«Enlevé par les Russes»: la fin tragique de certains «Suisses d’étable»
«On cherche Suisse ou fille de ferme expérimentée.» Par cette annonce publiée en 1873, le propriétaire d’un domaine agricole en Allemagne souhaite moins engager une personne de nationalité suisse qu’un bon vacher pour son bétail. D’abord étroitement associé à une imagerie mêlant troupeaux broutant paisiblement l’herbe des riches pâturages helvétiques et meules de fromage d’Emmental, le terme «Suisse» désigne alors en Allemagne la profession de vacher. Il se décline en «Suisse d’étable» (Stallschweizer), «Suisse de montagne» (Oberschweizer) et même «Suisserie» (Schweizerei) pour désigner la laiterie où l’on fabrique et commercialise les produits laitiers.
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C’est vers 1750 que l’on assiste à l’émergence de ces termes dans les campagnes du nord de l’Allemagne. Il n’en va pas ainsi en Suisse, d’où nombre de jeunes hommes émigrent en Elbie Orientale à partir la moitié du 19ᵉ siècle pour y travailler au gardiennage et à la traite des vaches dans de vastes domaines agricoles.
Un rapport du consul suisse en charge de la Prusse-Orientale en révèle l’extraordinaire attractivité. De son poste à Königsberg, il écrit à Berne:
Les 10% restants se répartissent entre fermiers, ingénieurs, électriciens et prêtres. Nombres de ces émigrés ne reviendront pas en Suisse. Ils fondent des familles dans leur pays d’adoption, et certains d’entre eux feront fortune en établissant leur propre fromagerie traditionnelle suisse (Käserei nach Schweizer Art). L’assiduité au travail et la capacité d’adaptation des immigrés suisses étaient alors très appréciées.
Le remplacement des vaches hollandaises noires et blanches par du bétail suisse, notamment les vaches rouges et blanches de la race Simmental, a aussi contribué à la transformation en quelques années de certaines «Hollanderies» de l’époque en «Suisseries».
L’Association des vachers suisses (Verband der Schweizer Sennen) est fondée en 1897 à Berlin. Elle deviendra la Faîtière des Suisses (Allgemeiner Schweizerbund) en 1909. Présidée par le vacher suisse Thomas Camenzind, elle organisera des examens pour les «Suisses d’étable» et promulguera des ordonnances tarifaires pour près de 40 000 hommes travaillant le lait. Elle publiera aussi son propre journal, le Schweizer-Bund. Les «Suisses» appartenaient alors aux ouvriers les mieux payés des domaines des grands propriétaires terriens de l’époque, car un bétail bien soigné contribue de façon significative au rendement de l’agriculture.
A partir de 1912, l’administration fédérale à Berne manifeste son irritation quant à la qualification professionnelle de «Suisse» utilisée en Allemagne et en Autriche-Hongrie. Ses fonctionnaires demandent au Conseil fédéral de faire «remplacer le terme «Suisse» utilisé à mauvais escient pour définir un vacher dans le langage officiel par toute autre dénomination ne portant pas atteinte à notre sentiment national».
Les «Suisses» refusent d’être des vachers
La faîtière Allgemeine Schweizerbund dénonce énergiquement cette menace sur une tradition bien établie en adressant une note de protestation au Conseil fédéral:
L’affaire restera en suspens pendant 20 ans jusqu’en 1931, lorsqu’un décret édicté par le ministre du travail du Reich vient remplacer la qualification professionnelle «Suisse» (Schweizer) par vacher (Melker).
Les vachers suisses se font rares dans les domaines agricoles allemands à partir du milieu des années 1930. Malgré cette pénurie, l’idéologie nationale-socialiste veut privilégier l’emploi des hommes allemands sur sol allemand. En 1936, le consul suisse de Königsberg écrit à Berne:
Les derniers indices de la présence, pendant presque un siècle, de vachers et de fromagers suisses dans l’est du Reich allemand sont révélés par des recherches de parenté émise dès 1946, et pendant l’après-guerre.
On en veut pour preuve le cas des frères bernois Albert et Johannes Friedli, deux travailleurs signalés pour la dernière fois au domaine de Gauten à Samland. Ou celui de Fritz Aeschlimann de Langnau (BE), vacher au domaine de Raulitt dans les environs de Königsberg. Ne disposant souvent d’aucune indication précise, les autorités restent dans le flou. Pour Fritz Aeschlimann: «On suppose qu’il a été enlevé par les Russes.» Quant au Fribourgeois d’Alterswil Ludwig Grossrieder, «il a disparu après sa fuite». Fin de l’histoire des «Suisses» en Allemagne.
Certaines régions «suisses» d’Allemagne connurent un meilleur sort: aujourd’hui encore, Suisse franconienne, Suisse cachoubienne et Suisse saxonne demeurent des lieux de mémoire. La gastronomie helvétique inspire aussi nos voisins allemands, attirant des milliers de clients dans des restaurants à l’enseigne du Schweizerhof, de la Schweizer Stube ou encore de la Schweizerhaus. Nul doute que la plupart de ces établissements servent aussi du lait, bouclant ainsi la boucle de notre histoire.
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