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J’ai participé à une soirée illégale en pleine pandémie

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Image: Shutterstock

La crise du Covid-19 ne freine en aucun cas la vie nocturne des Suisses. A la seule différence que, désormais, les fêtards jouent à cache-cache avec les policiers. J'y suis allée, j'ai vu, je vous raconte.



Il est 01h15. On vient de nous dire que la police était là. J'ai peur. On a peur. Donc on se tait et ne bouge plus. Ca dure des plombes. Certains rient de stress, d'autres s'engueulent en chuchotant. Seize longues minutes plus tard, l'un des organisateurs nous avoue, tout sourire, qu'il s'agissait d'un test. La soirée, ou le «zbeul» comme l'un des invités le hurle, peut reprendre...

Retour heure par heure sur mon expérience, le samedi 20 février, à Montreux, en tant que participante à une soirée peuplée de jeunes ne pensant qu'à éviter l'amende qui pique plutôt que l'épidémie qui dure.

Jeudi, 19h38:
Pas de Snap, pas d'invit'

Une amie vient de me prévenir qu'un événement tourne discrètement sur les réseaux sociaux. Ce samedi, une «Secret House Party» a lieu, à Montreux, sur invitations. Celles-ci sont envoyées en story Snapchat par les organisateurs qui sélectionnent au compte-goutte les 45 entrées. Les critères de tri: un nombre égal entre Romandes et Romands de 25 à 30 ans.

Mais je n'ai pas l'appli. Et encore moins l'envie de m'aventurer dans un réjouissant «foyer épidémique». Faut dire que la dernière fois que je suis sortie en boîte, c'était le 4 janvier 2020. En un an, une anxiété face aux foules s'est quelques peu développée. Et puis bon, s'il faut faire une heure de trajet pour se prendre une amende de la police, je préfère mon lit.

«Je n'organise pas ces soirées pour gagner de l'argent. En fait, j'en perds davantage. Je le fais parce qu'il y a une énorme demande. Beaucoup de jeunes se sentent seuls, ont besoin de rencontrer, danser, oublier.»

L'un des organisateurs de la soirée illégale.

Et puis des soirées comme ça, «y en a tous les week-ends», m'explique cette amie vivant manifestement dans un monde parallèle où le Covid n'existe pas. Donc ça mérite une visite. Je demande une invitation, en précisant qu'un potentiel article pourrait être réalisé par la suite. On me l'envoie, tout en exigeant ma discrétion. C'est la première étape d'une longue liste d'autres règles... surprenantes.

Samedi, 16h18
Payer, oui, mais qui?

L'entrée à cette soirée secrète est de 30 francs suisses pour les femmes, dix de plus pour les hommes. Le paiement doit être fait à l'avance et à l'aide de l'application Twint. Mais à qui? Sur le flyer, aucun numéro n'est mentionné. Lorsque je demande la raison à l'un des organisateurs, voici sa réponse:

«On a fait exprès de ne pas mettre nos numéros sur le flyer qui tournait depuis une semaine. On ne voulait pas que ceux-ci arrivent aux mains des flics. Ça nous est déjà arrivé la semaine passée. On a appris de nos erreurs.»

L'un des organisateurs de la soirée illégale.

Pour savoir à qui le versement doit être fait, il faut donc demander le numéro à l'un des organisateurs sur les réseaux sociaux, qui l'envoie quelques heures avant le début de la soirée. Chose faite.

Samedi, 17h22:
Des questions sans réponses

Est-ce que quelqu'un sait encore comment s'habiller pour ce genre d'événement? 412 jours que mes escarpins prennent la poussière, et même pas moyen de s'en acheter d'autres en magasin. Bah oui, tout est fermé. Et puis est-ce vraiment utile de se maquiller? Mon masque va tout gâcher. Je ne sais même pas à quelle heure je dois m'y rendre. Par ailleurs, quand est-ce qu'on aura l'adresse exacte du lieu des festivités? La seule chose que je sais, c'est que la fête aura lieu à Montreux.

Quelle prise de tête pour une simple fête. Finalement, je me laisse embarquer dans ce véritable jeu du chat et de la souris. Car oui, les organisateurs ont pensé à tout (absolument tout), pour ne pas se faire prendre par la police.

Samedi, 23h31:
C'est une soirée ou la mafia?

Avant de prendre la route, on m'explique qu'une fois rendue à Montreux, il faudra attendre dans un parking où ma voiture pioncera. Mais pourquoi? «Parce qu'un 4X4 noir aux phares éteints viendra te chercher afin de t'emmener à la fête».

«On a décidé d'aller chercher tous les invités à la gare et dans le parking pour éviter qu'ils aient l'adresse exacte plusieurs heures ou minutes avant d'arriver dans la salle.»

L'un des organisateurs de la soirée illégale.

Une mise en scène hors de la réalité, qui oscille entre le guet-apens et l'échange de marchandise illicite. Mais la vue d'autres invités s'apprêtant également à monter dans le véhicule me rassure. Je monte, direction... Bah je sais toujours pas.

Samedi 23h40:
Mesures d'hygiène (très) mesurées

A l'arrivée, quelque chose me frappe: personne ne porte de masque. Le mien fait donc tache et m'attire mille commentaires dont le meilleur: «pourquoi tu viens si t'as peur?» J'ai déjà pris trop de risques sanitaires, donc enlever mon masque serait la cerise sur l'amende qui nous attend forcément.

Très vite, les rires, les cris et la musique me plongent dans l'euphorie, pointée de crainte. Parce que la musique est bonne et voir des gens me fait du bien. Mais en même temps, les invités se prennent dans les bras et s'assoient avec une distance sociale d'un bon millimètre maximum. Aucun masque n'est distribué, aucune aération n'est faite et un seul désinfectant caché au fin fond d'une pièce est mis à disposition.

Les efforts sanitaires se trouvent au niveau des verres dans lesquels sont inscrits nos noms, et la distribution de l'alcool régie par une personne au bar.

«Au début, on voulait distribuer des masques, mais on avait trop de choses à gérer entre la musique, la surveillance des alentours et l'alcool. De toute façon, les gens craignent clairement moins le risque sanitaire que le risque financier.»

L'un des organisateurs de la soirée illégale.

Dimanche, 00h37:
Les 5 commandements des soirées sous pandémie

L'objectif principal de la soirée: éviter la police. Voici les règles qu'on nous a édictées dès notre arrivée:

«On s'est assurés que la musique n'était pas trop forte. On sortait toutes les 30 minutes pour vérifier qu'il n'y avait pas de passants qui pouvaient dénoncer.»

L'un des organisateurs de la soirée illégale.

Dimanche, 1h18:
«Y a la police!»

Passé 1h00 du matin, les organisateurs arrêtent la musique et semblent paniqués: «Y a la police, fermez-la! Tout de suite!». Même si c'était prévisible, les invités ont peur. Donc on se tait et ne bouge plus. Ça dure des plombes. Certains rient de stress, d'autres s'engueulent en chuchotant. Les organisateurs sortent: les rumeurs disent qu'ils discutent avec la police. L'amende va arriver.

«Même si je me fais amender, je retournerai en soirée. Il y en a tous les week-ends. Il y en a même une à Genève et à Lausanne à l'heure où je te parle. Je vais pas m'empêcher de vivre ma vie de jeune adulte alors que je vais bien.»

Un invité étudiant à l'EHL, assis à côté de moi.

Seize longues minutes plus tard, l'un des organisateurs nous avoue, tout sourire, qu'il s'agissait d'un test: «Vous avez réussi!». Tout le monde saute de joie, fêtent la bonne nouvelle en dansant côte à côte. J'ai l'impression qu'on célèbre une nouvelle année que je décide de quitter. J'en ai assez vu.

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