DE | FR

Retourner chez son ex, le vœu dangereux de tout joueur

Dani Alves revient au Barça à 38 ans, pour presque rien, dans un élan du cœur. En langage sportif, on dit qu'il «revient à ses premières amours». Mais cet amour dure-t-il toujours?
24.11.2021, 18:5524.11.2021, 19:07

C'était une bien curieuse façon d'embrasser, un peu du bout des lèvres, un peu du bout des doigts. Façon délicate d'exprimer l'amour du maillot, de peur qu'il ne se brise à nouveau. Peut-être. Ou alors la gêne des retrouvailles.

Gros plan

Le défenseur brésilien, Dani Alves, reçoit son nouveau maillot du FC Barcelone.
Le défenseur brésilien, Dani Alves, reçoit son nouveau maillot du FC Barcelone.Image: AP

A 38 ans, dont cinq loin des yeux, Dani Alves revient au FC Barcelone, le club de son cœur, celui qu'il avait eu la faiblesse de quitter pour une autre - une Vieille dame de Turin. Ce retour surprend, émeut. Précipité et tardif à la fois. Rien à voir avec l'argent, ou la crainte de rester en rade, ou des émois de mec facile: Alves est à l'abri de tous ces besoins. «Son salaire au Barça couvrira à peine la location de sa jolie maison. C'est un choix purement affectif», soutient Alexandre Comisetti, qui est passé par là.

Le retour à la maison, pieds nus et en goguette 🎥

Dans le football ou le hockey, ceux qui retournent chez leur ex sont forcément un peu romantiques, irrémédiablement nostalgiques. «Il y a l'envie d'aider», confirme Raphaël Nuzzolo, revenu au chevet de Xamax après cinq ans aux Young-Boys. Le Neuchâtelois se reconnaît un peu dans la démarche d'Alves: «Le club ne va pas bien, il essaie de reconstruire, tu n'as plus de grandes perspectives de carrière et, pour ce choix-là, tu es prêt à abandonner beaucoup. Tu te sens redevable. Mais tu te sens aussi libre d'aider, sans attentes ni arrière-pensées. C'est une expérience épanouissante».

Le cœur a parfois ses raisons que la médiatisation ignore. Olivier Keller, revenu dans son club formateur... quinze ans après, avoue:

«Mon père était malade. Son vœu était de me voir avec le maillot de Genève-Servette sur les épaules. J'ai voulu lui faire ce cadeau avant qu'il parte»

Olivier Keller était également revenu à ses deuxièmes amours, le Lausanne Hockey Club, 18 ans après y avoir embrassé une carrière professionnelle. Il admet que la raison n'a rien à voir là-dedans.

«J'avais une profonde affection pour le LHC; même si, en tant que Genevois, c'était un peu le club rival. J'ai fait le choix du cœur. Arrivé à un certain âge, quand on a déjà gagné des titres et de l'argent, on a souvent envie de réussir chez soi, de briller pour les gens qui nous aiment.» On veut être le roi du préau, le plus beau des frérots. «Franchement, je ne me voyais pas finir dans un club zurichois...», reconnaît Keller.

La démarche n'est pas seulement poétique ou magnanime, car elle exige de se poser les bonnes questions. Le magazine féminin Elle en recense six, parfaitement légitimes et adaptées à la haute compétition; «six questions avant de retourner avec son ex»:

  • Pour quelle raison notre histoire s'est-elle arrêtée? (Exemples: il me réduisait à des tâches obscures, il voulait un plus jeune)
  • Pourquoi ai-je envie de retourner avec lui?
  • Suis-je prêt à accepter ses défauts?
  • Suis-je prêt à changer et à faire des efforts sur ce qu'il me reprochait? (Exemple: les efforts défensifs)
  • Qu'a-t-il fait pendant notre rupture?
  • Est-ce que j'imagine un avenir avec lui?

Si ces questions de tous les jours ressemblent aux choses de l'amour, les risques qui les accompagnent sont à l'identique, tous transposables au sport. «Retourner avec son ex par facilité: il connaît vos défauts et vos qualités», énumère une analyse psychologique de Cosmopolitan. «Retourner dans ton ancien club? On te connaît, on te fait confiance», approuve Olivier Keller.

Olivier Keller au LHC en 2010.
Olivier Keller au LHC en 2010.Image: KEYSTONE

Plus rien à prouver ni à demander. Terrain conquis. Raphaël Nuzzolo ne le dit pas autrement:

«A Xamax, j'ai retrouvé un environnement familial, l'affection des dirigeants que j'avais côtoyés avant»

«Retourner avec son ex par regret: vous n’avez pas confiance en vous et vous craignez de ne pas retrouver quelqu’un qui vous aime», poursuit Cosmopolitan. «Après mes années en France, je n'avais pas mille opportunités et j'aspirais à replanter mes racines», avoue Alexandre Comisetti. «J'étais content de retrouver Lausanne (ndlr: treize ans après). J'imagine que Dani Alves, lui aussi, ne s'imagine pas heureux ailleurs qu'à Barcelone.»

Est-ce à dire que les bêtes de compétition seraient sentimentales? «Bien sûr que oui», s'écrie l'agent Michel Urscheler. «S'il veut être performant, un joueur doit obéir à ses émotions. Son choix doit être sentimental. En grande partie. Toujours.»

Retourner d'où l'on vient, c'est aussi retrouver un confort, des habitudes, un vécu commun. Avec le risque qu'entre-temps, le club ait beaucoup changé, qu'il ne soit plus aussi beau, grand et fort, mais l'idole décatie d'une jeunesse ancestrale. Alex Comisetti ne s'en cache pas: «Quand j'ai quitté le LS, il jouait le titre et remplissait régulièrement son stade. Quand je l'ai retrouvé, il n'avait même plus de ballons, sinon ceux de marques très différentes qui étaient entassés au fond d'une armoire. Mais ce n'était pas grave: je renouais avec une ville, une histoire». Avec un club follement aimé que la pudeur vaudoise interdit de chérir.

Alexandre Comisetti au LS en 2013.
Alexandre Comisetti au LS en 2013.Image: KEYSTONE

«Je n'ai pas non plus retrouvé le LHC que j'avais quitté», sourit Olivier Keller. «Mais il y avait toujours ces vestiaires, cette vieille odeur, les fans d'avant, la personne qui nettoyait la glace, tout ce qui constitue le lien affectif. J'ai vraiment eu l'impression de retourner chez mon ex. Et au fond de moi, j'avais très envie de lui plaire.»

«Tout le monde est content de te revoir. Tu te mets une pression personnelle pour ne pas décevoir»
Raphaël Nuzzolo
Raphaël Nuzzolo à Xamax en 2019.
Raphaël Nuzzolo à Xamax en 2019.Image: KEYSTONE

Puisque la nature des sentiments est par définition profonde, donc obscure, il est difficile de distinguer la part de charité, à tout le moins de loyauté, dans certaines déclarations spontanées. «Je suis revenu au LS pour mon ami François Laydu, qui était le directeur sportif, et pour plusieurs anciens du club», reconnaît Alexandre Comisetti. «Quand j'ai pris cet engagement moral, Lausanne évoluait encore en première ligue. Je n'en espérais rien. J'allais sur mes 32 ans et je voulais juste redonner un peu ce que j'avais reçu à 17-18 ans.»

Savoir donner, mais aussi, ce que l'on est capable de donner. Comme dit un proverbe espagnol: «Offrir l'amitié à qui veut l'amour, c'est offrir du pain à qui meurt de soif».

Redonner et ne pas décevoir, des responsabilités et des devoirs, selon Olivier Keller:

«Il ne faut surtout pas arriver avec l'arrogance du gars qui a réussi. Au contraire, il faut te mettre à la page, notamment auprès des jeunes»

Un choix franchement affectif n'empêche pas quelques aspects purement pratiques. Alexandre Comisetti, qui n'a jamais eu d'ex puisqu'il a «épousé la première fille dont il est tombé amoureux à l'école», est rentré au bercail pour «lui» permettre de reprendre une activité professionnelle. Olivier Keller y avait sa belle-famille. Raphaël Nuzzolo toute sa vie.

Homme d'affaire, «et néanmoins de cœur», Michel Urscheler conseille-t-il à ses joueurs de retourner chez leur ex? «Ça dépend de tellement de facteurs», insiste l'agent valaisan - car on oublie trop souvent l'importance des facteurs dans les motifs de rupture.

«Si on a trouvé son bonheur ailleurs, il ne faut pas revenir. Je citerai l'exemple d'un de mes clients célèbres, Ivan Rakitic, dont la femme est de Séville, qui s'épanouit dans ce club et qui a lancé des activités dans la région: je ne le vois pas du tout revenir à Bâle. En revanche, si la situation personnelle du joueur le permet, s'il s'agit bien d'une histoire de cœur et non d'argent, un choix affectif est toujours un bon choix»
Michel Urscheler

Un choix plus ou moins heureux, comme le montrent ces exemples illustres.

Top 3 Tout est redevenu comme avant

Carlos Tevez à Boca Junior

Image: EPA EFE

Il y est revenu deux fois et il a décidé cet été que ce serait la dernière, qu'il était temps d'arrêter (37 ans). Avant de lâcher innocemment: «Mais peut-être que dans trois mois, j'aurai envie de recommencer...».

Carlos Tevez a fait ses débuts à Boca alors qu'il n'avait que seize ans. Il y est revenu à 31 ans, puis à 34, après des épopées à Manchester (United et City), à la Juventus et en Chine. Dans ce quartier populaire et pieux de Buenos Aires, il est considéré comme le fils de Diego.

Fernando Torres à l'Atlético Madrid

On le disait déprimé, incapable d'exister, avant qu'il ne trouve du réconfort auprès de son premier club, où il a repris goût à la cabriole (29 buts). Sept ans après, ce n'était plus vraiment la même chose, évidemment Torres avait molli autant que l'Atlético cherchait à muscler son jeu. Mais entre eux a subsisté un lien naturel, d'un naturel presque confondant.

Frank Rijkaard à l'Ajax

Après cinq saisons à régner sur l’Italie et le monde, Frank Rijkaard est revenu à Amsterdam à 33 ans, appelé à chaperonner une jeune génération de prodiges dont beaucoup sont devenus des grands: Kluivert, Overmars, Seedorf, De Boer.... Reconverti à un poste de libero, là où l'on a du temps devant soi, il a remporté une troisième Ligue des champions.

Flop 3 Ils avaient tellement changé

Arjen Robben au FC Groningue

Image: EPA

Sorti de son canapé par le FC Groningue, le club de ses premiers dribbles insouciants, Arjen Robben (37 ans) n'y a fait que sept apparitions, blessé à l'aine dès le premier match, au terme d'une accélération dont il n'avait ni la force ni la fougue, puis touché au mollet peu après sa guérison.

Wayne Rooney à Everton

Il y est revenu fièrement, couvert de gloire et de livres (ceux que l'on prête avec intérêts), après être devenu une légende de Manchester United. Problème: Rooney s'était un peu empâté, un poil enivré, avant de renouer avec son club formateur, où le souvenir de ses coups de rein ravageur s'est peu à peu dissipé dans les brumes du Merseyside - quand ce n'était pas chez Rooney lui-même, dans ses petits matins blêmes.

Gigi Buffon à Parme

Buffon a retrouvé Parme, 20 ans jour pour jour après l'avoir quitté, au cœur de l'été dernier. La foule a célébré le retour de «Superman», comme elle l'appelait jadis, mais à 43 ans, un gardien a passé l'âge de jouer les héros, les envolées sont moins nettes et Gigi vient de prendre le pire gadin de sa carrière; quatre buts encaissés au cours de la même mi-temps, un record, sur le terrain de Lecce.

Plus d'articles sur le sport

Montrer tous les articles
Un QR code sur le maillot pour dénoncer le Qatar? Difficile en Suisse
Le club norvégien de Tromsø a présenté cette semaine son nouveau maillot third. Sa particularité? Un QR code qui amène à des rapports d'Amnesty International dénonçant les conditions de travail des ouvriers au Qatar. En Suisse, le règlement de la ligue rend difficile une telle initiative. Mais pas impossible.

Tromsø est la plus grande ville au nord du cercle polaire arctique. Et pourtant, ses habitants n'ont pas froid aux yeux. En tout cas pas les dirigeants de son club de football.

L’article