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Une image du match amical entre la Suisse et la Bulgarie, le 11 février 2009 au stade de Genève.
Une image du match amical entre la Suisse et la Bulgarie, le 11 février 2009 au stade de Genève.
Image: KEYSTONE
Nati

Entre Genève et la Nati, 18 ans d'amour mais aussi d'emmerdes

L'équipe de Suisse se déplacera pour la 18e fois en 18 ans au stade de Genève, samedi contre l'Irlande du Nord. Une nouvelle étape dans une relation pas toujours simple: les Romands ont rarement eu de matchs importants et ont souvent dû se justifier de leur ferveur auprès des Alémaniques.
07.10.2021, 18:4908.10.2021, 17:15
Julien Caloz
Julien Caloz
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L'histoire entre l'équipe de Suisse et le stade de Genève débute par un malentendu. Le 30 avril 2003, la Nati se déplace pour inaugurer la nouvelle enceinte romande contre l'Italie. L'affiche est prestigieuse. Le public romand ravi et impatient. Mais ce premier rendez-vous se solde par une double déception: les joueurs de Köbi Kuhn sont battus (1-2) par un adversaire qui avait laissé toutes ses stars (Totti, Del Piero, Inzaghi ou encore Buffon) au pays. Le sélectionneur Giovanni Trapattoni présentera même ses excuses aux spectateurs pour le forfait de ses vedettes.

Le stade dans toute sa splendeur face aux Transalpins.
Le stade dans toute sa splendeur face aux Transalpins.
Image: Keystone

Cette première marque aussi le début d'une comparaison durable et parfois pathétique entre la Romandie et la Suisse alémanique. Le gardien valaisan Fabrice Borer avait trouvé que le stade de Genève était «encore plus beau que le Parc Saint-Jacques» lors de son inauguration. Une déclaration qui peut se lire a posteriori comme le coup d'envoi des hostilités entre les deux parties linguistiques, chacune se battant avec l'autre pour savoir qui a la plus grosse (affluence) et la ferveur la plus contagieuse, et donc mérite le plus de recevoir la sélection nationale.

Le Blick avait d'ailleurs très vite dégainé puisque quelques semaines après la première visite de la sélection au bout du lac, le quotidien alémanique avait estimé que les Genevois ne méritaient plus de recevoir la Suisse, au motif d'un manque d'enthousiasme du public romand face à l'Albanie le 11 juin 2003. Le journal avait mal vécu les sifflets descendus des tribunes adverses lors du cantique suisse. Il avait même cité Gabet Chapuisat en soulignant que celui-ci appelait la Nati à «boycotter la Romandie pendant cinq ans»!

L'ex-international vaudois dément aujourd'hui avoir formulé cette proposition. «Les Suisses allemands n'ont toujours attendu qu'une seule chose: qu'il y ait moins de spectateurs que chez eux pour créer la polémique», se marre-t-il.

L'ambiance avait pourtant été belle et colorée durant le match contre l'Albanie. La partie s'était disputée devant 26 000 fans, dont plusieurs milliers de supporters adverses.
L'ambiance avait pourtant été belle et colorée durant le match contre l'Albanie. La partie s'était disputée devant 26 000 fans, dont plusieurs milliers de supporters adverses.
Image: Keystone

Dix-huit ans plus tard, la lutte d'influence entre Alémaniques et Romands (et inversement) est toujours palpable: en mars dernier, La Tribune de Genève ne voyait pas très bien au nom de quoi le prestigieux Suisse-Italie, qualificatif pour le Mondial 2022 au Qatar, se déroulerait à Bâle plutôt qu'à Genève.

«Dans l'absolu, on pourrait imaginer que Genève obtienne le Graal, la rencontre phare: le Suisse - Italie du 5 septembre. Il n’y a pas de fatalité à n’envisager ce match qu’à Bâle. Il y a une forte communauté italienne à Genève et le public répond présent. On rappelle qu’en 2019, quand le match au sommet Suisse-Danemark avait eu lieu au Parc Saint-Jacques, il n’y avait que 18 352 spectateurs, alors qu’il y en avait près de 25 000 (24 766) à la Praille pour Suisse-Irlande»

Il faut souligner que les francophones avaient été échaudés par une fausse information parue dans Blick les jours précédant cet article. Le quotidien alémanique avait raconté que la Nati ne reviendrait pas de sitôt en Romandie puisque la pelouse des Servettiens deviendrait synthétique (un revêtement sur lequel l'équipe nationale ne souhaite pas évoluer), ce qui s'est révélé inexacte.

Si le match du 5 septembre entre la Suisse et l'Italie s'est finalement tenu au Parc Saint-Jacques (0-0), Genève et sa verte pelouse ont hérité de la rencontre face aux Nord-Irlandais ce samedi.

Certains y ont toutefois vu le signe supplémentaire de ce qu'ils considèrent de longue date comme un mépris: jusqu'en 2019 et un rendez-vous important contre l'Irlande, le stade de Genève n'avait jamais accueilli de vrai «gros match» à enjeu. Il avait bien sûr reçu l'Italie, la France, la Belgique ou les Pays-Bas, mais chaque fois en amical. Les seules rencontres qualificatives que l'Association suisse (ASF) lui avait concédées se résumaient à des matchs contre la Lettonie, la Moldavie, l'Albanie et Chypre. Pas de quoi attirer les foules. Et pourtant: il y avait du monde contre la Moldavie en 2009, ce que n'avait pas manqué de souligner la Radio télévision suisse (RTS) (à sa façon) sur son site internet:

«Les 20 100 spectateurs présents à la Praille (on doute fort que la même partie à Bâle ou Zurich aurait attiré plus de personnes...)»
Extrait d'un article publié sur le site de la RTS.

Avec le temps, le Genevois Eric Lafargue a acquis la certitude que sa ville était lésée dans le choix des matchs attribués en Suisse romande par l'ASF. «J'ai le sentiment qu'on nous a toujours donné des miettes pour qu'on arrête de rouspéter.» Ce photographe de sport bien connu ne souhaite pas pour autant faire du stade de Genève le domicile de la Nati. Selon lui, la sélection nationale doit disputer la plupart de ses matchs importants à Berne. Punkt schluss. «Parce que c'est la capitale et que c'est central, donc que ça permet au plus grand nombre de Suisses de venir au match.»

Cette thèse est aussi défendue par Gabet Chapuisat et par Johan Lonfat (en 2004). Mais elle ne peut se concrétiser puisque Young Boys a fait le choix du synthétique. Le Parc Saint-Jacques de Bâle apparaît ainsi comme le premier choix, puisqu'il est celui qui permet d'accueillir le plus de spectateurs (38 500) donc de générer le plus de bénéfices, à tout le moins quand le stade est plein. Car le 2 septembre contre la Grèce, il n'y avait que 3500 fans en tribunes.

Une équipe de Suisse et des tribunes clairsemées, le mois dernier contre la Grèce en amical.
Une équipe de Suisse et des tribunes clairsemées, le mois dernier contre la Grèce en amical.
Image: Keystone

De quoi relativiser le malaise qui avait suivi Suisse-Slovénie en 2004 sur sol romand. Les dirigeants de l'ASF avaient moyennement apprécié la maigre affluence (7500 spectateurs) et ne s'étaient pas gênés pour le laisser entendre. Le Temps avait même titré, deux jours plus tard: «L'affluence de Suisse-Slovénie révèle un problème romand». Les francophones avaient interprété ces remarques comme une menace, si bien que chaque match à Genève est devenu par la suite une sorte de test à passer pour prouver au reste du pays que la Romandie savait aimer et encourager l'équipe nationale.

Le stade de Genève a pourtant très vite trouvé son public, et donc sa place dans le calendrier international. Il s'est imposé comme le lieu de rassemblement des supporters francophones de la Nati, au point que Michel Pont l'a rebaptisé «Stade de Romandie» en 2007, considérant l'enceinte comme «un îlot face à sept villes germanophones».

Michel Pont avec Ottmar Hitzfeld en 2013.
Michel Pont avec Ottmar Hitzfeld en 2013.
Image: Keystone

Ottmar Hitzfeld a toujours aimé venir y jouer, jugeant la pelouse «excellente» (c'est l'une des plus belles du pays) et le soutien du public «très marqué». Une posture qui tranchait avec celle de son prédécesseur Köbi Kuhn, moins enthousiaste en 2003 avant Suisse-Albanie:

«Normalement, on pourrait se dire que la Nati devrait jouer ses matchs à Bâle. Avec ce fameux douzième homme si présent, [avait-il dit, cité par la TdG]. Apparemment, tous les billets n'ont pas encore été vendus à Genève, c'est dommage. Je comprends les difficultés, avec un adversaire moins prestigieux que la Russie, un second match en semaine... Je regrette néanmoins qu'il n'y ait pas la même ferveur ici qu'à Bâle. Mais je ne demande qu'à me tromper. Aux Genevois de me surprendre...»
Article de la TdG datant du 10 juin 2003.

Köbi Kuhn avait été surpris: 26 000 spectateurs avaient garni les tribunes face aux Albanais, prouvant une nouvelle fois que les Genevois savent se mobiliser pour les belles affiches, mais qu'ils ne sont pas non plus les champions de la prélocation.

Pour preuve, 15 000 billets «seulement» (sur 22 000 disponibles en raison des restrictions de l'Union des associations européennes de football [Uefa]) ont déjà été vendus pour le match très important de samedi contre l'Irlande du Nord. L'ASF n'est pas inquiète, mais nous demande tout de même de faire passer un message: «On espère avoir le soutien de toute la Romandie et le plus de fans possible dans le stade».

Le genre de déclarations que les Romands entendent depuis 18 ans. Ce n'est pas une menace, ni un reproche. Juste un peu des deux.

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