«Où va-t-on enterrer tous ces Russes»: ce père raconte l'enfer
Il a appris la nouvelle dans le journal en ligne Ukrajinska Pravda: le président Volodymyr Zelensky a annoncé la mobilisation de la première réserve opérationnelle. Artem Tchekh en fait partie.
Lorsque la Russie a envahi l’Ukraine en février 2022, l’écrivain ukrainien est parti au front. Il avait déjà combattu en 2015. La quadragénaire a relaté chacune de ces deux expériences dans un livre. Le dernier vient de paraître et souhaite sonder la situation psychologique extrême dans laquelle est plongé tout un pays.
Sa précédente expérience de la guerre ne l’a pourtant pas préparé à l’«horreur absolue» qui l’attend. Pour lui, tout commence par la décision de rester en Ukraine, de se battre et de laisser sa famille derrière lui.
La réalité de la guerre en Ukraine aux premiers jours de l'invasion russe a quelque chose d’irréel, voire d’absurde. Jusque-là, de tels combats n’existaient que sur la console de son fils ou dans les livres d’histoire. Lorsque tout cela devient concret, l'écrivain se réfugie dans l’alcool.
Son fils craint pour sa vie
Il va toutefois rapidement préparer son sac militaire. Il y range des affaires qu’il pensait ne plus jamais utiliser: trousse de secours, uniforme d’été, bottes, gilet tactique et sangle trois points pour son fusil d’assaut.
Il est encore loin d’imaginer à quel point.
Nous sommes début 2022. Quelques heures plus tard, la première attaque russe le tire de son sommeil:
Dans ce purgatoire émotionnel, il trouve de la force en acceptant la mort au combat comme «un fait presque irréfutable, une probabilité irrévocable».
La population, elle, réagit de manière contrastée face au danger. Artem Tchekh cite des messages triomphalistes qu’il voit défiler sur Twitter:
D’autres posts prédisent une guerre nucléaire. Néanmoins, son fils reste curieusement de bonne humeur. Il «plaisantait et tournait en dérision l’atmosphère d’avant-guerre». Cette légèreté cachait pourtant les blessures psychologiques laissées par le conflit. Et pour la deuxième fois, son fils va craindre pour la vie de son père.
«En route pour tuer et être tué»
Les soldats creusent déjà des tranchées près de la tour de télévision de Kiev. L’armée ukrainienne se mobilise. A la peur de la première nuit d’attaque succède une pulsion meurtrière:
Dans son ouvrage, Artem Tchekh ne cherche jamais à embellir ce qui se passe dans la tête des soldats, ni leur peur ni la haine qu’ils éprouvent. Ils pensent au monstre Vladimir Poutine, aux «bêtes sauvages» venues de Russie qui laissent leurs excréments partout où elles passent. Sont-ils pour autant des héros?
L'homme est envoyé à la frontière biélorusse, au milieu de nulle part. Il se sent paumé, sans attaches. Le jour, le silence devient un supplice. La nuit, les sirènes, les tours de garde et l’insomnie l’épuisent au point qu’il finit par dormir pendant une attaque aérienne.
Plus tard, on lui confie une nouvelle mission: prendre le commandement d’une position où les combats font rage, à Bakhmout. Lorsqu’il arrive sur place, il n’a même pas de fusil. Personne n’est là pour le couvrir, seulement des maisons noyées dans la fumée.
Pendant cinq jours, il fixe le ciel depuis un trou et attend la mort. En dix mois sur le front précédent, raconte-t-il, il n’avait pas essuyé autant d’attaques qu’ici. Jamais il n’avait été aussi près de mourir.
Bientôt, seules les images tirées des récits mythologiques semblent encore à la hauteur de l’horreur. Lorsque les troupes ukrainiennes se retirent à nouveau de Bakhmout, il écrit:
La musique pour oublier
Sur quelque 200 pages, Artem Tchekh explore aussi un champ de bataille intérieur. Tout commence par l’attente fébrile de la guerre et la possibilité de fuir, qu’il écarte chaque fois. Puis viennent la folie de celui qui tente de dormir sous les bombes, le désespoir sur le front, les amis tués, puis bientôt sa propre «âme morte», dans laquelle plus rien ne semble réel.
Et enfin cette question: comment continuer à vivre quand on a déjà accepté sa propre mort comme une certitude? Rares sont ceux qui peuvent bénéficier d’une thérapie pour soigner leurs traumatismes.
C’est la musique, celle qui donne son titre au livre, qui sauve Artem Tchekh de la folie. «Dans l’un de ses moments les plus sombres», il découvre qu’elle peut préserver ce qui reste d’humanité:
Il écoute alors des chansons lorsqu’il conduit des véhicules militaires, emporte ses écouteurs jusque sur le champ de bataille et parvient ainsi à oublier l’horreur de la guerre.
Son fils, auquel il pense sans cesse, joue lui aussi de la guitare: «Est-ce que je vivrai assez longtemps pour l’entendre enfin jouer Yesterday des Beatles?» Plus tard, les voix graves de chanteuses comme Lana Del Rey lui apportent un peu de réconfort. «Elles sont comme un souffle tendre venu d’un monde d’amour et de paix.»
Il y a de quoi avoir les larmes aux yeux, parce qu’on croit l’auteur. Pourtant, les chansons de cet «autre monde» restent finalement davantage une consolation qu’un salut. A la fin, Artem Tchekh, qui implore de pouvoir dormir sans fin, semble presque ne plus vouloir vivre. Son livre est le témoignage sans fard d’une destruction psychique. La guerre est un enfer. (trad.: mrs)
