Attention au «gorille vieillissant»
A l'inverse de certaines équipes sportives condamnées à ne jamais se battre pour un titre, le Parti démocrate peut difficilement être qualifié d’outsider, ne serait-ce qu’en raison du système politique américain dominé par deux partis. Ces deux dernières années, il a pourtant dû se sentir dans cette position à Washington, puisque les Républicains contrôlaient la Maison-Blanche et les deux chambres du Congrès. Les Démocrates n’étaient pas seulement privés de pouvoir: ils semblaient désemparés.
Comme souvent, les élections de mi-mandat ont servi de jugement sur le président en exercice. Et Trump a essuyé une gifle brutale et sans appel. Pour les Démocrates, ce fut au contraire un triomphe sans précédent. Ils ont conquis la majorité au Sénat et à la Chambre des représentants, dépassant les prévisions les plus audacieuses.
Le Texas passe au bleu
«Nous assistons à un tsunami», a confié un haut responsable républicain à Politico. Un autre a parlé de la pire défaite électorale de son existence, «et probablement de l’histoire». Le Grand Old Party (GOP) a perdu des mandats que personne ne pensait menacés, notamment un siège au Sénat en Caroline du Sud et le poste de gouverneur du Texas.
Et le Texas, justement. Depuis des années, les Démocrates rêvaient de faire passer au bleu (couleur historique du Parti démocrate) cet Etat conservateur emblématique. Ils y sont désormais parvenus avec le nouveau sénateur James Talarico et la gouverneure Gina Hinojosa. La carte électorale de la Chambre des représentants affiche elle aussi nettement plus de circonscriptions bleues que rouges.
Les Latinos font payer Trump
Ce résultat n’est pas totalement inattendu. Dès le vote anticipé, une participation record des Latinos s’était dessinée. Beaucoup d’entre eux avaient voté pour Donald Trump deux ans auparavant, mais sont désormais revenus en masse vers les Démocrates. Ce revirement s’explique aussi par la brutalité des opérations menées par la police de l’immigration ICE contre les migrants «illégaux», qui sont majoritairement latino-américains.
Il s'agit là de la principale raison de ce tsunami: Donald Trump a rompu presque toutes les promesses qui lui avaient permis de gagner en 2024. Il a pratiquement verrouillé la frontière sud avec le Mexique, ce que beaucoup d’Américains approuvent. Les descentes de l’ICE sont toutefois très impopulaires, notamment parce qu’elles nuisent à l’économie, par exemple aux agriculteurs.
Cela explique sans doute en partie pourquoi les Républicains ont perdu leurs sièges au Sénat dans l’Iowa et le Kansas, deux Etats agricoles du Midwest. Au Kansas, les Démocrates ont remporté une élection sénatoriale pour la première fois depuis près d’un siècle. Même en Louisiane et dans le Mississippi, deux Etats du Sud, les Républicains ont dû affronter des scrutins beaucoup plus serrés que prévu.
Le coût de la vie a fâché les électeurs
Rien d’étonnant à cela: Donald Trump ne s’est pas seulement livré à des excès en matière migratoire. Il a également déclenché une étrange guerre contre l’Iran et aggravé une inflation déjà élevée. Sur deux sujets centraux pour les Américains, il a donc fait exactement le contraire de ce qu’il avait promis lors de sa seconde investiture, en janvier 2025.
Le coût de la vie est devenu un lourd fardeau. Et pas uniquement pour les plus modestes, auxquels la loi «Big and Beautiful» a supprimé des aides alimentaires ainsi que des prestations de l’assurance maladie Medicaid. Dans les classes moyennes aussi, beaucoup se demandent s’ils ont encore les moyens de faire le plein à la station-service, pendant que Donald Trump se félicite des plantureux bénéfices des groupes pétroliers.
Environ 70% des Américains estiment que Donald Trump a échoué à préserver leur pouvoir d’achat. Une autre thématique s’est imposée ces dernières semaines: la corruption éhontée du président et de son entourage. Donald Trump est ainsi soupçonné d’avoir commis des délits d’initié sur les actions de Boeing, ExxonMobil et Nvidia.
Trump concentré sur son héritage
Donald Trump aurait ainsi empoché des millions pendant que nombre de ses compatriotes ne savent guère comment tenir jusqu’à la fin du mois. Il ne semble de toute façon plus se préoccuper que de l’héritage qu’il laissera en tant que «plus grand président de tous les temps», notamment à travers des constructions grandioses à Washington. Même la guerre contre l’Iran peut être interprétée sous cet angle.
Le tsunami bleu des élections de mi-mandat peut être vu comme un immense «buyer’s remorse», un regret de l’acheteur, selon une expression boursière. Beaucoup d’électeurs regrettent d’avoir choisi Donald Trump en 2024. Selon Politico, même des circonscriptions comptant une forte proportion de sympathisants MAGA ont glissé vers le Parti démocrate. Pendant les deux prochaines années, le Congrès pourra désormais rendre la vie difficile au président.
Le scrutin s'est déroulé sans accroc
Donald Trump semble pour l’instant accepter le résultat. «Je ne figurais pas sur le bulletin de vote», a-t-il expliqué pendant la nuit électorale pour justifier cette défaite monumentale. Pour une fois, il n’a pas tout à fait tort. Lors des élections présidentielles de 2016 et 2024, et même en 2020, il a chaque fois obtenu de meilleurs résultats que ne le laissaient prévoir les sondages.
Les pires craintes ne se sont en tout cas pas concrétisées. Le scrutin de mardi s’est déroulé dans l’ensemble de manière calme et fluide, abstraction faite de quelques incidents presque inévitables. Il faut s’attendre à ce que le ministère de la Justice tente de contester certains résultats devant les tribunaux. Ces procédures ne devraient toutefois provoquer, tout au plus, que des retards.
L'Europe doit se méfier d'un Trump blessé
Il faut néanmoins s’attendre à ce que Donald Trump devienne encore plus imprévisible et dangereux au cours des deux prochaines années, ce dont les Européens devraient ressentir les effets. Il se comportera «comme un gorille vieillissant au dos argenté», redoute «The Economist». Son narcissisme ne lui laisse guère d’autre choix. Une chose est toutefois certaine: son image de gagnant est anéantie.
«Telle est la malédiction de la mauvaise action: en se perpétuant, elle ne peut qu’engendrer le mal», peut-on lire dans «Wallenstein», de Friedrich Schiller. Dans le cas de Donald Trump, ses méfaits lui ont explosé à la figure. Après la désillusion de 2024, un constat s’impose: la démocratie américaine n’est pas perdue.
(Traduction et adaptation en français par Bastien Trottet)
