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Interview

«Les théories du complot menacent la démocratie»

Psychologue social à l'Université de Fribourg, Pascal Wagner-Egger vient de publier «Psychologie des croyances aux théories du complot». Des premiers pas sur la lune au Covid, le chercheur décortique ces récits parallèles et explique pourquoi ils sont si séduisants. Entretien.



En plus du Covid, la pandémie a répandu un autre virus: Le complotisme. Tout sauf une surprise pour Pascal Wagner-Egger qui étudie le domaine depuis plus de quinze ans. «Toute période d'anxiété, que ce soit les guerres, les attentats, les accidents d'avions, est favorable à ce type de récits. La pandémie dure depuis plus d'une année, ce n'est pas étonnant qu'on ait droit à un festival de théories du complot», explique le chercheur en psychologie sociale à l'Université de Fribourg qui vient de publier Psychologie des croyances aux théories du complot.

«Aucun complot n'a jamais été mis à jour par un complotiste»

A vos yeux, c'est quoi le complotisme? Comment faites-vous la différence avec le simple fait de se poser des questions?
Pascal Wagner-Egger: La formule la plus simple, c'est de dire que le complotisme, c'est la religion du complot. Une croyance dans des complots, sans preuve suffisante. On peut avoir des suspicions, mais il faut les prouver. L'immense majorité des théories sont fausses. Tout est possible, mais c'est extrêmement peu probable. Concernant des complots comme le 11 septembre, il y a tellement de personnes qui auraient dû être mises au courant qu'il y aurait forcément eu des fuites un jour ou l'autre. Les véritables complots existent, mais ils sont rares et mis à jour par de vrais enquêteurs, des journalistes par exemple. L'enquête, à l’inverse de la religion, c'est la science du complot.

11 septembre

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Qu'est-ce que les théories du complot apportent à ceux qui y croient?
Cela rassure au niveau psychologique d'avoir un coupable et une explication directe face à une catastrophe anxiogène. La réalité est plus incertaine. On a aussi l'impression d'être supérieur parce qu'on connaît la vérité alors que les autres sont des moutons. Il y a également un sentiment d'appartenance à une communauté qui sécurise, un peu comme dans les sectes.

Certaines personnes sont plus susceptibles d'être sensibles à ces théories que d'autres?
La première chose à dire, c'est qu'on peut toutes et tous être attirés par ces récits. Moi-même, quand j'ai entendu parler des théories sur le 11 septembre, je me suis posé un certain nombre de questions qui n’ont trouvé des réponses que plus tard, sur les sites de «debunking». C'est pour cela que les théories du complot ont autant de succès. Mais, c'est vrai qu'il y a des gens qui sont plus à risques, notamment les groupes en bas de l'échelle sociale. Elles sont victimes des inégalités donc elles se retrouvent dans ce discours qui accuse les élites. Cela touche également beaucoup les individus anxieux qui ont une moins bonne estime d'eux-mêmes.

«Les complotistes vivent dans une réalité totalement inversée: ils pensent que c'est nous qui sommes naïfs et stupides»

Dans votre livre, vous expliquez pourquoi notre cerveau est particulièrement réceptif aux théories du complot...
Effectivement, notre cerveau fonctionne selon deux modes: il y a le mode analytique, qui est très coûteux en énergie et que l'on utilise, par exemple, pour faire des maths. Mais la plupart du temps, on se sert du mode de pensée intuitif qui est très rapide et qui nous vient de nos ancêtres. Si vous entendez un gros bruit derrière vous dans la forêt, vous avez peur et vous fuyez. Au pire, vous avez couru pour rien. Vous vous trompez le plus souvent, mais dans certains rares cas cela vous sauvera la vie. Même si cela n'est plus utile pour notre survie aujourd'hui, notre cerveau fonctionne toujours selon ces biais cognitifs, comme le biais d’intentionnalité que je viens de décrire.

Diana

Image: Shutterstock

Il y a également le biais de proportionnalité. Si un événement est important, la cause doit l'être également: Diana était une princesse, elle ne peut pas être morte dans un bête accident de la route. Finalement, notre cerveau est aussi très sensible aux données erratiques: on va se concentrer sur toutes les petites choses en apparence bizarres de la version officielle ou les coïncidences qu’on peut toujours trouver en analysant les détails. A partir de quelques soupçons, on peut tout imaginer.

Le thème prend de plus en plus d'importance, comment l'expliquez-vous?
Internet joue un rôle central, c'est un extraordinaire diffuseur de contenus et il stocke l'information sur le long-terme. Avant, une rumeur disparaissait avec le temps. Aujourd'hui, il est beaucoup plus facile de lancer une fausse information que de la corriger. Dans l'esprit des gens, il y a également de plus en plus un sentiment d'inégalité sociale. Les études le montrent: Plus les écarts entre les hauts et les bas salaires sont élevés, plus les théories du complot ont du succès.

En tout cas, on peut dire que vous avez le sens du timing. Avec le Covid, vous sortez votre livre au bon moment...
C'est justement une illustration d'un raisonnement complotiste. Le thème est devenu très médiatique, donc on peut penser que j'en profite pour attirer l'attention et vendre davantage de livres. C'est peut-être vrai, mais sans enquête, on n'en sait rien. En réalité, j'ai commencé à m'intéresser au domaine en 2004-2005 et à écrire mon livre en 2019.

«Mon livre n'a rien d'idéologique, tout ce qui est écrit vient de données empiriques»

Quels sont les dangers de ces théories?
Tant qu'elles n'ont pas de conséquences sociales, peu importe qu'elles soient vraies ou fausses. Mais là où ça devient dangereux, c'est qu'à un degré élevé le complotisme sape la confiance de base dans la démocratie. Cela amène un désintérêt pour la politique, car les gens ont l'impression de vivre dans une dictature. Très concrètement, si on ne croit plus dans la science, on ne fait plus confiance aux vaccins; si on est climatosceptique, on ne fait plus aucun effort pour le climat. Cela peut aussi virer au racisme et à l'antisémitisme. Un bon exemple, c'est ce qu'il s'est passé au Capitole avec Trump. C'était les prémisses d'une mini guerre civile. Si le mouvement continue à se radicaliser, c'est un risque qu'il va falloir surveiller et que surveillent déjà les services de renseignements.

«Au départ, c'était des croyances exotiques. Aujourd'hui, elles menacent notre société»

Alors, qu'est-ce qu'on fait?
Il y a plusieurs solutions. D'un point de vue social, ce n'est pas évident, mais il faudrait réduire les inégalités et aller vers une société qui redistribue mieux les richesses. D'un point de vue psychologique, on peut développer l'esprit critique du public, notamment via l'éducation aux médias dans les écoles. Finalement, sur Internet, on peut retirer les vidéos trop exagérément complotistes des plateformes grand public comme le fait Youtube, ou poser des questions simples sur le fond d’un article aux gens qui veulent le reposter sur les réseaux sociaux, ce qui diminue largement sa dissémination.

La censure, c'est la bonne solution, selon vous?
La question n'est pas simple. La censure, ce n'est jamais une bonne solution, mais c'est une manière de limiter les dégâts en empêchant ce contenu d'avoir une audience qu'il ne devrait pas. La liberté d'expression totale pose aussi problème, par rapport par exemple au racisme et à l'antisémitisme. Mais ce n'est pas non plus une censure totale, car on peut trouver ces vidéos sur d'autres sites.

«Psychologie des croyances aux théories du complot», PUG, 2021


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source: sda / maxim shipenkov
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