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La cage d'escalier de l'Uni de Genève où prient des musulmanes pratiquantes.
La cage d'escalier de l'Uni de Genève où prient des musulmanes pratiquantes.image: watson
Reportage

A l'Uni de Genève, ces musulmans qui ne veulent plus se cacher pour prier

Des étudiants musulmans demandent l'ouverture d'une «salle de méditation» à l'Université de Genève. La loi cantonale sur la laïcité s'y oppose. Ils prient dans une cage d'escalier.
11.05.2022, 05:4911.05.2022, 09:55

Deux cages d’escalier entre deux étages à Uni Mail. C’est dans ces non-lieux du bâtiment des sciences humaines de l’Université de Genève que des étudiants et étudiantes de confession musulmane viennent prier. Une cage d’escalier pour les hommes, une autre pour les femmes, situées au même niveau, séparées de quelques mètres.

Sarah*, 21 ans, voile beige, robe orange, fait ses cinq dévotions quotidiennes. Elle ne veut en manquer aucune. «C’est un besoin aussi important que celui de manger», dit-elle. Dans un instant va commencer la prière de dohr, celle de la mi-journée, qui suit de peu le passage du soleil au zénith. Sarah sort de son sac-à-main une pochette dans laquelle est plié en carré un tapis de prière en matière synthétique. Un tout petit tapis vert qui ne servira qu’une fois, désormais posé à mi-étage, sur le sol anti-dérapant d’escaliers prévus pour les évacuations de secours.

Oui, mais un gros mais

Une pétition hébergée sur le site Change.org, lancée il y a quatre ans, mais dont on reparle aujourd’hui, demande l’aménagement d’une «salle de méditation» dans l’enceinte d'Uni Mail. Elle affiche près de 3000 soutiens. Comme le signalait, dimanche, sur son site, le quotidien Le Temps, une étudiante musulmane a fait écho à cette requête le 21 avril dans Topo, la revue estudiantine de l’Université de Genève.

La réponse du recteur, Yves Flückiger, est toujours la même: il renvoie à la loi sur la laïcité du canton de Genève, qui ne permet pas l’exercice du culte dans les structures publiques, à l’exception des centres médicaux et médicaux-sociaux. Il n’est pas opposé à l'ouverture d’une salle de méditation, qui accueillerait toute confession et croyance comme le propose la pétition initiée par l'Association musulmane des étudiants universitaires de Genève (AMEUG), mais cette salle ne pourrait pas être un lieu de prière stricto sensu. Pour les pétitionnaires, cela ne règlerait donc rien. Formellement interdite dans les bâtiments universitaires, la prière, musulmane en l’occurrence, est tolérée, mais elle se pratique en toute discrétion et dans les marges.

Des caricatures de Charlie Hebdo

Si cette revendication réapparaît, c’est aussi à la suite d’inscriptions récemment placardées dans les cages d’escalier en question, telle cette affichette demandant aux musulmans venant là d'aller prier dans les lieux de culte présents à la ronde, telle encore cette reproduction de la célèbre caricature de Cabu, «C’est dur d’être aimé par des cons», parue à la une de Charlie Hebdo neuf ans avant l'attentat islamiste de janvier 2015. Inscriptions qualifiées de «provocations islamophobes» dans l'article de Topo, qui dénonce aussi la disparition de tapis de prière précédemment entreposés dans ces lieux.

«Même ici, en Suisse, pour des choses essentielles à notre vie, on nous demande de nous adapter», regrette Sarah, étudiante en première année de sciences-politiques à Uni Mail. Ses parents sont originaires de «Palestine», de Haïfa, la grande ville côtière au nord d’Israël. Elle porte le voile depuis qu’elle a 16 ans.

«Au gymnase, parfois, c’était dur. Un jour, alors que j’avais mis un pull long, une prof m’avait dit: "On n’est pas au bled"»
Sarah

Sarah, dont le père est docteur en chimie, s’était d’abord lancée dans des études de médecine. Qu’elle a arrêtées. L’impossibilité de porter le voile en stage pratique y est pour quelque chose, raconte-t-elle. «On ne fait de mal à personne», ajoute-t-elle, sûre de son bon droit.

Deux autres femmes, plus amplement voilées, pénètrent dans la cage d’escalier. Maya*, elle, en sort. Elle n’est vêtue d’aucun foulard, ni d'aucun voile, mais d’une sorte de tenue disco, sweat et pantalon éponge, la poitrine barrée d’un grand «PINK» en paillettes, le bas recouvert de bandes verticales tout aussi pailletées. «Cela fait deux ans et demi que je viens prier ici, et quand je prie, je me couvre bien sûr les cheveux», explique la jeune femme de 23 ans, née au Caire, étudiante en traduction «français, arabe, anglais».

«La prière, ça efface les fautes, ça donne de l’énergie, on se sent plus en contact avec Dieu. On voudrait une salle de prière, pour que ce soit plus facile, pour qu’on se sente plus en sécurité aussi. Moi, comme femme, il m’arrive d’avoir peur, dans cette cage d’escalier»
Maya

«Salam aleïkoum», dit un étudiant à Maya en guise de salut. Il s’en va prier dans la cage d’escalier réservée aux hommes. A sa sortie, il se confie. Patrick*, en tenue sportwear de ville, est en deuxième année de bachelor en biochimie à Sciences II, la fac située à Quai Ernest Ansermet, non loin d’Uni Mail. «A Sciences II, faire la prière, ça serait difficile, je ne trouverais pas d’endroits aussi discrets que celui-ci», dit-il. Originaire du Rwanda, né dans une famille catholique, Patrick, 23 ans, s’est converti à l’islam à la fin de l’année dernière, au terme d’«un long questionnement personnel sur la spiritualité, qui remonte au confinement», relate-t-il.

«Pourquoi ce qui est possible à l'Université de Lausanne, une salle de prière interreligieuse, ne l'est-il pas à l'Université de Genève?»
Patrick

Ces musulmans pratiquants disposeront-ils un jour d’un lieu dédié aux dévotions à l’Université de Genève? La loi cantonale sur la laïcité s’y oppose. Il y a bien une «aumônerie de l’Université» à Uni Mail, mais on n’y prie pas. En 2018, une association à vocation inclusive, «très féministe et très LGBT», selon une source souhaitant garder l’anonymat, avait proposé d’accueillir les musulmans pratiquants, filles et garçons, dans le temple protestant de Plainpalais, qui fait face au bâtiment universitaire. Cela ne s'est pas fait.

«On peut penser que les musulmans étaient réticents à prier dans un lieu de culte non musulman, mais aussi que, pour des questions liées aux mœurs, ils n’étaient pas à l’aise avec le monde associatif LGBT-friendly gérant le temple»
La même source anonyme

Le 30 avril, sur l’antenne de La Première, le député libéral-radical au Grand Conseil genevois et ancien professeur de philosophie Jean Romain, dont l’engagement pour la laïcité est connu, débattait de l’affaire qui nous occupe avec son collègue au parlement cantonal et adversaire politique, le député socialiste Sylvain Thévoz.

Jean Romain est d’avis que, faute de mosquée dans le quartier d’Uni Mail, le temple de Plainpalais aurait été «la meilleure solution». «Il ne faut pas faire entrer le cultuel à l’école ou à l’Université», estime le député PLR, qui ne parle pas ici des «tenues vestimentaires», mais de «l’exercice du culte».

«La laïcité à laquelle je tiens est celle du rapport à la loi. Des gens ont pensé que la loi à suivre était celle du parlement et qu’elle devait se distancer de la théocratie. Tout cela est profondément ancré»
Jean Romain, député PLR au Grand Conseil genevois

Un député UDC veut interdire les signes religieux aux élèves

On observe en Suisse romande, comme en France, une droitisation de la laïcité, ce dont la gauche laïque se désole de part et d’autre du Jura. Preuve en est cette motion déposée par le député de l’UDC au Grand Conseil genevois Stéphane Florey, qui, s’inspirant de la loi française de 2004, veut interdire le port de signes religieux ostensibles aux élèves, comme l'écrivait mardi la Tribune de Genève.

Cette employée d'Uni Mail, qui travaille à l'étage des cages d'escalier faisant office de lieu de culte musulman, était-elle au courant qu'on prie derrière ces portes? «Non, jamais fait attention», répond-elle en passant en coup de vent.
*Prénoms d'emprunt

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