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Des concurrents grimpent sur leur chemin vers le col De Riedmatten et le col De Tsena Refien sous la voie lactée, lors de la 21e course de la Patrouille des Glaciers près d'Arolla, en Suisse.
Des concurrents grimpent sur leur chemin vers le col De Riedmatten et le col De Tsena Refien sous la voie lactée, lors de la 21e course de la Patrouille des Glaciers près d'Arolla, en Suisse.Image: KEYSTONE

«On bidouillait»: Il a vécu toutes les Patrouilles des glaciers, il raconte

Le Fribourgeois Romain Ducret, 64 ans, a participé à toutes les Patrouilles des Glaciers. Pionnier du ski de randonnée, il raconte le matériel bricolé de ses débuts, les «monstres volées» à la descente, et aujourd'hui les insultes des «vrais» montagnards.
27.04.2022, 18:5702.05.2022, 12:28

Les débuts: «On skiait avec des chaussures de marche»

«Avant 1984, le ski de rando n’était pas du tout à la mode. Il n'était pas courant de faire des longues sorties en montagne. Avec des amis, on partait trois ou quatre fois par an et il fallait tracer du début à la fin, il n'y avait personne. Quand on croisait quelqu’un, on était tellement surpris qu’on s’arrêtait une demi-heure pour discuter.»

«J’ai commencé avec du matériel bricolé. L'équipement de rando n’existait pas. On prenait des souliers de ski, ou même des chaussures de marche, puis on bidouillait les fixations. Je me suis foutu en l'air les pieds avec mes souliers d'été, les fameux Rächle tout étroits. Chacun avait un peu son astuce. L’équipe qui a remporté la première PDG l’a faite en télémark! En plus, elle a réussi un temps extraordinaire. D'autres ont disputé le Trophée du Muveran en ski de fond, sur des pentes très raides. Avec ce matériel, on a pris des volées gigantesques.»

«Toutes les méthodes étaient bonnes. Un temps, on descendait tout droit, “en sorcière”, avec deux bâtons entre les jambes qu’on plantait dans le sol. On rallongeait ces bâtons de quelques centimètres et on les rembourrait avec du scotch. Les skieurs qui étaient derrière ramassaient toute la neige dans la «figure… On a dû arrêter car cette «technique» provoquait des ornières et ça ne plaisait pas du tout aux montagnards.»

La descente «en sorcière»

«Autant dire que quand le matériel de rando est arrivé, c'est presque devenu un autre sport. Rien que les plaques sur les fixations: vous n'imaginez pas l'avantage de pouvoir élever les talons de quelques centimètres. Tout est devenu plus léger, plus solide, plus sûr.»

La première PDG: «4-5 lignes dans un journal»

«La première édition de la Patrouille des Glaciers est passée quasiment inaperçue. J’ai repéré 4-5 lignes dans un journal, à la rubrique montagne, et je me suis inscrit. Mais les médias ont vite commencé à en parler. Des courses aussi longues, au milieu de la nuit, c’était un truc incroyable.»

La folle histoire de la PDG

1943: en pleine Guerre mondiale, l'armée suisse organise une course réservée aux soldats des troupes de montagne pour développer leur endurance, leur courage, leur ténacité, leur esprit d'entraide et d'initiative.
1945: la PDG est abandonnée en raison de l'opposition qu'elle aurait pu rencontrer auprès de la population, saturée de tout effort militaire après des années de mobilisation.
1949: la course reprend mais le décès de trois soldats d'Orsières, tombés abruptement dans une crevasse, conduit à son interdiction par le Département militaire fédéral.
1983: le projet est relancé.
Source: Wikipedia.

«J’ai couru la première Patrouille dans la tenue officielle de l’armée, la fameuse tenue blanche alpine. Ces «combis» n’étaient pas forcément adaptées à notre taille, ça flottait à la descente et ça respirait mal. On n’avait rien pour dormir, pas d'hôtel ni de dortoir. On patientait dans une salle de gym avec nos sacs comme oreillers, tandis que les militaires grillaient des steaks dehors. Sur le parcours, les soldats n’avaient pas de tentes, ils construisaient des igloos pour se protéger du froid.»

Une nuit en enfer: «On a presque tous gelé»

«En 1986, on a un peu perdu le contrôle de la météo. Il n’y avait pas de natel mais seulement les gros talkie-walkies SE 125. On nous a laissés partir par un temps dégueulasse mais les prévisions annonçaient une accalmie à partir de minuit. Il s’est passé l'exact contraire... La tempête est devenue plus forte, des patrouilles se sont perdues ou enfoncées dans la neige. On a estimé la température ressentie à -50 degrés, je ne sais pas si c’est vrai mais ce que je peux dire, c'est que la majorité d’entre nous a gelé, parfois avec des séquelles graves. On a eu de la chance qu’aucun drame ne soit arrivé.»

«J’ai souvent passé la Tête Blanche dans la tempête. Aujourd’hui, les organisateurs font très attention. Nous avons basculé dans une société aseptisée, la société de la maîtrise et du risque zéro. Il faut tout justifier, même l’aléatoire et l’imprévu comme il en existe inévitablement en montagne. Je dirais même que la peur fait partie intégrante de la montagne, mais comment l'expliquer à ceux qui combattent le risque? Au fil des années, la PDG n’a pas eu d’autres choix que de devenir prudente. Les organisateurs sont conscients qu’au moindre problème, ils devront affronter une grosse polémique, ne serait-ce que les attaques des écologistes et des anti-militaristes qui, forcément, trouveront irresponsable d’envoyer autant de gens dans la montagne.»

La montagne: «Elle est devenue citadine»

«En quinze ans, la moyenne montagne est restée la même. Je reconnais encore des rochers et des sapins. Mais en haute altitude, les paysages ont incroyablement changé. C’est en été que l'on voit les effets du réchauffement: des petits glaciers ont disparu et des itinéraires ne sont plus praticables.»

«Je le dis sans aucune acrimonie: la montagne est devenue citadine. Il y a toujours cette controverse autour de la PDG, une vieille rengaine selon laquelle la majorité des participants n’a aucune connaissance de la montagne. Moi, je suis persuadé du contraire. Je suis convaincu que ce sont presque tous des amoureux.»

Le célèbre passage de la Rosablanche.
Le célèbre passage de la Rosablanche.

«Pour disputer la petite Patrouille, il n’y a pas besoin d’être un montagnard puisque le parcours est bien balisé. Il n’y a pas non plus besoin d’une énorme condition physique, juste de savoir skier et d’avoir une bonne santé. Pour la grande Patrouille, en revanche, il faut être un sportif de longue date. Les meilleurs sont toujours plus entraînés, toujours plus jeunes.»

Just facts

Quoi: la Patrouille des glaciers (PDG) est une course internationale de ski-alpinisme organisée par l'armée suisse, ouverte à des équipes de trois militaires (en priorité) ou civils (sur tirage au sort en cas d'inscriptions surnuméraires).
Où: crêtes alpines au sud du Valais.
Quand: tous les deux ans à la fin du mois d'avril.
Comment: il existe deux parcours. 1) Zermatt - Arolla - Verbier sur 53 km, l'équivalent de 110 km/effort. On l'appelle «la grande Patrouille». 2) Arolla - Verbier sur 27 km, l'équivalent de 53 km/effort. On l'appelle «la petite Patrouille». Pour chacun des deux parcours, le temps limite est de 8 h 30.
Source: Wikipédia.

Les collants-pipette: «On se fait insulter et agresser»

«Vous connaissez certainement le clivage qui existe dans le ski de randonnée entre les «collants-pipette», orientés performance et chronomètre, et les «sacs-à-dos», avec du matériel plus lourd et une approche traditionnelle de la peau de phoque. Je le dis franchement, je ne comprends pas ce manque de tolérance.»

A gauche: collants moulants, pipette à portée de bouche, buste conquérant. A droite: blanc et saucisson dans le sac-à-dos, allure flâneuse.
A gauche: collants moulants, pipette à portée de bouche, buste conquérant. A droite: blanc et saucisson dans le sac-à-dos, allure flâneuse.

«Je suis un collant-pipette, je dis bonjour, j’évite soigneusement les pistes de ski et si je dois y passer brièvement, je reste bien au bord; bref, je n'embête personne. Selon moi, rien ne justifie de se faire agresser, insulter comme des bandits, par des membres du Club alpin ou des randonneurs conventionnels. On entend de tout, je vous le promets. Quand vous dépassez quelqu’un sur un parcours vitae, est-ce que vous vous faites injurier? Le problème est que dans l’inconscient collectif, la vitesse et la montagne restent incompatibles. Si nous cherchons la performance, nous sommes des compétiteurs, pas des vrais montagnards. C’est une vision rétrograde du ski-alpinisme mais elle a des défenseurs coriaces et féroces.»

La course: «Soudain, on descend de la lune»

«Je suis tombé amoureux de la montagne grâce à ma mère. Depuis des décennies, j’y vais chaque semaine, au minimum pour le week-end. Je ne peux plus m’en passer. Et je ne rate pas une seule PDG. A chaque fois, il y a des surprises. Une année, on se mélange les pinceaux avec les peaux. Une autre année, on joue les médiateurs entre deux coéquipiers qui s’engueulent. La seule constante, ce sont les coups de barre. On en a tous, à chaque édition. Mais pas forcément en même temps.»

Les aventures de Romain Ducret

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«Le parcours entre Verbier et Zermatt est resté mythique car c’est celui que les soldats suisses empruntaient pendant la Mob. Quand on plonge sur Arolla après un long tracé sur les sommets, au milieu de la nuit, avec les projecteurs au loin, c’est un retour à la civilisation. On a l’impression de descendre de la lune.»

La fatigue: «Tout le monde en bave»

«Dans la vie, je suis coach mental et évidemment que j'utilise mes connaissances. Mais je ne suis pas épargné pour autant... Je vous raconte une anecdote. Mon frère nous suit toujours et assure le ravitaillement à Arolla. En 2018, je me sentais moyennement bien, je n’avais pas de peps. Je rêvais d’un café très fort, très chaud. Pour me motiver, je visualisais la tasse que me tendrais mon frère. Mais cette année-là, il y avait beaucoup de monde à Arolla. Je n’arrivais pas à repérer mon frère dans la foule. J’ai dû lui téléphoner puis, quand nous nous sommes enfin trouvés, quand j’ai pu enfin saisir cette tasse, nous nous sommes aperçus que le thermos s’était brisé et que le café était tout froid, rempli de morceaux de verres. Je l’avoue, ça m’a cassé le moral. J’ai eu beaucoup de mal à repartir.»

«Il y a toujours des passages à vide dans une PDG mais, avec l’âge, j’en ai toujours plus et je prépare ce moment dans ma tête. Quand il arrive, je ne pense jamais à la distance que je dois encore parcourir. Je revois uniquement ce que j’ai déjà fait. Je concentre mon attention sur un paysage, une montagne, ou simplement sur les skis qui avancent. Quel que soit le plaisir ou le niveau, il ne faut pas se leurrer, une PDG reste un long combat contre soi-même. On traverse fatalement un moment où l’on a envie de tout bazarder. Sûr et certain! Même ceux qui gagnent! Il vaut mieux s’y préparer un minimum. Mais à la fin, il reste toujours le bonheur. Il reste la sensation d’avoir vécu quelque chose de fort, de spécial, dans une ambiance de course stimulante. Quelque chose de lunaire.»

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