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Qu'est-ce qui pousse un terroriste à passer à l'acte?

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Image: Shutterstock

À la lumière de la psychanalyse et de la littérature mythologique, l'auteur franco-tunisien Fethi Benslama identifie les éléments qui poussent un individu à s'engager dans le djihad.

Jean-Pierre Gabrielli / slate



Un article de Slate

Le psychanalyste Fethi Benslama s'interroge sur les ressorts psychiques qui peuvent transformer un sujet jusqu'à le faire basculer dans ce qui devient une épopée qui le mène jusqu'à la mort.

D'un récit épique de soi à l'action

La plupart des études récentes sur la radicalisation et l'engagement dans le djihad mettent essentiellement en avant une explication sociologique, religieuse et géopolitique: trajectoires perturbées, conditions sociales défavorables, psychisme défaillant, adhésion à une idéologie fondamentaliste... Toutes ces approches, si pertinentes soient-elles, n'éclairent pas le rapport entre les idées et l'acte violent, pas plus que des conditions de vie médiocres ou un déséquilibre psychologique n'expliquent l'engagement du combattant. Il y a comme un «chaînon manquant» que le recours fréquent à la notion de «passage à l'acte», souvent évoquée, n'explique pas à lui seul.

Le passage à l'acte est un moment d'incompréhension et d'absence à soi-même, comme une mise en action de quelque chose que le patient a oublié et réprimé, mais qu'il reproduit, sans savoir qu'il s'agit alors d'une répétition. Le passage à l'acte est impulsif, violent et dangereux en réponse à un élément déclenchant ou à une situation de tension psychique intolérable. S'il est vrai que, dans cette action, les maladies mentales ont leur rôle à jouer, au moins en partie, c'est une autre logique qui guide celui qui se radicalise avant qu'il ne passe à l'acte. Il y a, selon l'auteur, chez les islamistes qui se confieront à lui et dont il décrypte l'histoire, «un excès de sens et un franchissement délibéré qui tire sa force de la conjonction du récit et de l'action».

Le sujet trouve dans le récit un motif qui devient le mobile de son basculement. Il construit une chaîne de raisons en liant des éléments disparates de son histoire pour justifier la conclusion. Certaines images ou certains phantasmes tirés de la tradition orale, de l'iconographie populaire (comme le lion d'Allah par exemple), de vidéos ou d'extraits cinématographiques vont contribuer à cette issue par ce que Barbara Cassin appelle une «hypotypose», sorte d'empreinte que laisse la frappe d'une matrice.

Pour caractériser cet état psychique, Fethi Benslama propose le terme de «saut épique». Si chaque cas est particulier, les futurs terroristes ont tous en commun un recours inconscient à des récits épiques comme s'ils s'inventaient «un récit des légendes». L'épopée dans laquelle se plonge le héros renvoie à son histoire interne qui va prendre la forme d'un scénario au cours duquel vont s'accumuler, s'enrichir, se cristalliser toutes les raisons de passer à l'acte.

«De toute vérité, on doit rendre raison»

David Vallat relate son engagement dans le djihad dans Terreur de jeunesse. Il y explique comment, durant sa détention, il a soupçonné qu'il y avait autre chose derrière son engagement. Après une vie difficile, par sa conversion à l'islam, «il s'est donné un héritage là où la généalogie faisait défaut», décrypte l'auteur, et vit le djihad comme une obligation, presque une fatalité. Dans d'autres cas, le recours à l'islam peut adoucir et calmer les tourments: il facilite chez certains adolescents l'intégration de leur histoire en créant un pont généalogique avec leurs ascendants, restés muets dans leur souffrance.

Fethi Benslama reprend le terme ancien de «psychomachie» pour décrire cet état d'exception subjective où les repères habituels sont subvertis: le héros, pris par son émotion et le récit épique qu'il s'est construit, transforme ses failles en saillies. Au bout de son trajet, David Vallat finit par se penser responsable de son désir de combattant et son dire est adressé à tous. Certain d'être sur la voie de son destin, il s'écrie: «Tout colle pour moi.» Cet ouvrage fournit à Fethi Benslama un fil conducteur pour les trois études de cas qu'il présente et, si chacun des profils évoqués est singulier par son histoire, il se dégage néanmoins de l'ensemble des caractères communs et des dominantes.

Aller vers la mort par haine de la vie

Les trois djihadistes opèrent d'abord, au sens propre, une conversion marquée par un véritable «retournement», comme une pulsion qui fait intervenir un nouveau sujet. Troquant son nom pour celui d'un personnage de l'islam auquel il accole le nom de «Abou» (le père) ou «Oum» (la mère), le sujet se détache de sa vie précédente et s'inscrit dans une autre histoire, totalement reconstruite. En se «renommant», il cherche à acquérir un «renom» pour se propulser dans l'épopée et éprouver un sentiment d'existence supérieur, dût-il en payer le prix fatal. L'offre de radicalisation se sert ainsi de l'état de fragilité identitaire, qu'elle transforme en une puissante armure. Il en résulte, pour le sujet radicalisé, un sentiment de libération et des élans de toute-puissance exceptionnelle. Il devient un autre et adopte des comportements identiques aux membres de son groupe, ainsi que leurs discours. C'est ce qui crée l'«automate religieux».

Dans l'expression «saut épique», le mot épopée renvoie à la fois à l'epos (fable, mythe, narration, récit) et au poïein (acte, action). Le récit se fait action en vue d'un combat et d'un exploit pour échapper à une réalité refusée: «J'ai créé mon bureau des légendes et je suis rentré dedans.» Renonçant ainsi à un dieu faussement protecteur, le futur djihadiste trouve en Mahomet l'affection et le soin que le prophète prodigue aux enfants, aux vieillards et aux exclus. L'un des noms de Dieu dans le Coran est le «matriciel», le plus souvent traduit par miséricordieux. Pour beaucoup, radicalisation et djihad offrent comme une relève et une réparation de l'injustice dont ils ont souffert précocement. Ils trouvent dans la conversion ou la reconversion l'hospitalité inconditionnelle à laquelle ils n'ont pas eu droit.

Ce ne sont pas les failles psychologiques elles-mêmes qui expliquent le choix du combat, mais «le récit introduit dans la faille». La cause qui «tombe bien» comble un vide. Connaître sa faille et la dire avec endurance permet de «ne plus laisser une religion, une idéologie, ou même un individu s'y engouffrer et (me) manipuler». Pour les femmes prêtes à mourir par amour et à accompagner l'homme qu'elles aiment jusqu'au sacrifice suprême, l'allant du saut épique est comme un «ravissement» propre à la folie amoureuse.

Si dans la tradition islamique, en effet, le martyr est un combattant qui rencontre la mort sans la vouloir et fait partie du risque de son engagement, les mouvements djihadistes l'ont transformé en un désir d'aller vers la mort par haine de la vie. Le martyr bénéficie d'un destin surhumain, ne meurt qu'en apparence et accède à une jouissance exceptionnelle. Il accepte de mourir pour une vie supérieure puisque la vie ne vaut plus la peine d'être vécue. Sa puissance l'amène à préférer sa mission au bonheur, comme Énée, dans le récit virgilien, préfère fonder Rome plutôt que de rejoindre Didon ou comme Abraham prêt à sacrifier son fils.

Héros ordinaires

La force et l'importance du récit héroïque se retrouvent également dans le cas de l'homme à l'origine du soulèvement en Tunisie en décembre 2010, Mohamed Bouazzi, qui n'avait aucune des qualités que l'on prête aux héros: c'est un simple marchand ambulant qui, réprimandé par une policière pour un étalage illégal au même moment, se serait puni lui-même en s'immolant par le feu. Et pourtant, très vite, comme par enchantement, les Tunisiens vont le vénérer comme le héros légendaire des «printemps arabes» et le porteur d'un désir de liberté.

Cette étonnante idéalisation à partir d'un récit fictif forgé de toute pièce, ce travestissement volontaire et collectivement assumé d'un fait divers tragique constituent eux aussi un saut épique, mais dont les effets, au contraire des précédents, se veulent bénéfiques et constructeurs. L'acte dans sa portée symbolique, à la fois imaginaire et réelle, individuelle et collective, consciente et inconsciente, cristallise et combine toutes les significations que le soulèvement va reprendre à son compte.

Quelle fonction épique?

Le saut épique n'est-il qu'une forme d'expression de l'épique parmi d'autres? L'adjectif épique qualifie un genre littéraire relatif à l'épopée, qui a une longue histoire en Occident. On parle de «sentiment éthique», de «récit épique». Walter Benjamin évoque le «souffle épique», Adorno la «naïveté éthique». L'épique relèverait donc du sentiment, de l'esprit, du récit, du saut. Il combine le dire et le faire: le sujet dit l'action et parle en son nom. De plus, la visée épique se caractérise aussi par sa corrélation avec la mort: le héros épique revendique au-delà du risque, un droit à mourir. Son saut vise au martyre dans une sorte d'enchantement mélancolique. «L'épique est une épiphanie du sujet» qui lui permet d'échapper à l'insignifiance de sa vie et à l'humiliation ou le mépris qu'il ressent. «Agir, c'est arracher à l'angoisse sa certitude. Agir, c'est opérer un transfert d'angoisse», selon Jacques Lacan. Le sujet est présent dans son action et la revendique pour obtenir justice et réparation au bénéfice de sa communauté qui va, du même coup, lui conférer un rôle politique. L'épique serait ainsi cette dimension grâce à laquelle le chemin du sacrifice -le «saut»- est transfiguré en héroïsme, un héroïsme dont se porte garant une tradition philosophique, littéraire et religieuse.

Complétant d'autres approches plus sociologiques, ce court essai privilégie l'outil psychanalytique pour explorer de manière approfondie les ressorts subjectifs qui peuvent conduire du désespoir à une revendication criminelle et sacrificielle. Les références littéraires et linguistiques facilitent la compréhension des textes religieux et des références historiques.

Cependant, une lecture trop rapide pourrait suspecter Fethi Benslama d'un brin de fascination pour les récits épiques qu'il rapporte, au risque de paraître déresponsabiliser leurs auteurs. Le recours aux grandes épopées, si intéressant soit-il, ne peut servir de modèle à l'épopée islamique: Énée ou Oedipe en viennent au sacrifice suprême, ce ne sont pas pour autant des terroristes. Ne faut-il pas interroger l'outil d'analyse lui-même, qui porterait à trop comprendre avant de vouloir juger?

Après ce long sujet, voici des photos d'un pantalon de 70 mètres de long

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Un pantalon de 70 mètres de long présenté à Beromünster (LU)
source: sda / urs flueeler
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