L'IA menace l'emploi le plus essentiel pour les jeunes Suisses
Avec un taux de chômage de 3,0%, la Suisse est loin de traverser une crise. Pourtant, la situation se complique pour les jeunes qui entrent sur le marché du travail. Depuis l'arrivée de l'intelligence artificielle (IA) générative, les postes destinés aux débutants dans les métiers exposés à cette technologie ont reculé de 32%, selon une analyse de jobs.ch.
Un récent rapport de l'agence de conseil bernoise Sparkr analyse les implications de cette évolution. Sa thèse centrale: l'IA ne détruit pas simplement des emplois, elle touche certaines catégories de travailleurs plutôt que d'autres, à commencer par les jeunes. Les statistiques globales ne permettent guère de percevoir ce phénomène. En août, le nombre de demandeurs d'emploi a augmenté de 8,7%, pour atteindre 227 248 personnes, tandis que celui des postes vacants annoncés progressait de 15,5%.
Quatre catégories, quatre destins
Christian Lundsgaard-Hansen, conseiller en stratégie chez Sparkr et auteur du rapport, a analysé une cinquantaine de sources et réparti les travailleurs en quatre grandes catégories selon la situation de leur marché. Deux facteurs sont déterminants: le degré de numérisation et de standardisation des tâches, ainsi que la capacité du marché à absorber une hausse de la production.
Les secteurs numériques arrivés à saturation, comme les services administratifs, les centres d'appels ou la traduction, subissent les pressions les plus fortes. Ils emploient entre 10 et 15% des travailleurs. Pour 25 à 30% supplémentaires, notamment dans le nettoyage ou le commerce de détail, les effets directs restent limités. Quant aux 55 à 65% restants, ils devraient travailler dans des domaines où l'IA permet plutôt d'alléger la charge de travail ou de favoriser la croissance. C'est notamment le cas du développement de logiciels et du conseil, mais surtout de la santé, des soins et de l'éducation.
Une précision importante: il s'agit d'estimations. Le rapport souligne lui-même qu'il n'existe ni statistiques officielles ni mesures suffisamment solides pour les confirmer.
Une même IA, des effets opposés
L'idée centrale du rapport est simple: ce n'est pas la technologie elle-même qui détermine les conséquences sur l'emploi, mais la manière dont les gains de productivité sont utilisés. Sur un marché en croissance, ils créent de nouvelles activités. Sur un marché saturé, ils permettent de supprimer des postes. Un autre constat va dans ce sens: les secteurs numériques en croissance génèrent une valeur ajoutée disproportionnée par rapport à leur poids dans l'emploi, mais ne représentent que 20 à 25% des postes.
Ikea montre toutefois qu'une autre voie est possible. Entre 2021 et 2023, son chatbot «Billie» a traité environ 47% des demandes simples des clients. Selon l'entreprise, 8500 employés des centres d'appels ont été reconvertis vers des postes de conseil.
Une échelle professionnelle qui vacille
Mais c'est l'entrée dans la vie active qui inquiète le plus l'auteur du rapport. Recherches documentaires, premières analyses, rédaction d'ébauches: autant de tâches qui permettent traditionnellement aux jeunes de se former sur le terrain et que l'IA est déjà capable d'accomplir. Selon son étude, on constate une baisse de 32% des postes destinés aux débutants.
Le recul est particulièrement marqué dans le marketing, l'administration, la finance et l'informatique. Le Centre de recherches conjoncturelles (KOF) de l'Ecole polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ) constate également une hausse plus rapide du chômage dans les métiers exposés à l'IA depuis l'arrivée de ChatGPT, y compris dans le journalisme. Le marché du travail peut ainsi sembler stable dans son ensemble, alors même que les possibilités de progression professionnelle se détériorent.
Et maintenant?
Le rapport envisage trois phases. A court terme, les jeunes et les professionnels des métiers intellectuels numérisés devraient subir une pression accrue. A moyen terme, l'emploi global pourrait rester stable, malgré d'importantes réallocations entre secteurs. A long terme, une hausse de l'emploi serait même possible, à condition que les entreprises réinvestissent leurs gains dans l'innovation plutôt que de se contenter d'augmenter leurs marges.
Rien de tout cela n'est toutefois démontré. Le rapport reconnaît que la baisse des postes destinés aux débutants ne prouve pas qu'elle soit causée par l'IA. Une étude américaine montre même que les entreprises pionnières dans l'utilisation de cette technologie ont augmenté leurs recrutements, principalement dans le secteur de l'information.
Selon le rapport, les fragilités du marché du travail risquent donc de se manifester moins dans le taux de chômage qu'au moment de l'entrée dans la vie professionnelle. C'est la première marche de l'échelle qui est en jeu: ce premier emploi après un apprentissage ou des études, où les jeunes acquièrent de l'expérience et développent leur capacité de jugement. Or, le taux de chômage mesure le nombre de personnes sans emploi, pas celui des postes qui permettent de débuter une carrière. Pour savoir si l'échelle professionnelle tient encore debout, mieux vaut donc observer son premier échelon plutôt que le taux de chômage. (trad. hun)
