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Au croisement de la rue du Théâtre et de la rue Igor-Stravinsky, un palmier fait office d'autel improvisé.
Au croisement de la rue du Théâtre et de la rue Igor-Stravinsky, un palmier fait office d'autel improvisé.image: watson
Reportage

Drame de Montreux: «Je ne regarde pas les fleurs, c'est trop douloureux»

Il y a un mois jour pour jour, la paisible ville de la côte lémanique plongeait, en même temps qu'une famille de cinq personnes, dans l'horreur et l'incompréhension. Quatre semaines plus tard, derrière les sourires sereins, la douleur reste palpable.
24.04.2022, 07:5824.04.2022, 08:23
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Il y a un mois, jour pour jour, par une journée très semblable à celle-ci, j'ai été témoin d'un drame.

«Un drame qui a touché tout le monde, vous savez»

Avant le drame

Jusque-là, j'étais un résident de l'avenue du Casino 35 presque comme les autres. Vous êtes peut-être même déjà passé à côté de moi, sans même me remarquer: je me tiens debout, bien droit, au croisement de la rue du Théâtre et de la rue Igor-Stravinsky, que je partage avec cinq autres congénères.

Nous sommes six palmiers, observateurs silencieux de la vie de ce quartier paisible et agréable, où il ne se passe d'ordinaire jamais rien. Dans cette avenue qui fleure bon la Côte d'Azur à la sauce vaudoise, il règne comme une atmosphère de vacances. Derrière le casino, on aperçoit le lac, imperturbable, qui brille paresseusement. On dirait la mer.

Le jour du drame

Ce funeste matin du 24 mars 2022, à l'instar des habitants de l'avenue du Casino, je m'attends à passer une journée comme les autres. Je précise: une belle journée. Le temps est clément, l'air vif. Ma seule perspective pour les prochaines heures: regarder passer les Montreusiens se délectant du retour des beaux jours, tout sourire et jambes dehors. Je suis alors encore un palmier anonyme et heureux, tout juste bon à servir de toilettes publiques aux toutous du quartier. Plus pour longtemps.

Peu avant 7 heures, mon existence bascule en même temps que cette famille happée par le vide. Un saut de vingt mètres qui s'achève, à mes racines, par la mort brutale de quatre personnes. Des médias suggèrent que ma présence aurait permis d'amortir la chute du fils aîné. Seul survivant. Toujours dans le coma.

Après le drame

Fatalement, mon rôle de témoin passif me propulse au rang de lieu de recueillement. On se sert de moi pour déposer bouquets de fleurs, bougies et coloriages d'enfants. Un amas bigarré, au sommet duquel trône une peluche en forme de dragon rose fluo, qui me vaut tous les regards et m'interdit désormais le droit à l'oubli.

Comme tout arbre municipal qui se respecte, personne ne m'a demandé mon avis. Impossible de retourner à mon quotidien effacé de palmier qui se fond mollement dans le décor. J'ai été élevé au rang d'autel. Je suis un lieu sacré. Un moyen de se souvenir. Surtout, de ne pas oublier.

Car je condamne, malgré moi, chaque passant à se remémorer cette tragédie. Comme le soupire cette habitante du quartier, en pleine promenade avec son Teckel adoré:

«Autant planter un panneau qui dirait: "Ça s'est passé ici"!»

Lorsqu'ils me contournent, certains badauds gardent les yeux soigneusement rivés sur leur téléphone. D'autres détournent pudiquement le regard.

C'est le cas de cette vendeuse d'une confiserie de l'avenue du Casino, bien obligée de passer devant mon tronc tous les matins pour aller travailler:

«J’évite de regarder les fleurs, je regarde de l’autre côté. C'est trop douloureux»

Bien sûr, elle entend encore des clients en discuter. Tous les jours. Le drame a sèchement sorti les habitants du quartier de leur quotidien tranquille.

A la brasserie, de l'autre côté de la route, un serveur confirme: même si les Montreusiens en parlent peu, ils n'en pensent pas moins.

«Les gens passent, regardent... et discutent entre eux»

Je suis bien placé pour le savoir. Rares sont ceux qui arrivent à dévier le regard et à maintenir leur trajectoire, sans daigner m'accorder un peu de leur attention. La plupart s'arrêtent une seconde pour me dévisager. Je les sens me scruter, me détailler longuement. Puis leurs yeux glissent vers ce fameux balcon, au septième étage. Là où tout a basculé.

Les plus curieux vont jusqu'à me photographier. Les vendeuses de la pharmacie de l'immeuble, la «pharmacieplus de la tour d'ivoire», peuvent en témoigner.

«Les premiers jours, les gens venaient souvent poser des questions. Un peu moins, maintenant. Mais on reste tous marqué, forcément»

Sur le trottoir d'en face, chez MAJ coiffure, mêmes sentiments d'incompréhension et d'effroi, mêlés aux sourires affables et à la nécessité d'aller de l'avant. Entre deux conseils capillaires à une cliente, la patronne glisse:

«Nous, ça nous a bien remués. Aujourd'hui encore, ce n'est pas facile»

Son employée, une petite brune au carré coupé bien droit, confirme d'un hochement de tête. L'air grave.

Un mois s'est écoulé depuis que la belle Montreux s'est transformée en théâtre dramatique. Personne n'avait rien demandé. Aujourd'hui, la Monte-Carlo lémanique aspire à l'oubli et à retrouver sa sérénité légendaire. Pendant ce temps, les bouquets de fleurs accumulés à mes racines commencent à sécher.

Ce matin encore, une passante s'est arrêtée pour en déposer une nouvelle. Fraîche.

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