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Marta Havryshko: en Ukraine, la peur des agressions s'est rapidement répandue.
Marta Havryshko: en Ukraine, la peur des agressions s'est rapidement répandue.photo: roland schmid

Soldats russes: «on va vous violer jusqu'à ce que vous ne vouliez plus faire d'enfants»

Réfugiée en Suisse, l'historienne ukrainienne Marta Havryshko explique que le viol en Ukraine fait partie de la stratégie de guerre de la Russie. Les viols publics traumatisent la personne concernée et toute sa communauté, ce qui laisse de lourdes séquelles dans la société.
28.06.2022, 18:1014.07.2022, 17:55
Annika Bangerter / ch media

Les viols font-ils partie de la stratégie de guerre russe en Ukraine ?
Marta Havryshko:
Oui, la plupart des viols dont nous avons connaissance ne correspondent pas aux agressions que nous connaissons dans d'innombrables zones de conflit dans d'autres pays et où les soldats profitent de leur position de force. En général, ces derniers tentent ensuite de dissimuler leurs viols. Ils le font parce qu'ils ont peur d'être punis par leurs supérieurs ou de la réaction de la population locale. Mais ceci ne correspond pas au modèle des soldats russes en Ukraine.

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Pourquoi cela?
Les survivantes parlent d'un langage génocidaire de la part des agresseurs. Par exemple, à Boutcha, des soldats russes ont retenu 25 filles et femmes âgées de 14 à 24 ans dans une cave et les ont régulièrement violées. Ils leur disaient à plusieurs reprises: «On va vous violer jusqu'à ce que vous n'ayez plus envie d'engendrer des enfants ukrainiens.»

«Les viols dits publics sont également fréquents»

Qu'est-ce que cela signifie?
Les viols sont dits publics lorsque les soldats obligent des membres de la famille ou des voisins à être présents lors des viols. C'est le cas dans la guerre contre l'Ukraine. Par exemple, ils attachent des mères à des meubles pour les forcer à assister aux viols de leurs enfants. Nous connaissons également des cas où des soldats russes ont pénétré dans des abris et se sont attaqués à des femmes devant toutes les personnes en quête de protection. Ce n'est pas un nouveau phénomène: des viols publics ont également eu lieu pendant la Seconde Guerre mondiale, au Rwanda ou en Yougoslavie. C'est un outil bon marché et en même temps très efficace.

Marta Havryshko
L'Ukrainienne Marta Havryshko mène des recherches sur les violences sexuelles pendant les guerres. Lorsque la Russie a envahi son pays, l'historienne de 37 ans travaillait justement à un livre sur ces crimes commis pendant l'Holocauste en Ukraine. Marta Havryshko a vite compris qu'elle devait partir. Avec son fils et son neveu, elle a fui en Suisse, où elle poursuit désormais son travail dans le cadre du programme «Scholars at Risk» à l'université de Bâle. Elle suit de près les témoignages et les informations sur les viols commis par les soldats russes en Ukraine.

Quelles sont leurs intentions derrière tout cela?
Les soldats montrent leur supériorité et leur pouvoir. Ils traumatisent la femme concernée ainsi que toutes les personnes présentes. Cela laisse de lourdes séquelles dans une société. De tels viols sont également un moyen d'expulsion. En Ukraine, la peur des agressions s'est rapidement répandue. Pour moi aussi, c'est l'une des raisons pour lesquelles j'ai décidé de quitter mon mari, ma mère mourante et mon pays.

«En tant qu'historienne, je sais comment se comportent les occupants et je connais la longue histoire des crimes sexuels violents commis par les soldats russes – par exemple en Tchétchénie ou en Afghanistan»

Qui ordonne ces crimes?
Officiellement, personne. Les officiels russes nient tout et parlent de fake news. Mais il existe de nombreuses preuves: des témoignages de survivantes et des preuves apportées par des experts qui ont préservé les traces correspondantes sur les corps. Les preuves proviennent principalement des environs de Kiev, où l'armée ukrainienne a réussi à repousser les Russes.

Supposez-vous qu'ils résultent néanmoins d'un ordre?
Aucun document attestant d'un tel ordre n'est apparu jusqu'à présent. Je ne pense pas non plus que les commandants aient explicitement ordonné des viols. Ce qui est sûr, c’est qu’ils transettent aux soldats le message suivant: «faites tout pour accomplir votre mission, c'est-à-dire occuper des territoires, opprimer les gens et briser la résistance». C'est pourquoi tant de crimes contre l'humanité ont lieu.

«Le fait qu'aucun soldat n'ait été puni pour ses crimes sexuels violents et que ces agressions soient connues, revient à autoriser le viol»

Dans quelle mesure parle-t-on de cette violence sexuelle en Ukraine?
Après la libération des zones proches de Kiev, les médias ukrainiens, s'appuyant également sur les informations fournies par les autorités, en ont largement parlé. La déléguée aux droits de l'Homme du parlement ukrainien, mais aussi les autorités locales, les journalistes féministes et les activistes ont déployé beaucoup d'énergie pour faire connaître ces crimes. C'était très important, sinon ils seraient restés invisibles. Contrairement aux soldats blessés, ils ne sont pas évidents. Entre-temps, une phase de silence s'est installée. Vers qui les victimes dans les territoires occupés pourraient-elles se tourner? De plus, elles craignent la vengeance des occupants si elles rendent public ce qu'elles ont subi.

Les victimes de violences sexuelles se taisent souvent, notamment parce qu’elles ont honte. Oui, c'est aussi le cas pour les victimes en Ukraine. De nombreuses femmes ont peur d'un éventuel rejet au sein de leur propre communauté. Certaines craignent que leur mari les quitte s'il apprend qu’un soldat les a violées.

«La société ukrainienne est profondément patriarcale et la culture du viol y est ancrée, comme dans de nombreux autres pays»

Cela implique qu'il existe des idées claires sur les prétendues vraies victimes et les vrais coupables.

Qu'est-ce que cela signifie?
De fausses idées persistent. On pense, par exemple, qu'une femme doit se défendre de toutes ses forces pour éviter qu’on la viole. Or, les femmes réagissent très différemment en cas d'agression. Beaucoup d'entre elles sont sous le choc et ne peuvent plus bouger. De plus, les victimes se voient souvent reprocher d'avoir parlé aux soldats russes ou de leur avoir souri au préalable. Cela doit absolument cesser. Il est urgent que les victimes soient reconnues en tant que telles et qu'elles reçoivent de l'aide.

Y a-t-il un soutien professionnel pour elles?
Diverses ONG et organisations de défense des droits des femmes les prennent en charge. Elles organisent une aide psychologique, médicale et juridique et mettent à disposition des hébergements protégés. Des informations soigneusement préparées sont également disponibles en ligne pour les victimes de violences sexuelles:

  • Où appeler?
  • Que faire en cas de grossesse?
  • Comment préserver les preuves?

Une hotline pour les enfants et leurs parents a également été mise en place en collaboration avec l'organisation d'aide à l'enfance Unicef. De nombreuses victimes sont des enfants. Ce sont des prestations importantes, mais en même temps, il manque encore beaucoup de ressources.

Dans quelle mesure?
Les cliniques publiques n'ont, jusqu'à présent, pas ouvert de programmes spécialisés. Il faudrait, en outre, une distribution gratuite de la «pilule du lendemain», notamment dans les zones occupées. Les femmes traumatisées y sont actuellement livrées à elles-mêmes. Les femmes réfugiées reçoivent également trop peu d'attention. Beaucoup d'entre elles vivent en Pologne, en Hongrie ou en Slovaquie, où les règles concernant l'avortement sont très restrictives. Ces survivantes de violences sexuelles ont donc également besoin d'une aide concrète. Par exemple avec des ambulances mobiles ou des possibilités de transfert vers un autre pays pour recourir à l'avortement.

Que peut faire la Suisse?
De nombreuses femmes réfugiées d'Ukraine vivent ici. Elles doivent savoir rapidement et facilement où trouver de l'aide si elles ont subi des violences sexuelles. Les informations sur les programmes correspondants devraient être largement diffusées et disponibles, par exemple, auprès des services d'aide sociale ou des agences pour l'emploi. Pour le traitement psychologique de leur traumatisme, il leur faut des spécialistes bien formés qui parlent l'ukrainien ou le russe. C'est très important pour que les femmes rompent le silence et racontent ce qu'elles ont vécu.

«Je vois un autre problème lié à la prostitution, qui est légale en Suisse»

Que voulez-vous dire par là?
Les survivantes de violences sexuelles sont très vulnérables. Elles sont des cibles faciles pour les trafiquants de femmes ou les clients de prostituées. Nous savons, par de nombreuses études, que les femmes qui ont subi des abus sexuels tombent assez facilement dans la prostitution. Elles se punissent ainsi parce qu'elles se sentent souillées et coupables de l'agression. Elles doivent être protégées de la prostitution, sinon celle-ci renforcera leur traumatisme.

Marta Havryshko: Les survivantes de violences sexuelles sont des cibles faciles pour les trafiquants de femmes ou les clients des prostituées.
Marta Havryshko: Les survivantes de violences sexuelles sont des cibles faciles pour les trafiquants de femmes ou les clients des prostituées.photo : roland schmid

Comment éviter cela ?
En leur donnant un vrai travail. Cela leur rend de la dignité et en même temps les moyens nécessaires pour soutenir financièrement leur famille.

Connaît-on également des cas d'hommes violés en Ukraine?
Oui, la plupart sont des garçons, mais il y a aussi quelques adultes. Un homme homosexuel a subi un viol à un poste de contrôle. Nous savons en outre, grâce à la guerre dans le Donbass, que des soldats ukrainiens capturés ont été torturés sexuellement, parfois même castrés. Il est fort probable que cela se produise encore aujourd'hui. Les femmes et les filles sont, toutefois, les victimes de viols les plus fréquentes.

«Lors des viols publics notamment, les agresseurs choisissent des victimes très jeunes. Elles symbolisent la virginité et la future maternité, ce que les agresseurs visent»

En fait-on assez pour préserver les preuves des violences sexuelles dans la guerre contre l'Ukraine?
Le gouvernement ukrainien est très intéressé à documenter les violences sexuelles commises. Cela permet de montrer la brutalité des soldats russes, surtout lorsque les victimes sont encore des enfants. Des organisations internationales, y compris l'ONU, sont également impliquées dans la conservation des preuves de ces crimes sexuels. (aargauerzeitung.ch)

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