«Les démocrates risquent d'en payer le prix»
On s'attendait à une défaite des républicains. Mais la victoire des démocrates a été bien plus large que prévu. Qu'est-ce qui vous a le plus surpris lors de cette soirée électorale?
Barton Lee: C'est surtout l'ampleur de la victoire qui m'impressionne. En général, le parti du président perd des sièges lors de ce type de scrutins. Mais cette fois, les pertes sont nettement supérieures à la normale. Traditionnellement, on pourrait s'attendre à un recul d'environ 26 sièges à la Chambre des représentants. Or, les projections font désormais état d'une quarantaine de sièges en moins, voire davantage.
James Talarico et Abdul El-Sayed figurent parmi les grands vainqueurs côté démocrate. Ils incarnent deux courants très différents. Quelle direction le parti va-t-il désormais prendre?
Je pense que cela va provoquer un conflit majeur en son sein. Les tensions entre l'aile progressiste et l'aile modérée ont toujours existé. Chaque camp va maintenant interpréter les résultats comme une validation de sa propre ligne politique. Pourtant, une majorité d'électeurs démocrates souhaitent conserver l'orientation actuelle, voire opérer un recentrage. Je ne perçois donc pas cette forte poussée vers la gauche dont parlent si souvent les commentateurs.
Vous percevez autre chose?
Je suis optimiste quant à la capacité du parti à retrouver son unité. Au bout du compte, les démocrates doivent surtout prouver une chose: qu'ils sont capables de gouverner. C'est essentiel dans la perspective de 2028.
Les démocrates risquent-ils de perdre d'autres soutiens au cours des deux prochaines années?
C'est probable. Le danger, c'est que les électeurs nourrissent des attentes trop importantes compte tenu des contraintes institutionnelles. Si les démocrates ne parviennent pas à y répondre, ils risquent d'en payer le prix politique.
De quelles contraintes parlez-vous?
Trump peut opposer son veto à certaines lois, notamment celles qui visent à annuler ses coupes dans le système de santé ou à supprimer ses droits de douane. Mais ce pouvoir de veto peut aussi se retourner contre lui: s'il bloque des mesures populaires, il s'expose à des pressions politiques. Comme les deux camps en sont conscients, cela devrait surtout les contraindre à trouver des compromis.
Quelles conséquences cela aura-t-il pour les républicains
D'une certaine manière, leur lourde défaite pourrait leur servir. Jusqu'à présent, ils devaient soutenir les mesures impopulaires de Trump. Désormais, ils pourront invoquer les majorités démocrates et la nécessité de trouver des compromis. Ils pourront ainsi afficher leur soutien au programme du président tout en acceptant des compromis qui correspondent davantage à leurs propres préférences.
Cette défaite risque-t-elle de provoquer une fracture au sein du Parti républicain?
Je pense que nous allons assister à une prise de distance assez nette vis-à-vis de Trump. Lors des élections précédentes, la donne semblait plutôt claire: se ranger derrière les positions du milliardaire et obtenir son soutien garantissait presque la victoire. Cette fois, au Sénat, il semble que seuls 50% environ des candidats qu'il a soutenus aient été élus.
Vous vous attendez donc à ce que de nombreux républicains prennent publiquement leurs distances avec lui?
Non. Certains le feront, bien sûr. Mais les gens n'aiment pas reconnaître qu'ils se sont trompés. Ils préfèrent promettre une nouvelle orientation, meilleure que la précédente, sans avoir à assumer la responsabilité de leurs choix passés. C'est un exercice d'équilibriste difficile. Il faut aussi tenir compte du fait que les républicains qui ont conservé leur siège viennent généralement de circonscriptions très conservatrices. Le groupe républicain au Congrès sera donc, dans son ensemble, encore plus conservateur.
Les démocrates ont également annoncé leur intention d'ouvrir plusieurs enquêtes.
Je suppose qu'ils aborderont ces questions avec une certaine retenue dans un premier temps. Leur programme des 100 premiers jours, voire des 100 premières heures, se concentrera d'abord sur des mesures très précises, pour lesquelles ils peuvent obtenir des résultats. Leur situation est délicate. Ils veulent défendre ce qu'ils estiment juste, tout comme leurs électeurs. Mais ils souhaitent aussi éviter de politiser davantage le débat et de braquer les électeurs du camp adverse. Je ne serais pas surpris que certaines de ces initiatives soient finalement abandonnées.
Il reste encore deux mois avant l'ouverture de la nouvelle législature au Congrès. Que comptent faire les républicains d'ici là?
Ils vont tenter de faire adopter rapidement des lois et de pérenniser certaines des mesures qu'ils ont prises avant de perdre leur majorité. Ils chercheront notamment à consolider certaines de leurs politiques, comme les droits de douane. Ils pourraient aussi adopter des lois omnibus, qui regroupent de nombreuses dispositions différentes. Cela permet de gagner du temps et d'associer des textes indispensables à des mesures politiquement moins populaires.
Elle pourrait entraîner un «shutdown», c'est-à-dire une paralysie partielle de l'administration fédérale, et provoquer de nouveaux affrontements. Les républicains devraient également tenter d'accélérer les nominations de juges et de responsables au sein de l'exécutif.
Quelle attitude Trump va-t-il désormais adopter face aux démocrates?
Il a déjà déclaré qu'il se réjouissait de travailler avec eux au Congrès et de trouver des compromis. Il les a également félicités pour leur victoire dans la nuit de mardi à mercredi, sans contester les résultats. C'est une attitude très différente de celle qu'il avait adoptée auparavant.
Vous le croyez lorsqu'il tient ces propos?
Je pense qu'il n'aura pas vraiment le choix. Mais nous savons aussi qu'il affirme ne pas accorder beaucoup d'importance à sa popularité. Cela comporte certains risques, car le soutien de l'opinion publique est normalement l'un des facteurs qui poussent les présidents à se montrer plus coopératifs.
Son statut de «lame duck», ou président en fin de mandat, pourrait-il donc le rendre encore plus extrême?
Peut-être. Mais il est entouré de nombreuses personnes pour qui l'avenir du Parti républicain compte énormément. Le secrétaire d'Etat, Marco Rubio et le vice-président, JD Vance, par exemple, se présenteront probablement eux-mêmes à l'élection présidentielle.
Trump veut-il continuer à jouer les faiseurs de rois?
Absolument.
A quel point la société américaine est-elle divisée après ces élections de mi-mandat?
On observer une polarisation très marquée sur le plan politique. Dans la population, le constat est moins tranché: les préférences politiques des Américains ont étonnamment peu évolué au cours des trois ou quatre dernières décennies. Ce sont surtout les personnes qui s'identifient clairement comme républicaines ou démocrates qui se sont éloignées les unes des autres. Autrement dit, ce sont les partis qui divergent, pas nécessairement la société dans son ensemble.
Comment expliquez-vous ce décalage?
Les gens sont devenus plus partisans et se reconnaissent plus nettement dans des camps idéologiques. Aujourd'hui, une personne qui se considère comme républicaine partage moins souvent les positions des démocrates sur toute une série de sujets, et inversement. Dans le même temps, l'hostilité envers le parti adverse et ses sympathisants s'est renforcée. Même si les divergences sur des questions concrètes n'ont guère augmenté, les deux camps se supportent beaucoup moins qu'auparavant.
Dans quelle mesure ce vote était-il un rejet de Trump plutôt qu'une véritable adhésion aux démocrates?
Après avoir voté, de nombreux électeurs ayant changé de camp ont déclaré: «J'ai voté démocrate parce que je n'aime pas Trump». Parallèlement, les données montrent que les deux partis sont impopulaires. Pour beaucoup, les démocrates représentaient peut-être tout simplement le moindre mal. Les deux partis devront en tirer des leçons.
Les démocrates ont-ils un programme pour les deux prochaines années?
Cela fait un certain temps qu'ils n'ont plus eu à prendre l'initiative sur le plan politique. Ils n'avaient donc guère de raisons d'élaborer un programme complet.
Ses priorités: le système de santé et l'annulation des coupes budgétaires de Trump, la suppression de certains droits de douane et l'instauration de règles obligeant le Congrès à réautoriser régulièrement ces droits de douane. Ces mesures pourraient recueillir le soutien de certains républicains, notamment parce qu'un président démocrate pourrait y être soumis à partir de 2029. S'y ajoute la limitation des fonds consacrés à la guerre contre l'Iran.
(Adaptation française: Valentine Zenker)
