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Interview

L'aide à l'Ukraine est «une priorité» pour la Suisse

Interview

Voici comment la Suisse veut faire des économies pour aider l'Ukraine

La plus haute responsable de la coopération au développement défend la décision de financer l'aide à l'Ukraine avec le pot commun de la Direction du développement et de la coopération suisse. Patricia Danzi explique où il faut économiser, quels sont les intérêts de la Suisse et comment elle trouve la sérénité malgré la situation mondiale incertaine.
24.05.2024, 16:55
La cheffe de la DDC Patricia Danzi a expliqué en mai 2024, en compagnie du conseiller fédéral Ignazio Cassis, quelle allait être la stratégie de coopération au développement des quatre prochaines anné ...
Patricia Danzi et Ignazio Cassis ont expliqué pourquoi la Suisse avait choisi l'Ukraine comme priorité pour l'aide internationale (à l'arrière-plan, des sauveteurs à Kharkiv).Image: keystone/watson
Maja Briner, Leandra Sommaruga / ch media
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Patricia Danzi est à la tête de la Direction du développement et de la coopération (DDC), elle doit veiller, à Berne, à maintenir le niveau des fonds destinés à la coopération internationale. Le Conseil fédéral l'a annoncé cette semaine: il allouera 11,27 milliards à ce secteur pour les quatre prochaines années, dont 1,5 milliard pour l'Ukraine.

Le Conseil fédéral a adopté sa stratégie de coopération internationale pour la période 2025-2028. Quel est, selon vous, l'aspect le plus important de cette feuille de route?
Patricia Danzi: Qu'elle ait été adoptée (rires). Le chemin a été long. Il y a de plus en plus de conflits dans le monde. La balle est maintenant dans le camp du Parlement. Ça prendra encore six mois.

A propos de l'interviewée 👇

Patricia Danzi, Direktorin der Direktion fuer Entwicklung und Zusammenarbeit (DEZA), spricht an einer Medienkonferenz ueber die Botschaft zur Strategie der internationalen Zusammenarbeit 2025 bis 2028 ...
Patricia Danzi, 55 ans, a longtemps travaillé comme déléguée du Comité international de la Croix-Rouge, notamment dans les Balkans et en Angola. Depuis 2020, elle est directrice de la DDC, direction du développement et de la coopération.Image: KEYSTONE

Sur le fond, quelle est la priorité absolue?
La principale nouveauté, c'est le milliard et demi pour l'Ukraine.

«Il s’agit là d’une nouvelle priorité depuis le début de la guerre»

Cette aide pour l'Ukraine est prise sur le budget de la coopération internationale. Malgré les nombreuses crises, il y a ainsi moins d'argent pour les pays les plus pauvres. En tant que cheffe de la DDC, cela ne doit pas vous ravir.
Ce qui me dérange en tant que cheffe de la DDC, c'est qu'il y ait autant de crises. Nous devons fixer des priorités, et l'une d'entre elles, c'est l'Ukraine. Les 1,5 milliard de francs seront bien investis dans un pays qui est géographiquement proche de nous et d'où nous recevons de nombreux réfugiés. C'est aussi un état que nous accompagnons depuis très longtemps sur le plan de la politique de paix, de l'économie, de l'humanitaire et de questions bilatérales.

Pouvez-vous dire concrètement quelles régions du globe en feront les frais?
Nous ne nous retirons d'aucun pays. Mais nous devons réduire la voilure à de nombreux endroits – pas seulement à cause de l'Ukraine, mais aussi à cause des coupes transversales de la Confédération.

«Les ONG suisses ont déjà dû absorber des réductions sectorielles cette année, et il en va de même pour les organisations partenaires de l'ONU»

Dans quelques cas, il nous faut arrêter certains projets ou ne pas en commencer de nouveaux. Nous essayons de ne pas nous retirer brutalement. Si possible, nous transférons plus rapidement la responsabilité au pays partenaire ou alors nous voyons si d'autres pays peuvent assumer nos activités.

Peu après le début de la guerre, le conseiller fédéral Ignazio Cassis a déclaré dans une interview qu'il ne fallait pas prélever l'argent destiné à l'Ukraine uniquement sur la coopération au développement. Pourquoi cela a-t-il changé?
La réalité politico-financière a changé depuis février 2022. Cela a certainement joué un rôle dans la décision.

Comment expliquer à quelqu'un dans le Sud global que la riche Suisse n'a plus d'argent pour poursuivre un projet?
Il est clair pour tous que la Suisse, en tant que nation d'Europe, veut faire quelque chose pour l'Ukraine. Pour la plupart de nos partenaires, la présence de la Suisse compte beaucoup. Si nous passons de 100 à 80 millions pour un pays, nous discutons des priorités avec nos interlocuteurs et envisageons de reporter les choses ou de les étendre sur une plus longue période.

Pourtant, quelqu’un va en souffrir.
Dans l'ensemble, le Conseil fédéral prévoit un budget total légèrement supérieur à celui des quatre dernières années. Mais il est vrai qu'ailleurs qu'en Ukraine, moins d'argent sera alloué.

«En revanche, moins d'argent ne signifie pas nécessairement moins d'impact»

Notre tâche est d'exploiter au maximum notre efficacité et celle de nos partenaires. D'une certaine façon, cela nous incite aussi à innover.

Avez-vous un exemple concret de la façon dont l’efficacité peut être maximisée?
Pour être plus proches des problèmes, nous envoyons par exemple du personnel basé à Berne dans des régions où la DDC est active. Vous pouvez également augmenter l'efficacité lors de l'évaluation des projets en définissant clairement ce que vous voulez savoir exactement et qui doit le mettre en œuvre. Il est également possible de gagner en efficacité en collaborant avec le secteur privé et en localisant les projets.

Qu'entendez-vous par là?
Que l'on travaille directement avec des partenaires locaux. C'est plus avantageux à long terme, mais souvent difficile à cause de nos mécanismes de «compliance» (réd: conformité juridique) et d'autres directives.

Au cours des quatre dernières années, la DDC a en effet collaboré plus étroitement avec le secteur privé. Cela a-t-il porté ses fruits?
Ça a fait ses preuves, mais nous ne sommes pas encore là où nous souhaitons être. Quatre ans ne suffisent pas pour cela.

«Les nombreuses crises nous ont par ailleurs retardés»

Vous avez longtemps travaillé comme déléguée du CICR et avez vu beaucoup de souffrance. En Suisse, on est relativement épargnés. Comment percevez-vous le débat sur la coopération internationale dans notre pays?
Il y a une tradition autour de l'aide humanitaire. La population est très généreuse, même en matière de dons. Il est par contre plus difficile de faire comprendre ce que font les organisations multilatérales de l'ONU, la Banque mondiale ou les différents fonds, et quel est le rôle de la Suisse auprès de ces organisations partenaires. C'est à nous de mieux expliquer cela.

Y a-t-il une pression pour investir dans des projets qui nous profitent en retour? Par exemple sur le thème de la migration?
Chaque pays a ses propres intérêts. Ceux de la Suisse sont modestes en comparaison avec des pays qui lorgnent sur des matières premières ou ont des revendications territoriales. Pendant longtemps, la Suisse n'a pas tenu compte de ces questions. Ce n'est que depuis la dernière stratégie que nous le faisons: en tant que petit pays tourné vers l'exportation, nous avons intérêt, premièrement, à ce qu'il n'y ait pas de conflits près de chez nous et, deuxièmement, à ce que l'économie mondiale soit la moins entravée possible.

«Troisièmement, les vagues migratoires ne nous sont pas bénéfiques»

C'est pourquoi il vaut mieux que nous promouvions la paix et que nous luttions contre la pauvreté et le changement climatique.

Patricia Danzi, directrice du DDC
En 1996, Patricia Danzi a également représenté la Suisse en athlétisme aux JO d'AtlantaImage: keystone

Selon vous, quel rôle joue la coopération internationale pour réduire, justement, la migration vers la Suisse?
Notre intérêt principal, tout comme celui des personnes sur place, c'est de lutter contre les causes de l'exode là où il a lieu. Les guerres, les sécheresses ou les inondations peuvent pousser des populations à s'en aller. Même si les emplois et les opportunités viennent alors à manquer, nous essayons de trouver des solutions dans les zones touchées. En revanche, nous n'obligeons pas les pays à conclure un accord de réadmission en échange de nos activités.

Pourquoi pas?
Parce que cela ne fonctionne pas partout. Prenons l'exemple de l'Afghanistan: une grande partie de la population vit en dessous du seuil de pauvreté. Nous avons l'ambition de rouvrir un bureau humanitaire permanent à partir de juillet et de créer ainsi une plus-value pour la population - aussi, mais pas seulement, pour qu'elle ait moins de raisons de migrer. Nous le ferons, qu'il y ait ou non un accord.

«Notre soutien se base d'abord sur les besoins»

Certains critiquent le fait que trop d'argent soit envoyé à l'étranger au lieu d'être utilisé pour la population locale. Pourquoi la Suisse devrait-elle investir 11 milliards hors de ses frontières au cours des quatre prochaines années?
Nous sommes au cœur de l'Europe, et nous ne vivons pas sur une île. Il y a des guerres pas loin de chez nous. Sur le long terme, cela nous impactera aussi, et impactera notre vie. Nous avons une tradition humanitaire qui est ancrée dans la Constitution fédérale et que la Genève internationale maintient également bien vivante.

«En outre, notre soutien contribue à une plus grande stabilité dans le monde. Dont la Suisse profite in fine»

Le PLR et l'UDC veulent couper dans les budgets de la coopération au développement à cause de la situation financière fédérale tendue. Comment comptez-vous empêcher cela?
Nous pouvons montrer quels sont les besoins, où faire une différence et chiffrer les choses. Et il est important de souligner que la coopération internationale est dans l'intérêt de la Suisse.

Autre critique qui revient parfois: la coopération internationale serait aussi une industrie, une sorte de fin en soi. En d'autres termes, les ONG et les organisations internationales en ont besoin et ne veulent pas renoncer à ce financement.
Quand on voit l'ampleur des besoins dans le monde, il n'y a en fait pas assez d'acteurs pour les couvrir. Bien sûr, quand on travaille dans une ONG ou une organisation internationale et que l'on voit les besoins croissants, le réflexe naturel est de demander plus d'argent. Mais nous faisons aussi attention à ne pas créer une entité supplémentaire pour chaque nouveau problème.

Selon le rapport d'activité, les projets soutenus n'obtiennent que 55% en matière de durabilité, c'est-à-dire de durée de l'impact. Ce n'est pas brillant.
Il y a en effet une marge de progression. C'est pourquoi nous avons récemment décidé de réévaluer les projets quelques années après leur achèvement, afin de savoir ce qui a changé, ce que nous pouvons apprendre et s'il y a une valeur ajoutée qui n'a pas été immédiatement perçue. C'est l'une des conséquences du rapport.

Les nombreuses crises dans le monde affectent sérieusement les gens. Avez-vous un conseil pour mieux y faire face?
Essayer de voir partout ce qui est beau, ce qui est positif. C'est possible, mais pas toujours évident. Prendre du temps pour soi, s'aménager des phases de repos, réfléchir, arrêter de courir après toutes sortes de choses.

Que faites-vous pour vous détendre?
Je fais des turbosiestes. Et je me réserve tous les jours au moins une heure. En été, je sors généralement courir ou nager, histoire de m'aérer l'esprit.

(Adaptation française: Valentine Zenker)

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