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Alexis Favre, producteur et présentateur d'Infrarouge depuis 2018
Alexis Favre, producteur et présentateur d'Infrarouge depuis 2018Image: RTSR
Wanted: la nuance

Alexis Favre: «La nuance permet d’ouvrir des portes»

Covid, genre, climat… certains thèmes sont devenus clivants. Jean Birnbaum, journaliste français, nous invite dans un récent ouvrage à reprendre en main le «courage de la nuance». Qu’en pense le producteur et animateur de l’émission de débat «Infrarouge» à la RTS, Alexis Favre? Echange sans langue de bois sur la nuance.
06.04.2021, 06:0905.07.2021, 15:21
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Pourquoi on parle de la nuance?

Dans cette nouvelle série, watson soumet la notion de nuance à des personnalités francophones œuvrant dans des domaines au cœur de l'actualité qui pourraient en manquer (en tout cas au premier coup d'œil). Covid-19, écologie, politique, égalité, réseaux sociaux. Jean Birnbaum, journaliste au Monde, a publié un essai en mars et il aimerait que nous retrouvions «Le courage de la nuance». Travaux pratiques!

D’abord, la question difficile. Quelle est votre définition de la nuance, Alexis Favre, vous qui proposez des débats très regardés par les Romands?
Au-delà de sa définition immédiate et intuitive (grosso modo, être nuancé, c’est être mesuré), la nuance est à ranger selon moi dans le champ de la précision, et donc de la justesse. C'est à l'imprécision, et non à l'excès, qu'on devrait opposer la nuance. Elle permet aussi d’ouvrir des portes, d’inviter à la discussion des personnes qui n’y seraient pas invitées sinon. Quant à l’excès, je dirais que son contraire est la tempérance. Et il ne peut pas y avoir de la nuance sans tempérance, qui est en quelque sorte son écosystème. Celle-ci a son côté un peu bigot, un peu protestant, un peu stoïcien. Malgré tout, elle me plaît pour sa rareté.

La nuance est un courage selon Jean Birnbaum, qui vient d’y consacrer un essai. Partagez-vous cette idée?
Totalement. Etre nuancé, c’est avoir le courage d’être modeste, d’accepter l’incertitude, de débattre avec soi-même avant de débattre avec les autres. Bref, cela suppose de se remettre en question tout le temps. Qu’est-ce qu’il y a de plus courageux que de scier la branche sur laquelle on est assis, si l’on sait qu’elle est pourrie?

Comment concilier l’exigence intellectuelle de la nuance et l’art du débat télévisé, qui est limité par le temps, qui doit être accessible et, peut-être, un peu spectaculaire?
Sans avoir réfléchi à l’idée de nuance en tant que telle, mon coproducteur et moi avons voulu nous affranchir du clash contradictoire en inaugurant en janvier 2020 une nouvelle formule pour l’émission, basée autour du concept de table ronde. Moins de punchlines, plus d’écoute. Ça aurait peut-être été compliqué il y a quelques années. Avant, pour entendre des gens s’engueuler, il fallait aller dans un bar tard le soir ou regarder «Infrarouge». Maintenant, les choses se sont inversées: les gens s’engueulent en permanence. Nous avons donc parié qu’il y avait une demande pour la nuance. Jusqu'à présent, les chiffres nous ont donné raison.

Selon la philosophe Hannah Arendt, à laquelle Birnbaum consacre un chapitre de son essai, la nuance implique aussi de pouvoir faire de l’humour sur tous les sujets. Ce qui s’est passé le mercredi 24 mars à «Infrarouge», à savoir un débat très chaud sur le sketch jugé transphobe de Claude-Inga Barbey, montre-t-il qu’il n’y a pas de consensus sur cette idée que tout est prétexte à l’ironie?
A mon avis, l’idée qu’on peut rire de tout fait globalement consensus au sein de la société. Le monde dont rêve Dominique Ziegler, l’un de nos invités, n’arrivera sans doute pas demain. J’en veux pour preuve que la très grande majorité des commentaires que nous avons reçus pour cette émission – et nous n’en avons jamais reçu autant! – vont dans le sens de Claude-Inga Barbey et de l’idée qu’on peut rire de tout, du moment que c’est bien fait. On admet qu’il est devenu plus difficile de discuter de certains thèmes que d’autres.

Quels sujets sont concernés, d'après votre expérience?
Il y a d’abord tout ce qui touche aux gender studies, aux cultural studies et aux colonial studies. Avec ces thématiques de société très chaudes, ça part très vite au pugilat, on se crie beaucoup dessus et on se déteste volontiers. Et il y a bien sûr aussi le Covid-19. Quel traitement lui réserver dans l’émission «Infrarouge»? C’est un casse-tête chinois. En fait, on nous reproche de ne pas offrir de débat réellement contradictoire sur la pandémie et sa gestion. Or, c’est au moins partiellement faux vu que nous nous demandons par exemple s’il faut renforcer ou restreindre les mesures sanitaires. Et puis, cela devient compliqué de dire qu’il y a des sujets où ce qui est intéressant n’est pas forcément d’aller chercher les opinions d’untel sur le phénomène, mais de comprendre ce phénomène, notamment avec des spécialistes.

La nuance, ce n’est pas le gnangnan. La polarisation des points de vue dans notre pays sur certains sujets n'est-elle pas une réaction à une certaine «mollesse suisse» dans les discours politiques et citoyens, ressentie comme une absence de courage justement?
Je pense effectivement qu’il existe cette forme de révolte et je la comprends, car nous avons tous un peu de révolte en nous. Pour autant, il faut éviter l’excès, qui consisterait par exemple à inviter des personnes qui, inconsciemment ou pas, n’acceptent pas les règles du jeu. Typiquement, les individus – pour certains qualifiés bêtement de «complotistes», car ils ne le sont pas tous – qui ne font pas la différence entre les faits et les opinions. Ce problème est complexe et important. Il faudra trouver les moyens de le résoudre, afin qu’advienne la nuance.

Le philosophe Etienne Klein avance cette piste dans une récente interview du média Brut: «Il faut que les personnes nuancées s’engagent dans les débats de manière immodérée».
Voilà une bonne conclusion, à laquelle je souscris entièrement. Continuons le débat!

«Le courage de la nuance»
Jean Birnbaum (Seuil, 2021)
1948, Albert Camus: «Nous étouffons parmi des gens qui pensent avoir absolument raison». Une phrase qui est plus que jamais d'actualité, à l'heure des réseaux sociaux et des sujets de plus en plus clivants. Et ça tombe plutôt bien puisque le journaliste du Monde Jean Birnbaum s'est donné pour mission de questionner la place de la nuance dans notre société, dans un essai paru fin mars. Le pitch? Relire de grandes plumes «qui ne se sont pas contentées d’opposer l’idéologie à l’idéologie, les slogans aux slogans» et les catapulter à notre époque. Au programme, Albert Camus, George Orwell, Hannah Arendt ou encore Roland Barthes. Par ce bouquin, Jean Birnbaum voudrait retrouver le courage de penser que «dans le brouhaha des évidences, il n’y a pas plus radical que la nuance».
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