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Les habitants paient de leur personne. Cressier (NE), 25 juin 2021. Image: watson

A Cressier, village meurtri: «On a cru qu'on allait mourir noyés»

Reportage à Cressier (NE), où les habitants, gravement touchés par un torrent de boue mardi soir, n'en finissent pas de déblayer des montagnes de gravats, désormais avec le soutien de l'armée. Rencontres et témoignages.



Mardi 22 juin à 20h10, un ruisseau tout maigrelet, le Ruhaut, s’est transformé en terreur. Dévalant du plateau d’Enges, un râle de boue, de pierres et de branchages s’est abattu sur Cressier. Ce village viticole tout en pierre jaune, à la chute du Jura, à l’amorce du Plateau, dans le canton de Neuchâtel, a vécu ce que les fatalistes appellent la faute à pas de chance. C’est comme si la chasse d’eau du ciel avait tout lâché au même endroit.

«Le feu, on peut l’arrêter, l’eau, non», philosophe Pierre Lauper, le boulanger de Cressier. Aujourd’hui à la retraite. Ce natif du lieu, trente-cinq ans de pétrin dans les mains, a vu la vague venir, calé à son balconnet, au premier étage de ce qui fut sa boulangerie, à présent «Pizza Torino».

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Pierre Lauper qui fut boulanger au village durant 35 ans. Cressier, 25 juin 2021. image: watson

Moustache et casquette, short, polo et fine polaire sur le dos, Pierre Lauper a cet air hagard des vacanciers face au spectacle des désastres estivaux. Il pleure en parlant, comme si sa vie et son village se résumaient à cette poussière au sol, épaisse et de la couleur du curry. Lui n’est pas touché, mais c’est presque pire. Ce vendredi matin, trois nuits après la catastrophe, il s'en va porter assistance à des amis. «Ils n’ont plus de cave, plus rien».

Le temps est vicieux, ni chaud, ni froid. Une coalition de nuages bas menacent encore. «Je pense que la nature se détraque. On envoie tellement de cheni dans notre atmosphère», soupire Pierre Lauper. En face, côté Plateau, passé le chemin de fer et le ruban d’autoroute, la raffinerie. La raffinerie de Cressier. La dernière en Suisse. Elle et l’usine Frigemo, spécialisée dans les produits dérivés de la pomme de terre, diffusent parfois dans l’air un mélange sucré-salé repérable.

400 foyers touchés

Cressier, 2000 habitants, 400 foyers touchés. La désolation. Des dizaines de secouristes dépêchés au chevet de la population: travailleurs de chantiers, entreprises de nettoyage, électriciens, protection civile, policiers, sans compter les nombreux bénévoles, et maintenant 200 militaires. Pour eux tous, les Cressiacois n’ont que louanges à la bouche.

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La pression a été telle qu'elle a fait exploser la canalisation souterraine du Ruhaut, le ruisseau en furie. Cressier, 25 juin 2021. image: watson

Cressier: évacuation des déchets

Vidéo: watson

Les engins, œuvrant en binôme, les uns ramassant les gravats, les autres les emportant, n’en finissent pas de déblayer les ruelles envahies de limon, de boue gluante, de grosses pierres sorties de leurs gonds. Sur la cabine de sa tractopelle, un ouvrier signale par un fanion son pays de cœur, le Portugal. Dans un jardin abîmé flotte un drapeau suisse plus rouge que d'habitude.

Au centre du village, un liquide marron recouvre la cour du château, carré médiéval épaulé de tours pointues. La fontaine est détruite, un ancien pressoir a des allures de moignon. Les deux formaient un joli ensemble.

«La petite a 7 ans, elle est à l’école, c’est mieux»

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A Cressier, une famille soudée face au drame. Yannick, Christelle, Huguette et Christine, qui tient dans ses bras la petite chienne Kayla. image: watson

«La petite a 7 ans. Elle est à l’école. C’est mieux.» Yannick Sunier est polymécanien à Bienne (BE). Trois générations, quatre en comptant la grand-mère de 97 ans, évacuées après le drame de mardi, vivent sous un même toit au cœur de Cressier. Ça fait 27 ans que tout ce monde habite là. Les yeux rougis, Yannick, à ses côtés Christelle, son épouse, voit avec dépit sa voiture soulevée dans les airs, puis reposée à l’arrière d’un camion avant d’être évacuée. «Ça va?», lui demande un membre de la protection civile, connu de la veille et de l’avant-veille. Le jeune père de famille répond d’un «merci pour tout». «Ce sont des héros, j’ai beaucoup de respect pour eux.»

Une femme témoigne, à Cressier, après l'évacuation des déchets

Vidéo: watson

Huguette, la mère de Yannick, fait faire le tour du propriétaire. Tout le bas a été noyé. L’électroménager est fichu. Mais ce qui désole le plus et fâche Huguette en t-shirt vert, c’est la destruction de son «chauffage alternatif», 60 000 francs investis dans une pompe à chaleur, une énergie propre, dite CTA. L’eau chargée de saletés est entrée par l’arrivée d’air, elle a obstrué les filtres. Aujourd’hui, l’énergie manque, dans la grande maison ancienne. «On nous emmerde avec la loi CO2 pour faire du fric, mais quand on veut mettre des panneaux solaires sur le toit, on nous dit que ce n’est pas possible. Comme si on pouvait les voir.»

Frayeurs

Christine habite un studio situé au rez-de-chaussée de chez Huguette. On voit tout dedans. Comme dans le tambour d'une machine à laver, avec son linge retombé après l'essorage. Christine avait entreposé des souvenirs d’enfance dans cette chambrette. Ils n'y sont plus. «J’ai la larme qui coule toute seule.» Elle est saisie de frayeurs a posteriori. Et si sa petite-fille, qu’elle héberge parfois pour la nuit, avait été chez elle ce mardi où les éléments se sont déchaînés? Christine tient sa chienne Kayla blottie contre sa poitrine.

«Le bois aussi, tu mets le bois, ça a beaucoup de valeur»

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Viviane et Christelle, la maman et sa fille. Cressier, 25 juin 2021. image : watson

«Le bois aussi, tu mets le bois, ça a beaucoup de valeur, j'avais vingt-cinq planches environ». Christelle, une jeune femme en jogging et bottes indique à sa mère, Viviane, ce qu'elle doit écrire sur son calepin où les biens détruits sont répertoriés. Entre autres, et cela sera transmis à l'assurance: un lave-linge, un sèche-linge, un congélateur, la chaudière à mazout. «Il y a du mazout à la cave et la cuve n'est peut-être pas stable», s'inquiète Viviane.

C'est sa fille qui a écrit «Courage», sur un mur, avec de la boue, au-dessus de marques de mains d'enfants trempées dans la même matière. Christelle est fourrier à l'armée. Du rez-de-chaussée encrassé de toute cette marée brune, elle a sorti une «caisse d'officier» où sont entreposés ses documents militaires. Souillés jusqu'au dernier. «Je l'avais sûrement laissée entrouverte», dit-elle machinalement.

La maman a ce petit accent chantant qui ramène aux origines. «Et quand je m'énerve, je l'ai encore plus fort fort», plaisante-t-elle. Viviane est de Dordogne. Mais lundi, en huitième de finale à l'Euro, elle soutiendra les Suisses, pas les Français. «Ils sont trop chauvins. Quand ils gagnent, on n'entend qu'eux», y va-t-elle en redoublant d'intonations méridionales.

La maison du grand-père

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Yann Berger, dans ce qu'il lui reste de salon. Cressier, 25 juin 2021. image: watson

«Heureusement mes deux petites chattes, Cannelle et Ragusa, sont toujours avec nous. Si elles n’avaient plus été là, je crois que ce serait plus dur à supporter. Mardi, on a cru qu’on allait mourir noyés». Tout en haut du village, en sa partie la plus pentue, à la lisière de la forêt là où débouche le Ruhaut, d’habitude amical, des maisons témoignent de la puissance du choc. Celle de Yann Berger, 47 ans, qu’il tient de son grand-père, est toujours debout, mais seuls les murs sont apparents. Le reste est parti: le salon, la cuisine, la cave, le jardin, la piscine, les jeux des enfants. Du grill, on ne voit plus que la hotte. Le bas comme tout alentour gît sous un mètre cinquante de gravats.

Chez Yann Berger, l’une des victimes des inondations à Cressier

Vidéo: watson

Oui, mardi, à 20h10, Yann Berger, sa femme Laetitia, leurs deux filles et les deux petites chattes, ont cru mourir. Ils ont eu à peine le temps de se réfugier au «galetas». Ils ont appelé les secours, qui ne sont pas venus ou n’ont pas pu venir. Ils ont appelé des amis. Qui sont venus les sortir de leur refuge coincé sous les toits. C’est en redescendant vers le bas de la commune que nous croiserons l’un d’eux par hasard. «On savait comment aller les chercher, on est du village, les policiers, eux, non», expliquera-t-il.

Ils la boiront ensemble

Yann Berger se dit qu’il en a pour un an avant de pouvoir réemménager dans sa maison meurtrie. Comme les naufragés, il se cale un programme. En six points : «Vider la cave, casser les plâtres, vider la cuisine et les toilettes, vider la piscine, déblayer le jardin, remettre en état l’intérieur». Gibus passe. Un ami. Il a récupéré intacte une bouteille d’œil de perdrix dans la cour de Yann Berger. Les deux copains la boiront ensemble. Pas du tout un voleur, Gibus. La police sait qu’il y a eu des rapines la nuit précédente. On ne pensait pas cela possible à Cressier.

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La bonne humeur des ouvriers réconforte les habitants. Cressier, 5 juin 2021. image: watson

Midi. Les ouvriers et bénévoles se dirigent vers le collège communal où se tient une distribution de repas. Au menu: salade de pommes de terre-cervelas. Deux écolières, souriantes, rentrent à la maison pour dîner, chacune une bouteille d’eau potable sous le bras, leurs pieds battant la poussière.

Inondations à Cressier

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Inondations à Cressier
source: keystone / adrian reusser
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