A Lausanne, un black bloc s'est formé sous nos yeux
Il est un peu plus de 15h, ce samedi 10 octobre, à la place de la Riponne. Les manifestants propalestiniens affluent par dizaines au lieu de rencontre face au Palais de Rumine. Des couples, des amis, beaucoup de jeunes, avec ou sans pancarte ou drapeau. Les organisateurs s'apprêtent à prendre la parole. Au milieu du rassemblement, un immense drapeau palestinien est étendu sur le sol. A priori, rien de particulièrement inhabituel.
Mais tandis que les discours et les slogans résonnent sur la place, plusieurs militants, certains masqués ou porteurs de keffiehs, soulèvent simultanément le drapeau à hauteur d'homme. D'autres dressent des banderoles tout autour, de façon très organisée, masquant ainsi complètement ce qui se passe dessous. Depuis les marches du Palais de Rumine, où nous nous trouvons, nous observons alors de petits groupes de jeunes, habillés normalement, se glisser les uns après les autres sous cet immense abri improvisé. Ils disparaissent ainsi des regards, tandis que les prises de parole se poursuivent.
La foule ne cesse de grossir sans que la plupart des manifestants paraissent remarquer ce qui se prépare. Il en est de même des quelques policiers en uniforme qui se tiennent à distance. Impossible pour eux de voir ce qui se trame à quelques mètres d'eux.
Peu avant 16h, les discours touchent à leur fin. Le drapeau est alors rabattu en parfaite concordance. Surprise: à son emplacement apparaît un groupe compact d'une cinquantaine d'individus, hommes et femmes, pour certains très jeunes. Tous sont désormais vêtus de noir, capuches relevées, visages dissimulés derrière des cagoules, des masques ou des lunettes de ski. Certains portent des sacs à dos. Un black bloc vient de se constituer en pleine place de la Riponne, à l'abri des regards. Une transformation à laquelle nous venons d'assister pendant une trentaine de minutes. Puis ce groupe prend la tête du défilé, derrière une banderole Antifa, suivi de quelque 1500 manifestants.
En vidéo 👇
Cette scène soulève des questions: les forces de l'ordre avaient-elles observé ces préparatifs? Avaient-elles anticipé l'apparition d'un tel groupe ou en ont-elles découvert l'ampleur qu'au moment du départ?
Jets de pierre sur des policiers
Si le cortège progresse d'abord sans incident majeur, la situation se dégrade dans le secteur de la rue de la Paix, à proximité d'une agence secondaire d'UBS. Des individus s'en prennent d'abord à la façade du bâtiment. De la peinture est projetée et plusieurs personnes tentent de forcer la porte vitrée donnant accès aux distributeurs de billets. Les deux policiers en tenue légère déguerpissent.
Peu après, sept ou huit agents antiémeute arrivent depuis le secteur de la place Saint-François. Ils progressent tant bien que mal au milieu d'une foule hostile. Ils semblent stressés et certains un peu maladroits, sans vraiment savoir où se positionner; l'un d'eux finit de fixer son matériel à quelques centimètres de manifestants très énervés. Tout cela sent l'improvisation, comme observable dans notre vidéo en primeur:
Le déploiement de policiers ne question
Des pierres et autres projectiles leur sont jetés dessus tandis qu'au mégaphone, un manifestant masqué scande «ACAB» et «Tout le monde déteste la police», repris par des participants. Au premier rang des heurts, trois ou quatre enfants de moins de 14 ans, au visage masqués...
De jeunes enfants masqués face à la police à Lausanne
Des cailloux lancés proviennent de l'arrière du rassemblement, notamment d'individus composant le black bloc. Les forces de l'ordre finissent par réagir à coup de matraque et de gaz lacrymogène. Le cortège poursuit ensuite son chemin vers Saint-François.
Des policiers en sous-effectif?
La faible présence policière visible lors de ces affrontements interroge. Selon nos informations recueillies sur place, les effectifs disponibles auraient été insuffisants face aux violences commises et au nombre de manifestants en présence. Des renforts de la police cantonale vaudoise auraient même été sollicités dans l'urgence. Deux fourgons seraient alors partis de la centrale, au Mont-sur-Lausanne, pour rejoindre le centre-ville. Mais à leur arrivée, les affrontements avaient déjà cessé.
Sollicité par watson, le porte-parole de l'Association des fonctionnaires de police de Lausanne Cyril Portmann demeure très prudent. Il n'était pas présent sur le terrain le 10 octobre et nous déclare réserver à la direction et au commandant du corps de police l'analyse de ses collègues quant aux effectifs engagés ce jour-là.
Il finit par accepter de rapporter toutefois ceci:
Interrogé sur l'apparition d'un black bloc avant même le départ du cortège, il souligne les risques de débordements: «On sait par expérience que si de tels éléments sont présents en nombre, la manifestation risque alors de dégénérer.»
Il défend aussi la possibilité d'une intervention policière lorsque des déprédations sont commises ou qu'un cortège s'écarte de l'itinéraire prévu. Et dit déplorer le «silence à géométrie variable des autorités» face aux dégradations de l'espace public et aux violences subies par les forces de l'ordre.
Enfants masqués dans le cortège
Cyril Portmann déplore également la présence de très jeunes enfants masqués à proximité des violences. Il s'interroge sur le rôle que devraient jouer les parents ainsi que les services de protection de l'enfance. watson a photographié plusieurs d'entre eux, âgés apparemment de moins de 14 ans, manifestant parfois leur hostilité envers les policiers.
Bien que le porte-parole de l'association professionnelle refuse de répondre, aucune personne selon nos informations n'aurait été arrêtée ce jour-là malgré les violences et les dégradations.
Hildbrand impose le silence
Sollicité par watson, Pierre-Antoine Hildbrand (PLR), chargé de la sécurité publique à l'Exécutif de Lausanne, se montre, comme à son habitude peu disert. «Je condamne fermement les violences inadmissibles contre les policières et les policiers, ainsi que les déprédations qui ont eu lieu. Je refuse de m'exprimer sur d'autres éléments et questions. Des investigations sont en cours.»
Lesquelles et sur quoi? No comment. Combien de policiers avaient été mobilisés? Des renforts ont-ils été nécessaires? Y a-t-il eu des arrestations ou des blessés? Une opinion en tant que responsable politique de la quatrième ville de Suisse sur la présence d'enfants masqués et livrés à eux-mêmes? Autant de questions restées sans réponse. watson s'est alors tourné vers le service de presse de la police municipale pour obtenir des renseignements factuels. En vain. L'élu PLR a donné pour consigne de ne pas répondre à nos sollicitations.
Autre particularité: certains coorganisateurs, dont une oratrice, avaient le visage entièrement dissimulé. Pourtant, depuis janvier 2025, une loi fédérale interdit cette pratique dans l'espace public, y compris lors des manifestations, sauf dérogation prévue par la loi. Les autorités lausannoises avaient-elles accordé une telle exception? La question demeure sans réponse.
Organisateurs mis en cause par une élue
Sa collègue de parti Marlène Bérard, avocate et cheffe du groupe PLR au Conseil communal de Lausanne, accepte, elle, de répondre à nos questions. Alors, ce parcours du cortège avait-il été validé par les autorités lausannoises?
Selon elle, la gestion de tels regroupements est «extrêmement difficile». C'est pourquoi les organisateurs devraient collaborer davantage avec les autorités pour faciliter l'identification des casseurs et éviter de donner l'impression qu'ils cautionnent les violences. Dans le cas contraire, des sanctions devraient pouvoir être envisagées.
Interrogée sur les slogans hostiles aux policiers scandés au mégaphone pendant les affrontements, elle estime:
Elle défend toutefois une intervention policière proportionnée, qui ne mette pas les agents en danger tout en permettant aux manifestants pacifiques de poursuivre leur mobilisation. Enfin, la cheffe du groupe PLR se dit choquée par la présence d'enfants très jeunes dans le cortège. «Il est atterrant de constater que de jeunes enfants se trouvent mêlés à ce type de manifestations», déclare-t-elle, en questionnant également la responsabilité des parents.
Le PS lausannois esquive
Du côté socialiste, la prudence est de mise. Samuel de Vargas, président du PS lausannois, se contente de rappeller que manifester constitue un droit fondamental, mais que son exercice «ne saurait toutefois justifier le recours à la violence». Il réaffirme son attachement à la sécurité et aux conditions de travail du personnel communal.
Mais lui non plus ne répond pas aux questions précises de watson sur les affrontements du 10 octobre, les effectifs policiers engagés et la présence du black bloc. Pas davantage de réaction sur la présence de jeunes enfants masqués, dont certains se trouvaient à proximité des affrontements. Une situation qui soulève pourtant des questions de sécurité et de protection des mineurs.
Le PS lausannois, allié aux Verts et au POP, et dont le syndic (maire) de la ville est issu de ses rangs, déclare maintenir par ailleurs son soutien aux mobilisations propalestiniennes.
Nous avons aussi tenté mardi de faire réagir Collectif Urgence Palestine, un des co-organisateurs, ainsi que le POP, qui avait soutenu publiquement cette manifestation et y a participé, en vain.
