«J’ai cru mourir»: une Romande raconte son viol et l’enfer judiciaire
C’est une histoire de violences. De violences sexuelles, de violences physiques, mais aussi d’un long parcours judiciaire vécu comme un traumatisme. Après plus de quatre ans de procédure, le Tribunal fédéral a donné raison à Julie Hugo.
Une victoire pour l’ex-chanteuse du groupe Solange La Frange? Pas vraiment. Car si son agresseur a été reconnu coupable de viol, il n’aura pas passé un seul jour en prison. Aujourd'hui encore, Julie Hugo vit à proximité de son agresseur.
Elle raconte 👇
Je l’ai suivie tout au long de la procédure pour Blick et L’illustré. Pendant plus de quatre ans, Julie s’est confiée sans détours, au rythme des audiences, des décisions de justice et des longues périodes d’attente.
Le cauchemar d’une nuit de décembre
La vie de Julie Hugo a basculé une nuit de décembre 2021. Elle invite un homme, avec qui elle avait eu une relation d’un soir et qu'elle avait revu une fois des mois auparavant, à venir boire un verre chez elle. La soirée vire au cauchemar. L’homme la contraint à des actes sexuels, la viole et la tabasse.
En état de choc, blessée à la nuque, elle est encouragée par ses amis et les médecins à porter plainte. Ce qu’elle fera une semaine plus tard – «Je craignais ne pas être crue» –, accompagnée de son avocate. Cette dernière la prévient: «La procédure va durer longtemps, ce sera plus dur pour vous que pour lui».
Son agresseur vit à proximité de chez elle. La chanteuse et DJ demande à la justice des mesures d’éloignement. En vain. «On m’a répondu qu’il fallait qu’il tente de m’agresser à nouveau pour pouvoir intervenir. En revanche, lors de la confrontation avec le prévenu en mai 2022, on m’a demandé si je souhaitais un paravent pour ne pas le voir. C’était absurde», soupire la quarantenaire, maman d’une petite fille de neuf ans.
Julie Hugo vit la peur au ventre, n’ose plus sortir de chez elle, renonce à voir ses amis. Les concerts? Celle qui enflammait les plus grands festivals européens, de Paléo aux Eurockéennes de Belfort, en passant par les Transmusicales de Rennes, est incapable de remonter sur scène.
Raconter encore et encore
Commence alors une longue bataille administrative. Julie Hugo a compté: elle a raconté son agression 27 fois. Au médecin généraliste, au psychiatre, à la gynécologue, à la police, à l’ORP, à la caisse de chômage, à son employeur et à l’assurance de celui-ci. A son avocate, au procureur, au centre d’aide aux victimes (LAVI). Et à chaque fois, «ça [la] replonge dans ce viol». Incapable de se rendre au travail, aussi bien physiquement que psychiquement, elle est licenciée fin 2022. Un crève-cœur pour la chanteuse. Ce job à la radio, elle l’adorait.
En mars 2023, le Tribunal d’arrondissement de la Sarine rend son verdict. Le prévenu est condamné en première instance pour viol, contrainte sexuelle et lésions corporelles simples. Il écope d’une peine privative de liberté de 2 ans avec sursis, et de 10 000 francs pour tort moral, de la même somme à titre de perte de gain et de la prise en charge des frais médicaux de sa victime.
Une «victoire» au goût amer.
L’avocat de l’accusé fait appel. La machine judiciaire est relancée. Julie Hugo s’effondre.
Condamné, puis acquitté
Une année passe. Nous sommes en mars 2024. Je reçois un sms de l'artiste romande.
L’homme qu’elle accuse d’agression sexuelle et physique vient d’être acquitté en deuxième instance par le Tribunal cantonal de l’Etat de Fribourg.
Je la retrouve le lendemain dans un café, à Genève. Encore sonnée par ce verdict, elle accepte de témoigner une nouvelle fois. Une de ses amies nous rejoint. La quarantenaire aux cheveux ébène a besoin de se sentir entourée pour revenir sur l’audience de la veille dont elle est ressortie en larmes.
Au fil des questions de l’avocat de la partie adverse et de la présidente du tribunal, un ressenti tenace s’installe: celui d’être perçue comme «une mauvaise victime». «Oui, j’ai une sexualité libérée, j’ai vécu une vie de musicienne rock'n'roll, j’ai fait la fête, j’ai pris des drogues. Je ne l’ai jamais caché, dit-elle. Mais, parce que je n’ai pas le profil d’une "femme classique", j’ai l’impression que la justice estime que je mérite ce qu’il m’est arrivé.»
Le SM comme ligne de défense
La décision du Tribunal cantonal l’a bouleversée. Aux yeux des juges, elle et l’homme qu’elle accuse de viol ont «d'entente entamé une relation de type sadomasochiste (SM)». Une version que Julie Hugo rejette.
Pour la Fribourgeoise, ce verdict est vécu comme une violence supplémentaire. «On me signifie que ma détresse ne vaut rien. Ne plus oser sortir de chez moi tellement j’ai peur, perdre mon emploi, ne plus voir mes amies, ne plus pouvoir monter sur scène… tout ça ne compte pas. Avec ce verdict, j’ai l’impression d’être violée une nouvelle fois», confie-t-elle, dépitée.
Repartir au combat
Après la sidération et quelques jours de réflexion, Julie Hugo décide de repartir au combat. Elle saisit le Tribunal fédéral, sans savoir si le procureur du canton de Fribourg la suivra dans cette nouvelle bataille judiciaire. Son avocat l’avertit: «Seul un infime pourcentage des recours sont admis par le Tribunal fédéral.» Qu’importe, elle doit «aller au bout».
Dans l’urgence, la chanteuse doit aussi rassembler les documents nécessaires pour obtenir l’assistance judiciaire. Encore des démarches fastidieuses. «J’ai dû démontrer noir sur blanc que je n’avais plus d’argent», soupire-t-elle.
Le 8 mai 2024, un mail lui parvient de son avocat: le Ministère public fribourgeois forme un recours devant le Tribunal fédéral. Un acte qui change tout pour cette maman et, pour la première fois, une lueur d’espoir. «Je me suis sentie validée comme jamais depuis le début de la procédure. L’engagement du procureur, le fait qu’il prenne position, qu’il s’engage, c’est énorme.»
En lisant le recours du Ministère public fribourgeois, l’artiste y reconnaît enfin sa version des faits, son histoire.
Déçue par la justice, Julie Hugo se remet à y croire. Un peu. «Bien sûr que je rêve d’une condamnation. Mais, soyons honnêtes, même si celle-ci advient, elle ne sera jamais à la hauteur de ce que j’ai vécu.»
La suite de l’affaire se décidera au Tribunal fédéral.
Se reconstruire, autrement
Pendant que la justice délibère, une autre bataille commence: celle du quotidien. Avec des conséquences très concrètes pour l’ancienne chanteuse de Solange la Frange.
Avant les faits, Julie Hugo travaillait à 60%, pour un salaire d’environ 3400 francs. Malgré son arrêt maladie, la Fribourgeoise avait tenté de continuer à travailler. Après plusieurs mois d’absence, elle finit par perdre son emploi. «Ensuite il y a eu le chômage, heureusement. Cela ne représente que 80 % d’un, déjà, petit salaire.» Pas suffisant pour vivre, payer son loyer et élever sa fille.
A ces pertes de revenus s’ajoutent les dépenses liées à sa reconstruction psychique et physique. Les soins qu’elle doit parfois payer elle-même faute d’assurance complémentaire, des retraites thérapeutiques, des consultations alternatives.
«Si j’avais su tous les frais que cette procédure engendrerait, j’aurais demandé davantage pour tort moral que les 10 000 francs articulés par mon avocate de l’époque, équivalent à trois de mes anciens salaires. J’ai été mal conseillée…», déplore la Fribourgeoise.
Après son licenciement, le vide et des questions existentielles se bousculent. L'ancienne figure du rock électro-punk suisse raconte:
Comment se reconvertir lorsque son métier consistait à courir les scènes de festivals suisses et internationales? Il faut se former, évidemment, mais Julie Hugo bute sur des difficultés bien réelles. «C’est difficile quand on ne peut même pas sortir de chez soi.»
C’est vers les soins énergétiques qu’elle va finalement se tourner. Prendre soin des autres, pour se soigner un peu soi-même. «Cette pratique m’a sauvé la vie. Elle m’a ramené à la sensation réelle de la matière alors que j’étais en dissociation. J’ai envie de transmettre cela.»
Les formations se succèdent, Julie commence à se constituer un socle de patientes, mais son procès la rattrape, parfois.
Sa situation demeure fragile, la Romande avance en équilibriste sur un fil tendu. «J’ai trouvé un nouveau travail alimentaire, comme secrétaire médicale. Je prodigue des soins à côté, mais ce n’est pas encore suffisant pour tourner correctement.»
S’exposer pour ne pas disparaître
Julie Hugo a fait le choix de témoigner publiquement, une première fois, le 13 avril 2023. A visage découvert, dans les colonnes de Blick. Une histoire qu’elle n’aura de cesser de raconter, encore et encore. Pour jeter une lumière crue sur le long parcours judiciaire des victimes de viol. Pour faire avancer, avec ses petits moyens, leur cause. «Des fois, je me demande vraiment à quoi ça peut bien servir. J’ai l’impression de crier dans le vide, soupire-t-elle en tirant sur sa cigarette, dans un café de Fribourg, au mois de juin 2024. Trois mois se sont écoulés depuis l’acquittement de son agresseur.
Julie Hugo a rejoint Amor Fati, une association et un groupe de parole pour les victimes de violences sexuelles à Fribourg, fondée par une jeune femme victime d’inceste. «On se soutient mutuellement, la procédure judiciaire est de toutes les discussions. Si la justice ne nous répare pas, alors on se répare entre nous», assure-t-elle.
Mais cet engagement la maintient en vie. «Nous étions dix, quand nous avons commencé, aujourd’hui le groupe atteint 42 personnes. Si parler peut aider qu’une personne, alors oui, c’est important.»
Le soutien des proches
Du soutien, la Fribourgeoise en trouve chez ses amies. Chez Charlotte notamment, que je rencontre dans son appartement lausannois, en décembre 2025. Assise sur le canapé du salon, elle revient sur les quatre années et demie de procédure dont elle a vu les effets se déverser avec la force d’un tsunami sur Julie et sur son entourage.
Pour Charlotte, la procédure a eu un effet paradoxal: plus elle avançait, plus elle fragilisait Julie.
La Lausannoise insiste pourtant sur un point: Julie n’a jamais cessé de lutter. «C’est l’une des personnes les plus créatives et les plus résilientes que je connaisse. Elle a lancé une association, elle s’est formée, elle a commencé à donner des soins. Elle a fait énormément pour reprendre pied. Mais à un moment, on ne peut pas demander à quelqu’un d’être exemplaire en permanence.»
Les rares moments d’apaisement ont toujours coïncidé avec ceux où Julie s’est sentie entendue. «Les seuls moments où je l’ai vue aller un peu mieux, c’est quand sa version de l’histoire était reconnue», dit-elle en soufflant sur sa tasse de café brûlante.
Mais lorsque l’arrêt du Tribunal fédéral tombe après de longs mois d’attente, Julie Hugo a le sentiment que son histoire lui échappe à nouveau.
«Coupable! De tout»
18 novembre 2025, un message de Julie Hugo s’affiche sur mon écran:
Le Tribunal fédéral (TF), la plus haute instance judiciaire du pays, donne raison à la chanteuse. Il annule l’acquittement de son agresseur, qui est donc reconnu coupable de lésions corporelles simples, contrainte sexuelle et viol. Une victoire et un soulagement qui ne seront que de courte durée pour Julie Hugo.
La chanteuse découvre dans la foulée ce communiqué de presse rédigé par la Cour suprême helvétique, intitulé: «Pratiques sadomasochistes – condamnation faute de s’être soucié de l’assentiment de sa partenaire».
Ce qu’elle ne supporte pas, c’est l’idée que le dossier ait fini par retenir qu’elle avait déjà consenti à ce type de pratiques. «Quand on dit qu’il y a eu ‘deux fois consenties’ avant cette nuit-là, ça donne l’impression que j’étais d’accord de me faire défoncer la gueule. Ce n’est pas du tout le cas.» Pour elle, cette formule brouille tout. Elle efface la différence fondamentale entre une sexualité consentie, même brutale, et ce qu’elle décrit comme un déchaînement de violence préparé, méthodique, sans commune mesure avec ce qui avait précédé.
«Cette nuit-là, ça n’avait rien à voir. Il m’enfonçait la tête, me frappait, me forçait. C’était un viol et un passage à tabac.»
Un arrêt médiatisé
Julie Hugo n’est pas au bout de ses peines. Le lendemain, elle découvre un article d’un média romand qui a publié les messages à caractère sexuel qu’elle et son agresseur se sont envoyés avant le viol. «J’ai eu tellement honte par rapport à ma famille. Des messages sortis de leur contexte et publiés tels quels… C’était horrible», dit-elle, les larmes aux yeux et d'articuler:
Julie se raccroche à une seule chose. La peine infligée à son agresseur pourrait être plus sévère que celle prononcée en première instance qui, pour rappel, était de deux ans de sursis. «Peut-être qu’il passera quelques jours en prison», espère-t-elle.
Cette Romande raconte son viol et l'enfer judiciaire
La fin lui échappe
Cela n’arrivera pas. L’accusé retire son appel. En renonçant à contester la décision devant le Tribunal fédéral, il met fin à la procédure. Concrètement, cela signifie que la condamnation devient définitive – mais aussi qu’il évite le risque d’une peine plus lourde, qui aurait pu être prononcée en cas de nouvel examen du dossier. Julie Hugo n’aura pas droit à son happy end. Pire, «c’est l’agresseur qui décide de la fin de l’histoire.»
Pendant ces quatre ans, Julie avait un tout petit rêve. Elle s’était accrochée à cet espoir, presque dérisoire: que l’homme qui l’a violée et frappée soit contraint de déménager.
Il n’en sera rien. Julie Hugo vit toujours à proximité de son agresseur.
