous décrivez l'ambiance des manifs?

Isabella: Aujourd’hui en Colombie, le policier est synonyme d’insécurité. On a peur. Pour donner un exemple très personnel, il y a quelques jours, une fille a été abusée par six policiers avant qu'elle ne se suicide. De nombreux mouvements féministes ont manifesté dans la rue, notamment à Tunja, la ville où je proteste. J’ai sorti mon téléphone au moment où nous sommes passés devant le siège de la police métropolitaine de Tunja. Les policiers ont foncé sur les femmes, en les frappant et en enfermant certaines d’entre elles dans le bâtiment. D’autres, comme moi, ont réussi à s'échapper. C'est violent.

Vidéo: watson

Santiago: Les affrontements ici sont très complexes et très durs. La police ne respecte pas les protocoles internationaux au sujet des tirs. Personnellement, depuis 2019, j’ai été arrêté plusieurs fois, notamment par le groupe d’opérations spéciales. La crainte est constante. Et l'intervention de l'armée est tout aussi complexe. Le gouvernement colombien l'utilise comme un instrument de répression supplémentaire et surtout comme un instrument de peur. Alors que la population reste totalement déterminée à se faire entendre.

«La police vise la tête, ils lancent des bombes étourdissantes sur les manifestants, ils les frappent. Tout le monde cherche un moyen de se protéger»

Santiago Salazar, 25 ans, étudiant en Sciences sociales à Pasto.

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Cette étudiante de 20 ans a reçu des coups de matraque sur la tête, mais aussi dans les jambes. Elle a eu besoin d'un soutien respiratoire pendant plusieurs heures et a été incapable de travailler pendant deux semaines. (Manifestation, 15 mai 2021, place de Bolívar à Tunja, Colombie.) capture d'écran d'une vidéo prise par Angela Isabella Suárez Delgado.

Brayan: Juste avant des mobilisations, il y a toujours un climat de tension où la police cherche à stigmatiser les manifestants. On nous traite de voyous, de terroristes. Depuis un mois, c'est la nuit que la répression policière est la plus violente. Ils ne respectent pas les protocoles, ils lancent des grenades, des gaz lacrymogènes directement sur la tête des manifestants. Et l’intervention de l’armée est une réalité. On a vu l’armée arriver dans des villes comme Cali, Pasto, Popayán ou Pereira avec ses tanks de guerre pour «contrôler» la mobilisation.

29 mai, le président envoie l'armée à Cali, épicentre de la contestation👇

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Vidéo: YouTube/FRANCE 24

«J'ai des amis qui ont perdu leurs yeux dans les manifestations»

Brayan García, 29 ans, étudiant en Economie à Pasto.

Tatiana: Les violences sont non seulement physique, mais aussi politique et psychique. Elles sont partout, tout le temps. Selon un rapport rendu par les ONG «Indepaz» et «Temblores» à la Commission Interaméricaine des Droits Humains (CIDH), entre le 28 avril et le 12 mai, il a été enregistré 2110 plaintes pour violences policières. (note: 3789 à début juin) C'est inacceptable! J’ai assisté à certaines violences en direct. La police use de gaz lacrymogènes, dispersent les manifestations pacifiques pour des raisons absurdes et génère de la peur.

Pourquoi vous, les jeunes, vous manifestez?

Isabella: Parce que je suis réellement fatiguée de voir comment le gouvernement vole le fruit des efforts de tous les Colombiens, de voir qu'il dépense mal l'argent au lieu de l’investir dans la santé, le logement ou l'éducation. Et puis, c’est chaque mois plus difficile pour la main d’œuvre paysanne de payer les factures d’électricité et l'école des enfants.

«Les enfants colombiens ont de moins en moins de chance d'atteindre des études supérieures»

Angela Isabella Suárez Delgado, 21 ans, étudiante en Relations internationales à Bogotá.

Santiago: Parce que mon pays n'a plus de futur. Les gens vivent dans la misère, la corruption est rampante, les crimes d’État c'est quotidien. Je me mobilise pour changer cette société.

Brayan: Le chômage augmente, la vie se militarise avec l’armée qui recrute les jeunes dans les parcs pour gonfler ses effectifs. Les forces de l’ordre mènent des campagnes de séduction dans les écoles pour les mêmes raisons, tandis que l'accès à l’éducation se réduit de plus en plus. Je suis dans les rues pour ma famille, pour mes proches, pour moi.

epa09234470 A man photographs vehicles on fire at a parking lot in Popayan Colombia, 28 May 2021. Colombia marks one month of continuous protests against the government and police brutality. EPA/Mario Parra

Image: EPA EFE

Tatiana: Parce que je suis touchée émotionnellement par ce qui nous arrive ici en Colombie. Nos dirigeants n'ont aucune idée des réalités sociales et quotidiennes de la population. Les inégalités sont immenses, ça ne peut plus durer. Nous voulons une transformation structurelle et en profondeur de la politique du gouvernement.

Les réseaux sociaux sont contrôlés. Vous craignez pour votre sécurité?

Isabella: On m'a déjà attaquée et menacée de mort en ligne. Moi, mais aussi ma famille, mes amis, ma partenaire. C'est très effrayant. J'ai crée un compte secondaire dissocié totalement de mon nom ou de mon numéro de téléphone pour que je puisse continuer à informer sur ce qui se passe dans les rues.

Brayan: Il y a beaucoup de censure sur les réseaux sociaux, pour tenter de bâillonner nos revendications et criminaliser les actions des leaders sociaux.

Il me paraît évident aujourd’hui qu’en Colombie, nous vivons dans une dictature, même si le gouvernement essaie de prouver le contraire sur la scène internationale.

Brayan García, 29 ans, étudiant en Economie à Pasto.

Tatiana: Effectivement. Le gouvernement a tout fait pour que la violence dans les manifestations ne circule pas sur les réseaux sociaux. Bien sûr que les plateformes ont des standards pour éviter la violence sur les réseaux, mais même les messages de protestation se retrouvent souvent supprimés. Et puis, ça fait peur d'imaginer que nous sommes certainement surveillés.

C'était comment la vie d'un jeune colombien avant le Covid et la crise sociale?

Santiago: La jeunesse d’ici n’a plus d’espoir depuis longtemps. Seule une petite partie de la population peut accéder aux universités publiques. En ce qui concerne les universités privées, le coût est trop élevé, c'est peine perdue.

«La vie, ici en Colombie, pour les jeunes, a toujours été un champ de bataille»

Santiago Salazar, 25 ans, étudiant en Sciences sociales.

Isabella: La vie était lamentablement la même. Il y avait déjà de la violence... et cette incertitude qui planait sur notre futur, nos études, nos diplômes, malgré nos efforts au quotidien.

Brayan: Avant le covid, c’est-à-dire avant mars, lorsque l’état d’urgence national a été déclaré, on préparait une grève générale parce qu’à la fin 2019, les assassinats de leaders sociaux avaient augmenté. La pandémie a plutôt mis sur pause la lutte des jeunes. Ensuite, malgré la pandémie, nous avons dû sortir dans la rue pour protester contre les massacres de jeunes perpétrés par des groupes armés qui ont bombardés villes et campagnes avec par exemple, le massacre de Samaniego, où une dizaine d'adolescents ont été tués au milieu d'une fête.

A quel point vous avez peur pour votre avenir?

Santiago: J'ai peur que l’inégalité persiste, que les gens restent dans la misère et que les plus riches deviennent toujours plus riches. Je ne veux pas que mes futurs enfants vivent dans un pays où les leaders sociaux meurent comme aujourd'hui. Où il faut avoir peur d'être assassiné.

Brayan: Ce qui nous fait le plus peur pour notre avenir en Colombie, c’est de ne pas pouvoir jouir d'une garantie en termes d'éducation, de travail. On ne sait pas si on va pouvoir vieillir dignement.

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Un chien errant dans le quartier d'El Paraiso, Bogota.

Tatiana: La pauvreté et la violence contaminent tout le pays. Et de plus en plus. La peur que j’ai pour mon futur, c’est que nous n’arrivions pas à un véritable changement politique et social. Le fossé des inégalités est trop important.

«Direction des droits de l'homme»

Dernier épisode en date dans cette terrible crise sociale: le président Duque a annoncé, le 6 juin, la création au sein de la police d'une «direction des droits de l'homme» dirigée par un expert extérieur aux forces de l'ordre. Une réforme que les jeunes demandent dans la rue depuis longtemps. Un premier pas vers un petit mieux?

Les manifs en images👇

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Les manifestations en Colombie
source: sda / esteban felix
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