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Les lacets de l'Alpe d'Huez, où de nombreux coureurs se sont pris les pieds. Image: Shutterstock

Qu'est-ce qui rend un col du Tour de France mythique?

Le peloton de la Grande Boucle a escaladé 366 cols depuis 1947. Certains sont devenus légendaires. Mais quelles forces, physiques et mystiques, les a élevés au rang de l'histoire?

Julien Caloz
Julien Caloz



Fils du coureur Albert Bouvet, voix de «Radio Tour» pendant 10 ans et fine plume du vélo pour L'Equipe, Philippe a couvert 35 Tour de France. Certains l'ont emmené sur les pentes du Galibier, où une force presque surnaturelle s'emparait de son âme. «Ce col est au-dessus de tout. J'en avais des frissons. Les coureurs sont comme renvoyés à leur condition de lilliputien par la nature. Ils sont écrasés par la montagne. C'est magique.»

The pack climbs towards Galibier pass during the 17th stage of the Tour de France cycling race between Embrun and l'Alpe-d'Huez, French Alps, Wednesday July 23, 2008. (AP Photo/Christophe Ena)

Et au milieu, roule un peloton. Image: AP

Philippe Bouvet (65 ans) a rédigé plusieurs ouvrages sur le cyclisme, dont un dédié à la montagne: Cols mythiques du Tour de France. Il nous aide à mieux comprendre ce qui élève un sommet au rang de monument du vélo.

La difficulté

Le mythe est avant tout une affaire mathématique: le nombre de kilomètres, le pourcentage moyen de la pente et l'altitude établissent une première hiérarchie objective. La montée brutale du Galibier par le versant nord (18,1 km à 6,9 %) ou l'interminable procession de la Madeleine (28,3 km) se distinguent immédiatement des autres difficultés montagneuses.

Mais le prestige tient aussi dans le caractère revêche, la difficile domestication. C'est Hautacam et sa pente schizophrène, tantôt étroite et abrupte, tantôt large et roulante. C'est le Glandon et son long crescendo éreintant. C'est l'Izoard et son humanité trompeuse, qui fit dire à Henri Desgranges: «Il a l'air docile ou soporifique comme ça, ce qui nous fait croire qu'on le bat, mais taratata, on se retrouve sur un lacet, et au moment où on s'apprête à pousser un soupir de soulagement, il frappe aux jambes avec une rampe à faire hennir une mule.»

Bradley Wiggins of Britain, wearing the overall leader's yellow jersey, climbs Croix de Fer pass during the 11th stage of the Tour de France cycling race over 148 kilometers (92 miles) with start in Albertville and finish in La Toussuire, French Alps, Thursday July 12, 2012. (AP Photo/Laurent Cipriani)

L'été en pente raide, à la Croix de Fer. Image: AP

Le même découragement se lit sur les visages des pèlerins de la Croix de Fer, une procession longue et irrégulière, propre à décourager les plus pieux.

Le décor

Il magnifie le geste et sublime la conquête. Or, quel plus beau théâtre naturel que le Ventoux, «une sorte d'anomalie de la nature», comme le souligne Philippe Bouvet. «Ce n'est ni un col, ni une montagne comme les autres, puisqu'elle est détachée de tous les autres massifs. Rien que par sa physionomie, le Ventoux suscite appréhension et fascination

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Tremble, coureur! Image: Keystone

La Bonette impose, elle aussi, son défilé de paysages splendides dans le parc national du Mercantour, abri des loups et des bouquetins, où les victoires poussent comme les renoncules des glaciers. Les cyclistes, qui serpentent entre les rochers de schiste argileux, ont le sentiment d'atteindre des sphères inconnues, presque un autre monde. «Ils ont pédalé sur la Lune», écrivit le journaliste Philippe Brunel au terme de l'étape 1993.

La Grande Boucle a besoin de ces décors majestueux pour que le peloton puisse y calquer ses rêves de grandeur. Toutes les victoires sont belles, certes, mais celles acquises dans les embruns des cascades (Croix de Fer), les contreforts des pitons de cargneule (la roche sépia de l'Izoard) ou les ourlets de mousse (Peyresourde) s'impriment plus durablement dans les mémoires collectives.

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Image: Climbfinder

En apercevant les pâturages de Peyresourde (ci-dessus), Jean-Marie Leblanc (ex-directeur du TdF) dit un jour: «Cette montée donne envie de se coucher dans l’herbe, à côté des moutons et des vaches!»

L'histoire

La montagne est le lieu de tous les combats et son nom est, selon une logique militaire, associé aux luttes qui s'y sont déroulées. Le Galibier et le plateau de Beille renvoient forcément aux assauts de Pantani. Hautacam aux démonstrations non moins suspectes de Riis et Armstrong.

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Pantani, essayant d'échapper à ses démons sur le plateau de Beille. Image: Keystone

Le Texan a aussi laissé son empreinte dans le Glandon, en 2001, lorsqu'il mima l'épuisement, avant d'avaler Ullrich et d'en recracher les restes au sommet de l'Alpe d'Huez.

La Bonette et le Tourmalet ont été flattés par plus de noblesse dans les années 60. La première a été sanctifiée par «l'Aigle de Tolède» lors de la double victoire de Bahamontes par le versant sud (62), puis nord (64); le second s'est fait le complice du «Cannibale» lorsque Merckx a attaqué dans les contreforts du mythe pyrénéen, avant de plonger avec emphase jusqu'au centre de Mourenx (69).

Der Spanier Federico Bahamontes beim Bezwingen des rund 2500m hohen Galibier auf der 19. Etappe der Tour de France, am 28. Juli 1954, von Briancon nach Aix-les-Bains. Bahamontes wird ueberlegen Bergkoenig. (KEYSTONE/Photopress-Archiv/AP/Str)

Bahamontes en seigneur sur les sentiers de France. Image: PHOTOPRESS-ARCHIV

Mais personne mieux qu'Olivia Madeleine Julich incarne le pacte scellé entre les coureurs et la montagne, cette histoire commune dans laquelle les deux parties finissent par se confondre. La fille de Bobby Julich doit son nom au col sur lequel son père a triomphé en 1998, afin de consolider sa troisième place au classement général.

Le climat

La réputation des cols dépend aussi de leur capacité à soumettre des équations inattendues aux coureurs. La météo changeante est un élément redoutable dont le peloton doit tenir compte. C'est particulièrement vrai dans l'Aubisque (1709m). «Le col n'est pas très haut, mais il stoppe les nuages en provenance de l'Atlantique, qui viennent s'y écraser», souligne Philippe Bouvet.

La preuve en image

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Image: Shutterstock

Le vent est un ennemi de nature plus pernicieuse encore, surtout au sommet du Ventoux, où il souffle (parfois très fort) 200 jours par an, et dans le col de Peyresourde, où il s'engouffre fréquemment en rafales.

La chaleur peut aussi écraser les coureurs contre le bitume, les plaquer au sol. En 1921, le maillot jaune Léon Scieur s'était arrêté en pleine ascension de Peyresourde pour tremper ses sandwichs dans l'eau fraiche d'un ruisseau. Philippe Bouvet compatit. Il a souvent sillonné les Pyrénées, avec toujours une impression d'hostilité tenace.

«La météo peut être plus brutale dans les Pyrénées que dans les Alpes. Il y fait souvent très chaud, l'atmosphère peut y être étouffante. Le goudron fond, tu peux rester comme collé à l'asphalte. Puis un orage imprévisible peut soudain éclater. C'est ce qui était arrivé à Ocaña en 1971 dans la descente du col de Mente. »

L'Aubisque, toujours dans les Pyrénées, est dans le même registre que ses voisins. Henri Desgranges, le premier directeur du Tour de France, l'avait copieusement insulté: «Il n'y a rien au monde de plus hypocrite que l'Aubisque. C'est moche, tortueux, souvent boueux. Enfin, quand ce n'est pas une tempête de poussière et de cailloux.»

Les fans

L'Alpe d'Huez n'est pas le plus haut, ni le plus difficile des cols, mais il est le plus aimé du public. Les Hollandais y viennent chaque année en pèlerinage, afin de perpétuer le souvenir des coureurs bataves qui y ont brillé dans les années 70. Ces supporters bruyants et colorés y ont même un endroit attitré, entre les virages 6 et 7, qu'ils transforment en discothèque à ciel ouvert. Le ravitaillement y est du genre récréatif.

«C'est le public qui fait l'Alpe d'Huez», écrivent les auteurs du livre «Sommets mythiques», citant ensuite Jacques Augendre, historien officiel du Tour: «Avec ses 21 lacets, ses rampes raides et ses foules immenses, l'Alpe d'Huez est la montée hollywoodienne.» La montée de tous les possibles.

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