Le rapport de force a changé dans la guerre des drones en Ukraine
Deux chiffres pour commencer: 476 et 456. Ce sont les drones ennemis que l'armée ukrainienne et les forces russes ont affirmé avoir abattus au cours d'une seule nuit. Ces attaques, menées respectivement le 2 juillet et le 10 août derniers, ont fait plusieurs morts. Elles ne montrent pas uniquement l'ampleur prise par les bombardements entre les deux pays, mais laissent également penser que Kiev tire actuellement autant de drones que son adversaire.
Rappelons que Moscou a commencé ses bombardements en 2022, tandis que Kiev lui a emboîté le pas plus tardivement et de manière progressive. Les chiffres disponibles confirment que l'Ukraine a désormais comblé son retard. A partir de février 2026, le nombre de drones interceptés chaque mois par les forces russes dépasse très souvent la quantité d'engins abattus par les troupes ukrainiennes.
Ces chiffres proviennent des bulletins quotidiens diffusés par le Ministère russe de la Défense et par les forces aériennes ukrainiennes, que watson a compilés. Des informations qu'il faut manier avec prudence, puisqu'elles émanent des deux belligérants et, de ce fait, comportent plusieurs limites (lire l'encadré en fin d'article). «La marge d'erreur peut être assez significative», confirme Adrien Fontanellaz, historien militaire et auteur d'un livre sur l'armée ukrainienne. Avant d'ajouter:
Celles-ci sont très claires. Le nombre de drones que la Russie indique neutraliser est monté en flèche depuis le début de l'année. De quelque 3500 engins en janvier, on est passé à plus de 10 000 en juin et juillet – c'est plus du double des cas avancés par Kiev. «Je pense que ces chiffres incluent désormais les drones lancés à l'arrière du front, ce que l'on appelle des frappes opératives», relativise Adrien Fontanellaz. Les forces ukrainiennes ne compteraient que les drones longue portée, ce qui peut expliquer le décalage entre les deux bilans.
Il n'empêche que l'Ukraine tire maintenant autant de drones que son adversaire, voire davantage. L'ampleur de ces frappes varie, mais, depuis le début de l'année, elles ont lieu quotidiennement. Seules exceptions: le jour de Pâques, ainsi qu'un bref cessez-le-feu annoncé en mai par Donald Trump.
De petites et de grosses vagues
Si le nombre de drones tirés tend à s'égaliser, leur utilisation diffère d'une armée à l'autre. Les Russes procèdent de manière irrégulière, alternant plusieurs petites vagues à des bombardements massifs. «Les premières servent à épuiser les défenses antiaériennes ukrainiennes et à garder une pression permanente», note Adrien Fontanellaz. Ces attaques ont également une fonction de reconnaissance, ajoute le spécialiste. Il explique:
Les grosses vagues visent à saturer les défenses ukrainiennes, poursuit l'historien, afin de faire passer le plus grand nombre possible de missiles de croisière et de missiles balistiques. «Ces projectiles sont beaucoup plus destructeurs, leur charge offensive est dix fois supérieure à celle d'un drone», complète-t-il.
L'Ukraine en a récemment fait l'amère expérience. Alors que son armée revendique éliminer jusqu'à 95% des drones et plusieurs missiles de croisière ennemis, elle n'a plus aucun moyen d'intercepter les missiles balistiques. Mercredi 5 août, Moscou en a trié 28 contre le pays. Tous ont atteint leur cible, tuant 17 civils.
Ces bombardements massifs sont de plus en plus rapprochés, observe Adrien Fontanellaz, et le nombre de drones impliqués ne cesse d'augmenter, y compris lors des petites vagues. Quelques exemples: le 16 avril, Moscou a lancé 659 drones et 44 missiles contre l'Ukraine; un mois plus tard, le 14 mai, Kiev a détecté 675 drones et 56 missiles, alors que 656 drones et 73 missiles ont été tirés le 2 juin. Chaque fois, une vingtaine de personnes ont perdu la vie.
C'est précisément ici que se situe la principale différence avec l'Ukraine. «Contrairement aux Russes, les Ukrainiens ne tirent quasiment que des drones», indique Adrien Fontanellaz. Et pour cause: Kiev a développé des missiles, mais en produit encore très peu. «Moscou dispose donc de munitions plus massives et sophistiquées et garde un net avantage à ce niveau», résume l'historien.
Les mêmes cibles
Ce qui ne change pas radicalement, c'est la nature des cibles. «Les attaques ukrainiennes sont principalement dirigées contre l'industrie pétrolière russe, l'industrie d'armement et le système des transports», liste Adrien Fontanellaz. Des dépôts de munitions et des bases aériennes sont également visés, bien que de manière plus ponctuelle.
Moscou s'en prend également à l'industrie de l'armement de l'Ukraine, ainsi qu'à son système énergétique, notamment à l'approche de l'hiver. La différence, c'est que les Ukrainiens ne montrent pas si et de quelle manière son industrie a été impactée. L'historien indique:
Ce qui est sûr, c'est que les Ukrainiens font tout pour éviter de frapper des cibles civiles, ajoute-t-il. «Les Russes sont moins regardants, mais cela ne veut pas dire pour autant qu'ils mènent une campagne de terreur systématique et délibérée. S'ils voulaient tuer un maximum de civils, il y aurait beaucoup plus de morts».
Rappelons que, selon les Nations unies, plus de 13 000 civils ont perdu la vie dans les territoires contrôlés par Kiev depuis le début du conflit. En mai 2026, les décès attribués à des armes à longue portée représentaient un peu moins de la moitié du total.
Pas d'effets décisifs, mais...
On peut finalement se demander quel est l'impact de ces frappes, qui se poursuivent depuis plusieurs années déjà, sans que la guerre ne s'arrête pour autant. «Les systèmes bombardés sont beaucoup plus résilients qu'on ne le pense», répond Adrien Fontanellaz. «Les usines continuent à fonctionner, les raffineries sont réparées, la production est réorganisée et délocalisée».
Pour cette raison, le spécialiste estime qu'on ne peut s'attendre à des effets décisifs sur la Russie à court terme. «Ces frappes exercent toutefois une pression constante et pèsent sur son économie», ajoute-t-il, avant d'avancer les exemples suivants:
Du côté ukrainien, les frappes russes ont également «un effet indéniable». «La population est fatiguée, le système énergétique a été gravement endommagé et il y a un risque systémique de black-out, lequel pourrait avoir des effets catastrophiques», conclut-il.
Cette méthode comporte plusieurs limites. «Les institutions concernées peuvent volontairement exagérer le nombre d'interceptions de drones», explique Adrien Fontanellaz. «Cela permettrait, par exemple, de rassurer la population lorsque celle-ci constate des dégâts».
Même en dehors de toute volonté de manipuler, plusieurs problèmes subsistent. L'historien indique que les belligérants ont globalement tendance à surestimer les pertes qu'ils infligent à l'ennemi. «Des soldats qui tirent sur un objectif peuvent penser être à l'origine de sa destruction, alors que d'autres hommes visaient la même cible au même moment, avec d'autres systèmes», illustre-t-il.
Dernièrement, la précision des protocoles de confirmation de destruction peut aussi jouer un rôle. «Beaucoup de pays considèrent avoir détruit un objectif aérien à partir du moment où celui-ci a disparu des écrans radars, alors que la cible peut avoir survécu ou déployé des systèmes de brouillage», complète Adrien Fontanellaz, qui précise que ces éléments datent des débuts de la guerre aérienne et peuvent polluer l'estimation des cibles abattues.
