Un mystérieux fichier calcule comment plonger l’Ukraine dans le noir
20 drones pour une installation de chauffage, cinq missiles pour une centrale de cogénération: voilà comment les auteurs d'un document rédigé en russe ont calculé les moyens nécessaires à d'éventuelles attaques contre les infrastructures énergétiques de l'Ukraine. Pour chaque installation, ils précisent le nombre de drones, de missiles ou de bombes nécessaires.
L'équipe d'investigation «Schemes», de Radio Free Europe/Radio Liberty (RFE/RL), affirme avoir obtenu ce document auprès de sources au sein des forces armées ukrainiennes. Datée d'août 2026, l'analyse répertorie 60 infrastructures essentielles à l'approvisionnement du pays en électricité, en chauffage et en eau: ce sont les «objectifs prioritaires».
Les principales cibles seraient la capitale, Kiev, ainsi que les grandes villes de Kharkiv, dans l'est du pays, et d'Odessa, dans le sud. Selon les calculs présentés dans le document, leur approvisionnement en électricité pourrait être réduit jusqu'à 90%. D'autres grandes villes figurent également sur la liste. Il n'a toutefois pas été possible de confirmer de manière indépendante si les attaques pourraient réellement avoir les effets escomptés.
Des millions de personnes pourraient être privées d'électricité
Le document ne concerne pas uniquement les centrales électriques. Il recense également des stations de pompage, des installations de traitement des eaux usées, des systèmes de chauffage, ainsi que des lignes électriques et des postes de transformation situés à la frontière occidentale du pays. Ces infrastructures permettent à l'Ukraine d'importer de l'électricité depuis les pays européens voisins. Leur mise hors service pourrait fragiliser davantage son approvisionnement.
Pour les 60 cibles répertoriées, les auteurs estiment qu'il faudrait jusqu'à 770 drones et engins volants similaires, 170 bombes aériennes guidées ainsi qu'environ 75 missiles Iskander et Kinjal. Il s'agit de besoins théoriques, et non de quantités effectivement utilisées ou de taux de réussite vérifiés.
Même les trois centrales nucléaires encore sous contrôle ukrainien figurent dans l'analyse. Le document ne vise toutefois que les installations à haute tension qui permettent d'acheminer l'électricité produite par ces centrales vers le réseau. Il ne prévoit aucune attaque contre les réacteurs eux-mêmes. Selon RFE/RL, les éventuels risques nucléaires n'y sont pas abordés.
Les risques pour les civils sont en revanche mentionnés, mais seulement dans une note marginale. Concernant les installations de chauffage situées dans des zones résidentielles, les auteurs signalent que certaines armes pourraient faire des victimes civiles.
Et la Russie a déjà montré qu'elle ciblait délibérément ce type d'infrastructures. Le 30 septembre, de violentes frappes russes contre Kiev et ses environs ont touché deux centrales de cogénération dans la capitale et une autre centrale située à l'extérieur de la ville. Les trois installations figurent sur la liste examinée par «Schemes». Selon les autorités ukrainiennes, ces attaques ont fait cinq morts, dont un enfant.
Rien ne prouve, cependant, que ces frappes aient été menées sur la base du document. Aucun lien n'a pu être prouvé, la Russie attaquant ce type d'installations depuis des années. Selon le Parquet général ukrainien, des enquêtes portent désormais sur 3374 attaques visant au total 1177 infrastructures énergétiques. Ces chiffres n'ont pas pu être vérifiés de manière indépendante.
Dès la mi-septembre, le ministre ukrainien de l'Energie, Denys Chmyhal, avait averti les partenaires occidentaux du risque de nouvelles frappes russes contre les infrastructures énergétiques. Il s'appuyait sur des renseignements des services secrets. Sa description correspond en grande partie au contenu du document rendu public.
Mais à quel point ces calculs sont-ils concrets? «Ce n'est pas un ordre de combat», a déclaré l'expert ukrainien en énergie Oleksandr Khartchenko à RFE/RL. Selon lui, ce document serait un dossier préparatoire destiné à de hauts responsables russes.
Un représentant de l'industrie ukrainienne de l'armement a également expliqué aux journalistes qu'il s'agissait d'une estimation des moyens nécessaires. Le document ne permet pas de déduire des dates précises d'attaques ni d'identifier des opérations concrètes. Par ailleurs, certaines pages manquent et les métadonnées du fichier ont été modifiées. Dans un premier temps, le Kremlin n'a pas réagi à cette enquête.
Des attaques malgré le «cessez-le-feu» de Trump
Pendant ce temps, la Russie poursuit ses frappes contre les infrastructures énergétiques ukrainiennes. Dimanche, le président américain Donald Trump avait annoncé un prétendu cessez-le-feu concernant les attaques contre les installations énergétiques. Mais aucun accord de ce type n'a été confirmé, ni par Kiev ni par Moscou.
Lundi, le président Volodymyr Zelensky a de nouveau fait état d'attaques contre les infrastructures énergétiques. De vastes secteurs de Kiev auraient été temporairement privés d'électricité et d'eau. Peu après l'annonce de Trump, la Russie aurait également délibérément ciblé une centrale électrique à Kharkiv. Volodymyr Zelensky a affirmé que l'Ukraine était prête à mettre fin aux attaques de manière réciproque, à condition que la Russie cesse elle aussi ses frappes.
Reste à savoir si le document qui a fait surface a joué un rôle dans les dernières attaques. Il montre néanmoins avec quel degré de précision d'éventuelles frappes contre les infrastructures énergétiques ukrainiennes ont été planifiées. En hiver, de nouvelles coupures pourraient avoir de graves conséquences pour des millions de personnes. (trad. hun)

