Ajoie humilie Bienne, puis le match dégénère totalement
Le poète canadien Al Purdy, célèbre pour son style direct, s'est intéressé au hockey comme aucun autre écrivain. C'est à lui que l'on doit cette célèbre définition de ce sport:
Meurtre et ballet. Voilà comment ce chantre des vastes prairies, des forêts infinies, des élans et des loups, a résumé ce sport. Deux univers que tout oppose. L'un incarne la grâce et l'élégance, l'autre la violence la plus sombre. Au hockey sur glace, ces deux mondes peuvent se rencontrer. Pas à l'opéra. Et difficile de trouver meilleure illustration des mots d'Al Purdy que la victoire d'Ajoie à Bienne (5-2) vendredi soir.
Ajoie dispose du plus petit budget de la ligue. Or, au hockey, le beau jeu coûte généralement une fortune. Ce que les Jurassiens ont réussi à produire pendant deux tiers-temps face aux Biennois est donc non seulement étonnant, mais presque inimaginable. Leur jeu est d'une légèreté déconcertante, presque aérien. Le puck est caressé plutôt que frappé. Il circule de canne en canne, au fil de combinaisons à une touche qui semblent guidées par une force invisible. Un véritable ballet. Chaque déplacement a sa raison d'être, comme dans une chorégraphie minutieusement préparée. Chaque passe semble s'inscrire dans un plan d'ensemble.
Le spectacle est orchestré depuis l'arrière par les frères Anttoni et Julius Honka, puis déployé en attaque par Julius Nättinen, Jerry Turkulainen, Kristian Tanus et le vieux renard canadien naturalisé Philip-Michaël Devos. L'entraîneur Ville Peltonen, davantage amoureux du beau jeu que partisan d'un hockey scandinave stéréotypé, mélange si habilement ses artistes et ses travailleurs que le feu d'artifice offensif ne s'interrompt jamais.
Il faut remonter aux Soviétiques des années 1960 et 1970 pour retrouver une telle virtuosité que celle déployée par Ajoie durant les 30 premières minutes à Bienne. Et personne ne peut dire si les Jurassiens réussiront un jour à reproduire pareille demi-heure de grâce.
Les Biennois, eux, sombrent peu à peu dans le désespoir. Ils se battent avec passion, comme ils l'ont toujours fait. Aucune trace de résignation. Ils n'ont pas non plus sous-estimé leur adversaire. Bien au contraire. Ils savent qu'une défaite ne ferait qu'aggraver leur crise. Mais ils sont impuissants. Impuissants face à Ajoie! A-t-on déjà vu cela? Probablement pas.
Puis, après 45 minutes et 8 secondes, toute cette splendeur disparaît dans un fracas assourdissant. L'art et le ballet cèdent la place à l'une des bagarres les plus violentes que le hockey suisse ait connues. Plusieurs duels éclatent simultanément, au point que les arbitres, pourtant irréprochables, ne parviennent plus à interrompre toutes les échauffourées à temps. Le triste sommet de cette explosion de violence est atteint lorsque Daniel Carr assène un terrible coup de poing à la tête de Gaëtan Haas, déjà à genoux sur la glace et incapable de se défendre. Même dans un sport aussi rude et viril que le hockey, une telle brutalité reste extrêmement rare.
Le Canadien écope de 50 minutes de pénalité pour cette action: cinq minutes pour s'être battu, assorties d'une pénalité de match, puis cinq minutes supplémentaires et une nouvelle pénalité de match pour ce coup de poing.
Gaëtan Haas avait déjà manqué presque toute la saison 2024/25 en raison d'une commotion cérébrale. Le voilà à nouveau victime de coups à la tête. Après la rencontre, son entraîneur Christian Dubé a indiqué qu'il n'était pas certain que son capitaine puisse rejouer immédiatement. En résumé, cinq joueurs sont envoyés prématurément sous la douche à la 46e minute: Daniel Carr, Jesse Zgraggen et Valentin Pilet côté ajoulot, Gaëtan Haas et Lias Andersson côté biennois.
Les bagarres sont sanctionnées par un total de 140 minutes de pénalité. Daniel Carr est provisoirement suspendu pour un match et une procédure disciplinaire a été ouverte. Cinq matchs de suspension supplémentaires devraient normalement suivre. Au minimum.
Ce qui rend cette bagarre générale si stupéfiante, c'est que jusqu'à cet instant, seules trois pénalités de deux minutes avaient été prononcées. Il ne s'agissait pas de l'une de ces rencontres électriques, où les provocations s'accumulent jusqu'à rendre une violente bagarre presque inévitable. L'escalade surgit comme un voleur dans la nuit. Sans prévenir, presque silencieusement, avec des conséquences dévastatrices.
Mais le calme n'est qu'apparent. Jusque dans les derniers rangs des tribunes, on sent que quelque chose se prépare, malgré le faible nombre de pénalités. Les Biennois sont complètement étourdis par le jeu adverse durant le premier tiers et regagnent les vestiaires sur le score de 1-3. Dès la première pause, ils changent de méthode et passent en force: 20 tirs à 5 dans le deuxième tiers, puis 20 à 8 dans le troisième. Mais Antoine Keller, véritable colosse de 191 centimètres, solide et combatif, repousse les pucks avec un calme stoïque. Son taux d'arrêts atteint 95,65%, alors même que les Biennois se montrent de plus en plus agressifs à son égard.
Au hockey, mettre la pression sur le gardien adverse est certes une qualité. Mais protéger son propre portier est tout aussi fondamental. Il est le joueur le plus important de l'équipe. Aucune formation au monde ne tolère que son dernier rempart soit pris pour cible à répétition. Ce sont précisément ces petites provocations biennoises, ces coups de boutoir répétés contre Antoine Keller, pourtant loin d'être inhabituels au hockey, qui font progressivement monter la tension. Et c'est justement après une nouvelle charge contre le gardien ajoulot que la bagarre générale éclate.
Al Purdy, décédé en 2000, aurait certainement constaté, s'il avait assisté à cette rencontre vendredi soir à Bienne, que son poème avait parfaitement saisi l'essence de ce match.
P.-S. Certains présidents de club feraient bien de profiter de la pause internationale, début novembre, pour demander à leur directeur sportif comment il se fait qu'Ajoie, avec si peu de moyens, soit parvenu à recruter de meilleurs étrangers que leur équipe, ainsi que le meilleur jeune gardien de la ligue.
