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Flash mob à Lausanne lors d'une manifestation du collectif Vaud de la Grève féministe, samedi 8 mai 2021.
Flash mob à Lausanne lors d'une manifestation du collectif Vaud de la Grève féministe, samedi 8 mai 2021.keystone

«La poitrine n'est pour moi que le fragment d'un problème plus global»

Irene Maffi, professeure à l'Université de Lausanne, revient sur le procès des activistes et explique le paradoxe: les femmes ont le droit de se dénuder dans certains contextes, mais pas dans d'autres! Quand est-ce que ça dérange?
20.05.2022, 18:5420.05.2022, 19:02
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Jeudi à Lausanne, les six personnes qui ont manifesté seins nus lors de la Journée internationale des femmes, le 8 mars 2021, ont été acquittées. Elles comparaissaient, entre autres, pour habillement contraire à la décence ou à la morale publique.

Alors que les corps féminins se montrent largement dans certains contextes, comme la publicité par exemple, l'exposition de seins nus lors d'une manifestation politique dérange. Pourquoi? Entretien avec Irene Maffi, professeure en anthropologie culturelle et sociale à l'Université de Lausanne (Unil), pour mieux comprendre le débat.

Qu'est-ce qui a réellement dérangé dans l'action de ces six personnes?
Lorsque les femmes montrent leurs corps (parfois nus) dans les magazines, dans les publicités ou à la télévision, ça ne pose pas de problème. Par contre, ça dérange lorsque l'on expose ses seins dans une manifestation à caractère politique qui revendique la réappropriation de son corps et affirme la liberté des femmes à ne pas être un objet sexuel.

«La justice s'en est prise à ce geste, car elle a considéré qu'il y avait une violation des normes en place»

C'est assez paradoxal: on a le droit de s'exposer dans certains contextes mais pas dans d'autres...
Exactement. Il semblerait que le droit ne soit pas appliqué de la même manière selon le contexte.

La réaction des activistes en vidéo 👇

Vidéo: watson

C'est-à-dire?
Si on se dénude pour des raisons politiques, notamment en opposition à un régime en place, on est sanctionné. En revanche, si on suit les règles et qu'on se déshabille dans d'autres contextes, c'est accepté.

«On hypersexualise les corps féminins... mais pas partout!»

Pourquoi? Et depuis quand?
Avec l'avènement du christianisme, on a une vision du corps comme lieu de péché qu’il faut contrôler et apprivoiser. On va alors réprimander la sexualité et le plaisir physique. Cette tradition se retrouve au sein des «Religions du Livre» (le judaïsme, le christianisme et l'islam), qui mettent en place des injonctions pour couvrir les corps. En islam par exemple, même si les plaisirs physiques sont acceptés uniquement dans le cadre du mariage, les hommes doivent se cacher du cou aux genoux.

Mais le corps des femmes était quand même plus contrôlé?
Oui.

Pourquoi?
C'était lié à la reproduction, à la procréation et à la reconnaissance de la légitimité de l'enfant. Dans beaucoup de sociétés, il fallait être sûr de «l’origine» du nouveau-né, c'est-à-dire du père. Il devait être le conjoint légitime de la femme.

«On retrouve, aujourd'hui encore, cet héritage patriarcal dans la tradition européenne»

Par exemple?
Le don d’ovule est interdit, alors que le don de sperme est autorisé. Et l'enfant porte majoritairement le nom du père, car ce qui compte, c'est qu'il perpétue la famille de l'homme.

Vous l'avez mentionné, contrôler le corps des femmes passe par les injonctions des codes vestimentaires. Y en a-t-il d'autres?
Bien sûr. Les femmes sont également soumises aux dictats de la mode et de la beauté. Prenez l'exemple des poils: c'est une contrainte imposée uniquement aux femmes. Nous avons grandi avec cette norme esthétique et l'avons intériorisée depuis l'enfance. C'est très difficile d'aller à son encontre.

On pourrait ne pas s'épiler, mais on s'expose aux critiques, aux regards et aux commentaires malveillants...
Les femmes ont le choix, certes. Mais elles s'exposent, comme vous le dites, aux conséquences: violences verbales, physiques ou symboliques. Il faut avoir le courage de s’exposer et d'aller à l’encontre de ces règles implicites et totalement inégalitaires. De manière générale, elles doivent faire attention à leur physique, car il leur permet de se faire une place. Elles doivent donc investir du temps, de l'argent et de l'énergie là-dedans. Ce n'est en revanche pas toujours le cas chez les hommes.

Si on revient au procès, les activistes ont été acquittés. Quel message est-ce que ça envoie?
La poitrine n'est pour moi que le fragment d'un problème plus global: la sexualisation du corps féminin et le regard que les hommes portent sur lui. Lorsque l'on parle de désir, le sujet désirant, c’est l’homme. Les femmes sont en position d’infériorité, on leur apprend à être timides, voire passives. Il y a donc inévitablement un pouvoir de l'un sur l'autre. Il faut éduquer les enfants, leur parler ouvertement de cette thématique et changer le discours dominant.

«Et tant que femme, il faut essayer d'agir différemment au quotidien et continuer à ne pas se laisser faire»

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source: archives sociales suisse
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Les activistes réagissent au verdict.

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