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Fursin et Arieva: «Nous ne voulions pas rester à la maison et attendre.»
Fursin et Arieva: «Nous ne voulions pas rester à la maison et attendre.»image: Mikhail Palinchak
témoignage

«J'espère mourir avant lui»: un jeune couple sur le front ukrainien

Yaryna Arieva et Svyatoslav Fursin ont rejoint les Forces de défense territoriale ukrainiennes. Depuis, le couple est souvent séparé, ils nous racontent leur vie.
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22.03.2022, 20:36
Lisa Becke / t-online
Un article de
t-online

Le jour où le président russe Vladimir Poutine fait envahir l'Ukraine par ses soldats, Yaryna Arieva et Svyatoslav Fursin se réveillent dans leurs appartements respectifs. Ils se téléphonent et prennent une décision:

«Nous devons nous marier»

Quelques heures plus tard, les sirènes d’alarme retentissent dans la capitale ukrainienne. Les jeunes mariés sortent tout juste du monastère Saint-Michel où ils se sont dit «oui».

La jeune femme de 21 ans raconte que c’est à ce moment-là qu’elle comprend que la guerre devient une réalité.

Le lendemain, au contraire de la plupart des jeunes mariés partant en lune de miel, Arieva et Fursin prennent leurs armes. Ils rejoignent les Forces de défense territoriale ukrainiennes. Ils forment désormais, avec de nombreux autres volontaires, la deuxième ligne de défense derrière les soldats ukrainiens. «Nous ne voulions pas rester à la maison et attendre», explique Arieva. Le couple ne voulait pas se contenter de subir l'incertitude.

«Est-ce que nous en faisons assez?»

«C'est l'amour qui va gagner, pas la guerre», écrit la mère d'Arieva sur Facebook le jour du mariage. C'est cet espoir qu'incarne le jeune couple ukrainien.

Mais que se passe-t-il si l'un d'eux est blessé ou meurt? Ces pensées sont également présentes. Arieva rêve:

«Je veux que nous construisions une maison ensemble et que nous commencions une vie de famille normale»

En même temps, comme le raconte Fursin, une autre question les préoccupe: «Est-ce que nous en faisons assez?». Assez pour protéger le pays? Car si l'Ukraine n'est plus, tout est anéanti. «Nous faisons tout ce que nous pouvons», affirme le jeune couple.

Arieva et Fursin en discussion avec Lisa Becke (de gauche à droite).
Arieva et Fursin en discussion avec Lisa Becke (de gauche à droite).screenshot: t-online

Ils sont tous deux assis par terre, côte à côte. Ils déplacent l'ordinateur portable d'un côté à l'autre jusqu'à ce qu'ils soient bien visibles sur l'image. En arrière-plan, des classeurs, des livres et des feuilles volantes sont empilés sur une table.

Le bâtiment dans lequel ils sont assis sert de base aux Forces de défense territoriale ukrainiennes. Il se trouve au centre de la capitale, à proximité du parlement, du siège du gouvernement et du conseil municipal, décrit Fursin. C'est là que sa femme est en train de traiter les points de l'ordre du jour. Âgée de 21 ans, elle est la plus jeune élue de l'histoire du conseil municipal de Kiev.

«Ici personne ne se rendra»

Début février, elle défendait encore un «sujet vraiment important» pour elle: la préservation de l'église dans le quartier de Solomyansky à l'ouest de la ville. Celle-ci a failli être démolie. Mais le maire Vitali Klitschko est intervenu et les travaux de démolition ont été interdits. C'est ce qu'elle a écrit dans un post Instagram.

Le maire de Kiev et ancien boxeur professionnel Vitali Klitschko parle aux soldats au checkpoint.
Le maire de Kiev et ancien boxeur professionnel Vitali Klitschko parle aux soldats au checkpoint.image: keystone

L'ancien boxeur professionnel Klitschko tient des discours en vidéo dans lesquels il souligne que personne ne cédera dans la capitale ukrainienne. Arieva et Fursin sont dans le même état d'esprit. Désormais, il ne s'agit plus de préserver une église, mais un pays tout entier:

«Ici personne ne se rendra»

Arieva explique que la plupart de ses collègues du conseil municipal et presque tous ses amis ont rejoint les associations de défense locales. Tous seraient dans un état d'esprit agressif, motivés à vaincre les troupes russes.

Les Forces de défense territoriale font officiellement partie de l'armée ukrainienne depuis le début de l'année. Les premières unités ont été créées lorsque la Russie a occupé la péninsule de Crimée en 2014. L'idée est la suivante: des volontaires défendent leurs propres villes et villages.

Tous les citoyens majeurs peuvent s'inscrire auprès d'une unité de leur région. Pour y accéder deux conditions doivent être remplies.

  • Ils doivent être en bonne santé.
  • Ils ne doivent pas avoir de casier judiciaire.

Suivant leur disponibilité, ils sont ensuite équipés d'armes. Au niveau local, les unités doivent, par exemple, protéger les infrastructures critiques. Elles surveillent aussi les nœuds routiers, comme le prévoient les plans de défense de l'Etat.

La première rencontre

Une chose réunit Arieva et Fursin, l'envie de s'engager pour le destin de leur pays. Ils se rencontrent pour la première fois en 2019. Il se tient juste à côté du monument de l'indépendance sur la place Maidan dans le centre de Kiev et la regarde bizarrement.

«Capitulation», crient de nombreux Ukrainiens. Ils manifestent contre la «formule Steinmeier». Elle tient son nom de l'ancien ministre allemand des Affaires étrangères et actuel président de la République fédérale d'Allemagne, Frank-Walter Steinmeier. Celle-ci doit permettre la mise en route du processus de paix dans l'est de l'Ukraine. Des élections doivent notamment être organisées dans le Donbass. Les régions séparatistes de Donetsk et de Louhansk devraient ensuite être en grande partie autonomes.

Volodymyr Selensky, en mars 2019.
Volodymyr Selensky, en mars 2019.image: keystone

L'actuel président ukrainien Volodymyr Selensky, alors fraîchement élu, a apposé sa signature. Les manifestants de la place Maidan critiquent le fait que leur président ait fait trop de concessions à la Russie. «C'était une répression pour l'Ukraine», dit Arieva.

Au milieu de la foule, il prononce son nom: «Svyatoslav». Puis elle le sien. Il lui jette un regard incrédule. Ce nom qu'il entend est celui de sa mère. «Yaryna» est assez rare en Ukraine.

«J'étais sous le choc»

Trois ans plus tard, le mariage est prévu pour mai 2022. Mais les fiancés anticipent déjà:

«Si la guerre survient, nous nous marierons pour être ensemble»

Et c'est ce qui se passe: plus de deux mois plus tôt que prévu, ils se sont dit «oui». «La guerre a fait ses corrections», c'est ainsi qu'Arieva voit les choses.

Elle ne se souvient pas de tous les détails du mariage. «J'étais sous le choc». Sur les photos de cette journée, on peut voir qu’ils portent des vêtements traditionnels, pendant la cérémonie. Chacun a, entre-temps, posé une couronne sur la tête. Ils échangent des bagues en cuivre. Ce sont les seuls modèles qu’ils aient pu trouver dans un délai si bref.

Les documents étatiques exigés n’étaient également pas disponibles à temps. Le prêtre a tout de même scellé leur union à l'église. «C'est une situation unique, mais c'est aussi la guerre», rappelle Arieva. Quand celle-ci sera terminée, ils veulent organiser une vraie fête. «Mais d'abord, nous allons célébrer notre victoire», disent-ils.

«C'était le premier jour de la guerre»

Lors de la vraie fête de mariage, il aurait dû y avoir plus d'invités. Car le 24 février, de nombreux amis ne sont pas venus au monastère Saint-Michel. Ils en ont invité spontanément quelques-uns. «Mais c'était le premier jour de la guerre».

Beaucoup de leurs amis n'ont pas pu assister au mariage au monastère Saint-Michel à Kiev.
Beaucoup de leurs amis n'ont pas pu assister au mariage au monastère Saint-Michel à Kiev.image: wikimedia / Rbrechko / CC BY-SA 4.0

Il y avait les parents d'Arieva, la mère de Fursin et son beau-père. La sœur d'Arieva était également présente. Un ami commun avait une fonction spéciale. Elle ne connaît pas le mot en allemand, mais décrit un témoin de mariage. «Je ne sais pas si vous avez ça en Allemagne? Je pense que oui». Elle a appris la langue pendant ses études et la parle couramment.

La raison de leur mariage

Parfois, quand un mot ne lui vient pas à l'esprit, elle se tourne vers «Svyat». Un petit drapeau ukrainien apprait alors sur sa manche. Ils parlent brièvement. Fursin tape quelque chose sur son téléphone portable, tire sur sa cigarette et traduit.

Kiev actuellement.
Kiev actuellement.image: keystone

Maintenant qu'ils sont mariés, ils se sentent encore plus liés. C'est pourquoi le mariage était si important. «Je veux l'aider, il veut m'aider», raconte Arieva.

Un jour, Arieva s'est sentie particulièrement mal. Elle a ressenti une forte douleur. Et elle avait raison. Ce jour-là, son mari et son unité ont eu des problèmes. Ils n'avaient presque plus d'essence pour rentrer à la base. Pour elle, le fait qu'elle l'ait ressenti si clairement est associé au lien si particulier du mariage:

«Cela nous aide à mieux nous comprendre, à mieux nous sentir»

Des tirs d'artillerie incessants au-dessus de leur tête

Les époux ont été souvent séparés depuis leur union. Fursin est affecté à des missions à la frontière de la ville. Avec sa troupe, il doit par exemple traquer et tuer des saboteurs russes. C'est ainsi qu'ils décrivent leur mission. «Je suis parti une fois pour cinq jours, une fois pour trois», dit Fursin. «Deux et demi», le corrige Arieva. Ces jours-ci, elle est encore plus inquiète qu'elle ne l'était déjà.

Le jeune couple: «Il est de retour. Vivant et intact.»
Le jeune couple: «Il est de retour. Vivant et intact.»image: Yaryna Arieva/privé

«C'est très difficile d'attendre mon mari quand il est en mission», avoue Arieva. «Il ne peut pas utiliser son téléphone portable, je ne reçois aucun message de lui, je ne sais pas où il se trouve». Elle s’exprime alors sur Instagram: «La nuit a été très mauvaise pour moi». Et: «Je l'attends toujours».

S'il est de retour, elle écrit: «Il est de retour. Vivant et intact». Quand il est en route, il a des tirs d'artillerie au-dessus de la tête. «Toutes les heures, toutes les minutes», précise son mari, qui est en fait programmeur de logiciels.

«Pas aussi difficile que d'apprendre l'allemand»

Arieva n'a qu'une chose à faire: se plonger dans le travail. «Rester assise à attendre, à penser à de mauvaises choses, est insupportable. Ça ne m'aide pas». Elle est affectée à la base. Formée aux tâches médicales, elle aide également à la cuisine pour la préparation de la nourriture pour les volontaires et les soldats.

Elle aussi porte une arme dont elle est entièrement responsable. Elle ne peut donc jamais la déposer. Apprendre à s'en servir n'est pas aussi complexe qu'on pourrait le penser, révèle la jeune femme de 21 ans. «Pas aussi difficile que d'apprendre l'allemand par exemple».

Depuis le début de la guerre, Kiev est régulièrement touchée par des missiles russes. Ils atteignent de plus en plus souvent des cibles civiles comme des zones résidentielles. Les troupes russes tentent d'encercler la capitale. Au nord-ouest, elles sont, selon les Etats-Unis, à environ quinze à vingt kilomètres du centre-ville, à l'est entre vingt et trente kilomètres. Le couple maintient:

«Nous ne céderons pas. Ce n'est pas une option»

Il n'y a qu'une seule exception. Si l'une des centrales nucléaires devait exploser. Arieva admet: «Tu peux te cacher des balles, des explosions des missiles. Peut-être qu'ils t'atteindront, peut-être pas. Mais le rayonnement radioactif te tuera».

Ils sont devenus adultes

Ils acceptent la situation telle qu'elle est. «Nous n'avons pas le temps de nous apitoyer sur notre sort», confie Fursin. C'est peut-être à ce moment précis qu'ils sont devenus adultes. C'est du moins ce qu’a écrit la mère d'Arieva sur Facebook, deux jours après le début de l'invasion russe.

«Avant, j'avais peur de l'obscurité. Mais plus maintenant»
Arieva

Sa seule crainte est de perdre Fursin. Personne n'est aussi proche d'elle que lui dans sa vie. «Si cela devait arriver ... j'espère que non ... Je vais juste ... je ne peux pas. J'espère que je mourrai avant lui». Fursin conteste : «Je ne trouve pas ça normal».

L'interview a été mené en partie en allemand et en partie en anglais. La partie anglaise a été traduite par la suite.

(Traduit de l'allemand par Julie Rotzetter)

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