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Comment les grands clubs de foot maquillent leur compte. Mode d'emploi

Inscrire un bénéfice fictif de 282 millions d’euros quand on n’a pas un sou: ce serait l'exploit réalisé par la Juventus. Voici la méthode expliquée comme à un enfant.
01.12.2021, 06:5701.12.2021, 08:53

Les faits

La Juventus Turin, propriété de la famille Agnelli (groupe Fiat) et cotée en bourse, est soupçonnée d’avoir falsifié ses comptes entre 2018 et 2021, en y inscrivant des gains fictifs. Le tour de passe-passe concerne des transferts de joueurs, dont de nombreuses transactions inexistantes ou totalement surévaluées pour lesquelles la Juventus aurait produit de fausses factures. La brigade financière a perquisitionné les bureaux du club vendredi dernier.

La Juventus malmenée en bourse

Le cours de l’action Juventus FC SpA a chuté de 6,3% lundi à la Bourse de Milan. Le titre avait déjà subi une correction de 16% la semaine dernière. Il a perdu 34% depuis le début de l'année (situation au mardi 30 novembre à  9 h 30).
Le cours de l’action Juventus FC SpA a chuté de 6,3% lundi à la Bourse de Milan. Le titre avait déjà subi une correction de 16% la semaine dernière. Il a perdu 34% depuis le début de l'année (situation au mardi 30 novembre à 9 h 30).

Le principe

Pour bien comprendre l’intérêt des transferts fictifs, il faut apporter une précision essentielle:

  • Quand un club vend un joueur, le montant de la vente peut être inscrit entièrement au bilan de l’année en cours
  • Quand un club achète un joueur, le montant de la facture peut être réparti sur toute la durée du contrat, soit autant d’années comptables

Le calcul

Le club X achète un joueur 10 millions, avec un contrat de 5 ans. Il inscrit une dépense de 2 millions au bilan (la somme de transfert est payée en tranches sur les cinq années de contrat).

La même année, le club X vend un joueur 2 millions d’euros. Il inscrit directement une recette de 2 millions.

Résultat: si le club X achète un joueur 10 millions et en vend un autre 2 millions, il peut prétendre… à l’équilibre comptable (-10 millions ➗ 5 années de contrat = - 2 (dépenses) + 2 (recettes = 0). Ce montage est certes périlleux, mais parfaitement légal.

L'arnaque

Reste à trouver un club «ami» pour multiplier ces transferts, et s’entendre sur les sommes échangées; les vraies comme les fausses. L'arnaque peut commencer.

Le club X vend le joueur Tartenpion au club Y pour la somme officielle de 10 millions, avec un contrat de 5 ans. En réalité, Tartenpion vaut un million à tout casser, il n’a pas de pied gauche et n'en a jamais posé aucun sur un terrain de première division. Mais qui ira contester sa valeur? Un juge est-il qualifié pour évaluer les aptitudes, le profil et la progression future d’un footballeur anodin?

Les mouvements d'argent dans le football sont fous et sans limites.
Les mouvements d'argent dans le football sont fous et sans limites.

Comme le permet le règlement, le club Y paie le transfert en tranches, soit 2 millions par an. Mais le club X lui a promis de racheter Tartenpion après deux ans, de rembourser toutes les dépenses liées à son acquisition (rémunération comprise) et d'ajouter une prime conséquente, très exactement une plus-value fictive. Cet accord est scellé sous droit privé, dans une annexe au contrat qui n'est pas transmise aux autorités du football.

Résultats: après deux ans dans le club Y, sans beaucoup jouer, Tartenpion retourne dans le club X pour 5 millions, avant d'être revendu ou prêté à un autre club «ami». Et ainsi de suite au gré des transactions, avant une vente définitive.

Un expert du blanchiment d'argent dans le football nous décrit les profils types des acteurs de l'arnaque:

Qui est Tartenpion?

«Il s'agit la plupart du temps d'un joueur peu connu et pas cher, dont les perspectives de carrière sont incertaines et dont personne ne situe vraiment la valeur exacte»

Qui est le club Y?

«En général, un club de moyenne importance qui ne dispute pas la Coupe d'Europe, et qui n'est donc pas tenu de respecter le fair-play financier. L'UEFA ne met pas son nez dans les comptes»

Qui est le club X?

«Un grand club qui, comme la Juventus, possède une bonne soixantaine de joueurs sous contrat et organise les allées et venues d'une trentaine d'entre eux, qu'il considère comme des actifs»

Le but final

La multiplication de ces transferts fictifs, généreusement surévalués et surfacturés, permet de revendiquer des rentrées d’argent importantes, donc de présenter des comptes flatteurs aux actionnaires, aux investisseurs et aux pouvoirs publics.

Cette créativité comptable permet aussi d'entrer dans les clous du fair-play financier: les clubs qui ne répondent pas aux critères de l'UEFA (équilibre budgétaire, niveau d'endettement) s’exposent à des interdictions de recrutement, à des pénalités de points, voire à une suspension de toute compétition européenne.

Les cas

La brigade financière a pu établir que de jeunes joueurs de la Juventus et de l'Inter Milan (notamment), dont la plupart ne totalisaient que quelques minutes en Série A, ont été vendus pour des montants anormalement élevés situés entre 1 et 20 millions d’euros.

La brigade financière a perquisitionné simultanément le centre d'entraînement, les bureaux turinois et milanais de la Juventus.
La brigade financière a perquisitionné simultanément le centre d'entraînement, les bureaux turinois et milanais de la Juventus.Image: EPA ANSA

La seule Juventus est suspectée d'au moins 42 transferts illicites (pour un total de 62 durant la période sous enquête), dont trois transactions particulièrement louches et lucratives au cours de l’hiver 2019, recensées par «Les Echos»: Sturaro au Genoa pour 16,5 millions d’euros (plus-value de 12,9 millions), Emil Audero à la Sampdoria pour 20 millions d’euros (plus-value de 19,9 millions), Alberto Cerri à Cagliari pour 9 millions d’euros (plus-value de 8,9 millions), soit une plus-value cumulée de 42,7 millions d’euros.

Le patient du FC Sion

Un défenseur de l'Inter Milan, Federico Dimarco, a fait l'objet d'un transfert d'une année au FC Sion, où il n'a jamais joué (officiellement pour blessure). Dans sa jeune carrière, Dimarco (24 ans) a déjà effectué quatre aller-retour: de l'Inter à Empoli (un an), au FC Sion (un an), à Parme (un an) puis au Hellas Verone (un an). Cette saison, il a fini par s'imposer à l'Inter où il compte 18 apparitions (2 buts), preuve qu'une belle opération financière peut aussi, parfois, devenir un bon cursus sportif.

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