DE | FR
Karsten Warholm a atteint des sphères inédites aux Jeux olympiques de Tokyo en pulvérisant le record du monde du 400m haies.
Karsten Warholm a atteint des sphères inédites aux Jeux olympiques de Tokyo en pulvérisant le record du monde du 400m haies.Image: Keystone/Shutterstock
Jeux olympiques

A Tokyo, les athlètes sont-ils trop aidés par leur matériel?

La multiplication des records en athlétisme laisse penser que la piste et les chaussures jouent un rôle toujours plus important dans les performances. Le risque de dénaturer la discipline existe et inquiète.
04.08.2021, 19:0005.08.2021, 16:05
Suivez-moi

Il faut commencer par se réjouir du spectacle proposé cette semaine au Japon par des champions au top de leur forme. Les athlètes ont eu 18 mois pour ne penser qu'aux JO, la plupart des autres rendez-vous du calendrier ayant été annulés en raison de la crise sanitaire, et cela se voit. Mais on devine autre chose à la lecture des résultats olympiques: La combinaison entre les chaussures en carbone et la piste ultra-rapide de Tokyo aide les champions dans des proportions inédites, au point que certains athlètes se demandent si tout cela est bien raisonnable.

Ce mercredi encore, des records fous

Sydney McLauglin (21 ans) a explosé la meilleure marque mondiale en bouclant le 400m haies féminin en 51''46. Elle a ainsi amélioré de 0''44 le chrono qu'elle avait réalisé lors des récents Trials à Eugene pour décrocher le premier grand titre individuel de sa jeune carrière. Cette course fut tout autant historique que celle des messieurs la veille. Deuxième en 51''58, la championne olympique 2016 et championne du monde 2019 Dalilah Muhammad a elle aussi fait mieux que l'ancienne meilleure marque. Quant à la Néerlandaise Femke Bol (21 ans), elle a cueilli le bronze avec un nouveau record d'Europe à la clé (52''03).

Le champion olympique du 400m haies Karsten Warholm a pulvérisé le record du monde avec des chaussures dotées d'une plaque de carbone et développées grâce à la collaboration entre Puma et l'écurie de F1 de Mercedes.

Elles font vroum

Image: PUMA

Il aurait pu opter pour un autre modèle, avec un surplus de mousse nouvelle génération offrant un effet rebond, mais il a estimé qu'il y avait là une limite à ne pas franchir. «J'ai pensé qu'il était important de garder une chaussure qui rende les résultats crédibles, ne pas rajouter une sorte de trampoline en dessous qui s'éloigne des valeurs de notre sport.»

Toute la question est de savoir comment préserver les «valeurs» d'un sport qui vit «une évolution comparable à celle de la natation il y a quelques années, avec l'arrivée des combinaisons intégrales», fait remarquer l'ancien spécialiste du 400m haies Stéphane Diagana.

La piste aux étoiles

La discipline connaît de si profonds bouleversements que le sprinter américain Ronnie Baker (5e du 100m) ne la reconnaît plus. «A Tokyo, on a l'impression de marcher sur des nuages», a-t-il poétisé, en référence à la nouvelle génération de pistes Mondo, conçues pour régénérer l’énergie et la renvoyer au lieu de l’absorber.

Baker en lévitation sur 100m.
Baker en lévitation sur 100m.Image: AP

La même sensation de légèreté s'est emparée de la Genevoise Laetitia Hermet lorsqu'elle a essayé pour la première fois les chaussures en carbone. «C'est comme si j'avais de mini trampolines sous les pieds. Je me sens presque dans l'illégalité», a trouvé cette spécialiste du 200 et 400m.

Historiquement, les chaussures protégeaient les athlètes; elles sont devenues des outils de performance.

Le nouveau matériel invite à repenser ses certitudes, plus exactement les temps de référence.

«Il faudra recontextualiser les nouveaux records du monde, car ils vont tomber, pas forcément à Tokyo, mais ils tomberont»
Stéphane Diagana sur France Info

Puisqu'il est impossible désormais de ralentir les pistes ou de désosser les semelles, l'enjeu consiste à fixer des limites aux futures aides à la performance. «Sinon, autant nous installer un réacteur dans le dos», ironise Laetitia Hermet.

Une ligne à ne pas franchir

Le débat est à la fois juridique et philosophique. Le premier aspect est du ressort de World Athletics. Le garant des règles homologue le matériel, donc impose aux équipementiers la ligne à ne pas franchir. «Notre job consiste à pousser les limites au maximum», reconnaît Brett Holts, responsable innovation des chaussures Nike. World Athletics est-il efficace? Jacky Delapierre pense que oui. «C'est une Fédération qui travaille en toute bonne foi et qui est plus qu'attentive aux progrès technologiques, souligne le patron d'Athletissima. Je m'attends d'ailleurs à ce qu'il y ait encore des discussions assez dures sur le sujet cet automne.»

Le débat portera aussi sur des aspects philosophiques. Chacun situe les limites des progrès technologiques selon la vision de son sport et sa propre sensibilité. Karsten Warholm a fait le choix de refuser les semelles en mousse alors que pour Jean-Pierre Schoebel, le directeur du meeting de Monaco que nous avons contacté, «des chaussures restent des chaussures tant qu'on ne les a pas dotées de ressorts». Il ajoute: «Il y aurait malversation si tous les athlètes ne pouvaient pas obtenir le même produit. Mais puisque ce n'est pas le cas, quel est le problème à ce que le matériel améliore leurs chronos? Tant mieux pour eux!»

Les nouveaux équipements présentent tout de même le risque de bouleverser la pratique au point de la dénaturer. «Pour moi, l'athlétisme a toujours consisté à courir vite, rappelle Laetitia Hermet. Or le matériel est d'une si grande aide que nous avons presque atteint une limite à ne pas dépasser, au risque de perdre ce qui est l'essence de ce sport.»

Le niveau est devenu si homogène, les athlètes si proches les un des autres que la moindre assistance, même invisible, peut produire de grands effets sur les résultats. Or de bons résultats sur une piste d'athlétisme, c'est la certitude d'attirer les stars de la discipline, donc du public, et ainsi de bénéficier de juteuses retombées économiques.

C'est pour cette raison que des organisateurs de meeting en salle n'hésitent pas à installer leur piste sur une structure en bois présentant une capacité de rebond.

La Pontaise a aussi ses vertus insoupçonnées

«Nous avons posés des treillis sous la piste, juste avant la dernière couche. Ils permettent d'amortir l'élasticité du revêtement au moment de l'impact, et produisent ainsi un meilleur renvoi pour l'athlète. Ces treillis ont été installés aux endroits stratégiques: Sur les 20 premiers mètres du 100m, à la perche, la hauteur et la longueur.»
Jacky Delapierre, patron d'Athletissima.

Le dirigeant vaudois estime cependant que les prouesses des athlètes aux Jeux de Tokyo sont le résultat des qualités des champions davantage que de celles du matériel, auquel il est intenté un faux-procès. «La technologie améliore la performance, c'est vrai, mais pas dans les proportions qu'on veut bien le dire.»

Jacky Delapierre suspecte toutefois une petite crise de croissance dans son sport qu'il serait judicieux d'anticiper, à tout le moins de ne pas négliger.

«Le matériel a évolué si rapidement qu'il convient de se demander où est la limite, et de l'imposer»

Ce sera la mission des dirigeants de World Athletics. Elle ressemblera à un long marathon. Il faut espérer que le chemin soit lisse et que ceux qui l'emprunteront soient bien chaussés.

0 Commentaires
Comme nous voulons continuer à modérer personnellement les débats de commentaires, nous sommes obligés de fermer la fonction de commentaire 72 heures après la publication d’un article. Merci de votre compréhension!
Le tennis a chassé les pères fouettards et surveille les bavards
A Roland-Garros, les pères de Coco Gauff et Stefanos Tsitsipas sont soupçonnés de coaching illicite. Encore traumatisé par les drames familiaux de l'époque, le tennis surveille tout geste déplacé.

Quand un parent gesticule, l’arbitre a le devoir d’interpréter à la fois le geste et le message qu’il véhicule. Toute communication qui s'apparente à du coaching est strictement interdite, y compris par le langage des signes.

L’article