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Soldats finlandais et le professeur Jussi Hanhimäki (en médaillon).
Soldats finlandais et le professeur Jussi Hanhimäki (en médaillon). Image: Flickr/watson
Interview

Adhésion à l'Otan: «La Finlande se sent menacée dans son existence»

Jussi Hanhimäki est finlandais. Il est professeur d'histoire internationale à l'Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) de Genève. Il réagit à la volonté de la Finlande annoncée ce jeudi matin par le gouvernement d'adhérer à l'Otan.
12.05.2022, 14:2012.05.2022, 19:06

Le gouvernement finlandais a fait part, jeudi matin, de sa volonté que la Finlande, jusqu'ici neutre, puisse adhérer «sans délai» à l'Otan, la grande alliance militaire occidentale. La réaction russe a été immédiate. La Russie considère l'entrée de la Finlande dans l'Alliance atlantique comme une «menace» pour elle-même. «L'Otan se dirige vers nous», a déclaré le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov, cité par l'agence Interfax. Professeur à l'Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) de Genève, Jussi Hanhimäki, de nationalité finlandaise, a répondu aux questions de watson.

76% des Finlandais sont pour

Pourquoi la Finlande, 5,5 millions d'habitants, pays neutre depuis 1948, demande-t-elle son adhésion «sans délai» à l’Otan?
Jussi Hanhimäki:
L’attaque de la Russie contre l’Ukraine, le 24 février, a été le grand déclencheur. L’opinion publique finlandaise a pris peur. Les Finlandais, qui ont une frontière de plus de 1300 kilomètres avec la Russie, se sont soudain sentis vulnérables. Avant le 24 février, seuls 30% d’entre eux étaient favorables à une adhésion à l’Otan. Cette proportion atteint aujourd’hui 76%. Cela veut dire qu’une majorité de Finlandais pense que leur pays n’est plus protégé par sa neutralité face à la menace russe. La situation ukrainienne sert d’exemple: il se dit que c’est parce que l’Ukraine n’était pas membre de l’Otan que la Russie s’est permise de l’envahir.

Pourquoi, avant le 24 février, seuls 30% des Finlandais étaient-ils pour l’adhésion de leur pays à l’Otan?
Parce qu’ils ne se sentaient pas menacés dans leur existence. Avant cela, et pendant près de 80 ans, ils ont pensé que la neutralité était leur meilleure garantie de sécurité. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.

Votre neutralité vous a pourtant été imposée par l’Union soviétique…
Oui, et nous nous y étions faits. En 1948, la Finlande et l’URSS ont signé un pacte, aux termes duquel la Finlande renonçait à adhérer à une alliance militaire en échange de l’engagement côté soviétique à ne pas l’envahir comme elle fit des pays baltes. D’où le terme de «finlandisation», en vogue durant la guerre froide, qui exprimait l’idée d’une souveraineté limitée.

Quand ce pacte a-t-il cessé d’exister?
Après la chute de l’URSS en 1991. L’URSS n’existant plus, le pacte perdait sa raison d’être. La Finlande a décidé d’y mettre fin unilatéralement.

Quand la Finlande combattait aux côtés de l'Allemagne

Que s’est-il passé entre la Finlande et l’ex-URSS durant la Seconde Guerre mondiale?
A l’hiver 1939-1940, il y a eu une guerre entre l’ex-URSS et la Finlande. Les Soviétiques ont envahi la Carélie, à l’époque un territoire finlandais, situé à l’Est du pays. Après trois mois de conflit, les deux parties ont signé un traité de paix, la Finlande cédant une partie de la Carélie à l’URSS. En 1941, après que l’Allemagne eut rompu le Pacte germano-soviétique, la Finlande s’est alliée à l’Allemagne pour attaquer l’URSS, dans le but de récupérer les territoires cédés un an plus tôt. Cette agression conjointe avec l’Allemagne nazie explique aussi la dureté des conditions soviétiques à la fin de la guerre.

Avant la Seconde Guerre mondiale, quel était le statut de la Finlande?
La Finlande a acquis son indépendance après la Première Guerre mondiale. Elle a alors cherché des garanties de sécurité en se rapprochant de la Suède et des pays baltes. La neutralité n’était à l’époque qu’une option.

Vous-même, de quelle région de la Finlande êtes-vous originaire?
De la région d’Helsinki, la capitale, au Sud de la Finlande, à environ 400 kilomètres de la frontière russe. J’y ai toute ma famille.

Personnellement, êtes-vous favorable à l’adhésion de la Finlande à l’Otan?

«L’adhésion à l'Otan me paraît être une option logique dans le moment que nous vivons. Il y a plus de risques pour la Finlande à demeurer hors de l’Otan qu’à y entrer. En réalité, c’est devenu une option en 2014, après l’annexion de la Crimée par la Russie»

Ce a quoi la Finlande doit se préparer

A quelles représailles ou mesures de rétorsion la Finlande doit-elle s’attendre, à présent qu’elle a décidé de poser sa candidature à l’Otan?
Elle pourrait couper l’approvisionnement en gaz naturel, la Finlande étant comme d’autres pays dépendant du gaz russe. La Russie pourrait aussi lancer des cyberattaques ou chercher à influencer l’opinion finlandaise par le truchement du cyber.

Dans quel délai la Finlande pourrait-elle adhérer à l’Otan?
Le parlement finlandais doit se réunir en début de semaine prochaine pour voter là-dessus. Il ne fait guère de doute qu’il se prononcera en faveur de l’adhésion, comme viennent de le faire le président et le premier ministre. Ensuite, ce sera aux trente membres de l’Otan d’accepter ou non la demande finlandaise. L’Alliance atlantique devrait en débattre lors de sa réunion en juin à Madrid. Normalement, il faut compter six à huit mois, mais là, les choses pourraient aller plus vite, ce que souhaite la Finlande.

Est-ce que la vie quotidienne des Finlandais vivant à la frontière avec la Russie pourrait en être affectée?
Pas vraiment. Il n’y a pas de trafic pendulaire quotidien entre les deux pays comme entre la France et la Suisse, par exemple. Il n’y a pas de Russes qui viennent chaque jour travailler en Finlande. C’est très tranquille, si l’on peut dire. Depuis le 24 février, et là, c’est en lien avec la guerre en Ukraine, la liaison ferroviaire entre Helsinki et Saint-Pétersbourg est interrompue.

Comment se passe la vie au quotidien entre Finlandais et Russes

Cela dit, est-ce que des relations d’amitié se sont nouées entre la Russie et la Finlande au fil du temps?
Oui, il y a des sociétés d’amitié, des relations culturelles entre les deux pays. Il y a eu le week-end dernier à Helsinki des manifestations pro-russes, qui n’ont pas rencontré beaucoup de succès.

Y a-t-il des mariages mixtes entre Russes et Finlandais?
Oui bien sûr, d'ailleurs, après le 24 février, la situation pour les couples mixtes est devenue compliquée. Et puis, des Russes ont des propriétés en Finlande.

Comme Finlandais, êtes-vous touché, ému par ce changement?
Comme historien, j’essaie d’être détaché de cette histoire en cours. Mais oui, dans ma vie, c’est un changement. Et c’est un plus grand changement que ne le fut l’adhésion de la Finlande à l’Union européenne après la fin de la guerre froide. Là, je dirais que c’est encore plus sérieux, car il en va de la sécurité.​

Pensez-vous que la Suisse, dont la neutralité n’obéit pas à la même histoire que celle de la Finlande, pourrait un jour adhérer à l’Otan?
La Suisse? Elle est loin de la menace russe. Sa situation géographique n’est pas du tout comparable à celle de la Finlande.

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