734 enfants en Suisse risquent d’être emmenés illégalement à l’étranger
Josif Hector a treize ans et vit à Amman, la capitale jordanienne. Il est le fils d’Irina Vencu, qui se bat pour retrouver son garçon. Il y a onze ans, son ex-mari, un développeur informatique jordanien issu d’une famille aisée, a emmené leur enfant en Jordanie contre la volonté de la mère. En 2018, Irina Vencu a pu voir son fils une seule fois, brièvement, à Amman, sous la surveillance étroite de la famille de son ancien mari. Originaire de Roumanie, elle s’était installée à Zurich après que son époux d'alors a trouvé un emploi en Suisse.
Mi-septembre, le tribunal de district de Zurich a condamné le père à six ans de prison pour enlèvement. Il a été arrêté le 1er juin 2025 à l’aéroport de Francfort, en vertu d’un mandat d’arrêt international. La NZZ a consacré un article détaillé à cette affaire.
L’histoire d’Irina Vencu est loin d’être un cas isolé. Il arrive de plus en plus souvent qu’une mère ou un père emmène son enfant dans un autre pays sans l’accord de l’autre parent. Voici les principaux faits à connaître sur les enlèvements internationaux d’enfants.
Combien d’enlèvements internationaux d’enfants?
Les statistiques de l’Autorité centrale de l’Office fédéral de la justice, compétente en la matière, donnent une première indication. L’année dernière, 82 parents ont déposé une demande de retour d’un enfant emmené contre leur gré dans un autre pays. Il s’agit d’un record depuis que la Suisse a adhéré, en 1984, à la Convention de La Haye sur les enlèvements internationaux d’enfants.
Au nom des parents concernés, la Confédération ne peut transmettre ces demandes qu’aux quelque 100 Etats, essentiellement occidentaux, qui ont signé cette convention. En 2025, 38 demandes ont été adressées à des pays européens, principalement aux Etats voisins de la Suisse. Dans 80% des cas, les personnes à l’origine de l’enlèvement sont les mères. Les enfants concernés ont en moyenne sept ans.
La possibilité de récupérer un enfant dépend largement du bon fonctionnement du système judiciaire du pays sollicité et de la coopération entre les parents. Les demandes de retour ne sont pas automatiquement acceptées: ce sont les tribunaux du pays où l’enfant a été emmené qui statuent. Les enfants conduits dans un Etat n’ayant pas signé la Convention de La Haye, comme la Jordanie, ne figurent pas dans les statistiques fédérales.
L’année dernière, le Service social international Suisse a conseillé ou accompagné des personnes dans une trentaine de cas impliquant des pays non signataires. Dans ce type de situation, les pères sont souvent les auteurs des enlèvements. Parmi les Etats qui n’ont pas adhéré à la convention figurent de nombreux pays africains et arabes dont le système juridique est influencé par l’islam, et où la tradition comme la législation tendent à accorder au père un rôle prépondérant dans les décisions concernant l’enfant.
Au total, quelque 110 cas d’enlèvements d’enfants par leur mère ou père ont été recensés en Suisse en 2025. Les spécialistes estiment toutefois que de nombreux cas échappent aux statistiques et que le nombre réel est donc plus élevé.
Quelles mesures préventives sont en place?
Il est impossible d’empêcher tous les enlèvements d’enfants. Le Service social international et l’Office fédéral de la justice soulignent néanmoins l’existence de plusieurs mesures préventives.
Les enlèvements ne surviennent généralement pas sans signe avant-coureur. Des menaces ou des allusions peuvent apparaître en amont. Pour évaluer le risque, certains comportements méritent une attention particulière:
- L’autre parent a-t-il déjà entrepris des démarches concrètes?
- A-t-il démissionné, vendu des meubles, posé des questions inhabituelles au sujet des enfants ou fait établir des documents de voyage?
Une médiation entre les parents peut aider à désamorcer la situation. Des mesures judiciaires peuvent également être utiles, par exemple l’attribution exclusive du droit de déterminer le lieu de résidence de l’enfant, une modification de l’autorité parentale, une restriction du droit de visite imposant la présence d’un tiers ou encore une interdiction de quitter le territoire.
Combien d’enfants sont recherchés préventivement?
La crainte des enlèvements d’enfants grandit. L’année dernière, 734 enfants faisaient l’objet d’un signalement préventif dans le système national de recherches Ripol, un record. En 2020, ils n’étaient encore que 271.
L’objectif d’un signalement dans Ripol est d’empêcher un enfant de quitter la Suisse. Cette mesure peut être ordonnée par l’Autorité de protection de l’enfant et de l’adulte (APEA) ou par un tribunal, lorsque ceux-ci estiment qu’il existe un risque réel d’enlèvement. C’est notamment le cas lorsqu’un parent profère des menaces ou adopte un comportement suspect.
Les enfants peuvent également être signalés dans le Système d’information Schengen (SIS). Fin juin, ils étaient 494 dans ce système. L’objectif est alors d’empêcher leur déplacement vers un autre pays de l’espace Schengen ou leur sortie de cet espace. La mesure préventive peut être prolongée d’une année supplémentaire à l’issue de chaque période de douze mois.
Pourquoi y a-t-il plus d’interdictions de voyager?
Patrick Fassbind, directeur de l’APEA de Bâle-Ville, constate que les parents, mais aussi les autorités de protection, sont de plus en plus sensibilisés au problème des enlèvements d’enfants. Yvo Biderbost, responsable du service juridique de l’APEA de la ville de Zurich, partage cette analyse. Il souligne que les fiches d’information et les conférences ont également contribué à attirer davantage l’attention des autorités compétentes sur cette problématique.
Il est évidemment impossible de savoir si un enlèvement aurait réellement lieu en l’absence d’une interdiction de quitter le territoire. La mesure semble néanmoins constituer un instrument de prévention efficace. Ni Patrick Fassbind ni Yvo Biderbost ne connaissent de cas dans lesquels un enfant aurait été emmené à l’étranger malgré une telle interdiction.
Selon Patrick Fassbind, à l’aéroport de Bâle, un à deux parents sont interceptés chaque année. A Bâle-Ville, la plupart des interdictions sont prononcées à l’approche des vacances d’été et des autres congés scolaires. C’est en effet à ces périodes que le risque est le plus élevé.
Ces interdictions constituent toutefois une atteinte importante aux droits constitutionnels des parents et des enfants. Patrick Fassbind le rappelle:
Pourquoi le nombre d’enlèvements augmente-t-il?
Le nombre de mariages binationaux tend à augmenter. Un peu plus d’un tiers des Suisses ont un ou une partenaire de nationalité étrangère. Or, ces unions présentent un risque accru d’enlèvement parental.
Les raisons qui poussent un parent à enlever son enfant sont multiples. Le Service social international explique notamment que le parent concerné peut se sentir isolé socialement et vouloir retourner dans son pays d’origine. Il arrive aussi qu’il refuse une décision judiciaire ou administrative concernant la garde de l’enfant ou la répartition du temps passé avec chacun des parents.
Dans certains cas, un parent prend la fuite pour échapper à une relation de couple conflictuelle ou marquée par la violence. Dans d’autres, il s’agit tout simplement d’un acte de vengeance.
Comment un enlèvement affecte-t-il les enfants?
Pour Anna Lanz, travailleuse sociale et médiatrice au Service social international, les enfants sont les premiers à pâtir de ces situations:
Le contact avec le parent resté en Suisse est brutalement interrompu. Les enfants sont exclus de décisions qui marquent leur vie et perdent leurs amis ainsi que l’ensemble de leurs repères sociaux. Ils se retrouvent également pris dans un conflit de loyauté: leur mère ou leur père leur manque, mais ils ont peur de le dire au parent qui les a emmenés. Anna Lanz précise:
Il faut parfois plusieurs années avant que les enfants enlevés puissent revenir en Suisse. Ce retour s’accompagne de difficultés linguistiques et scolaires, mais aussi d’un risque de reviviscence traumatique. Entre-temps, les enfants ont pris racine dans le pays où ils ont été emmenés et y ont noué des liens sociaux. Leur retour les arrache donc une nouvelle fois à leur environnement.
Un accompagnement professionnel est par conséquent nécessaire, selon Anna Lanz, idéalement avec la participation de l’ensemble du système familial.
Comment le Service social international aide-t-il?
Le Service social international conseille les parents concernés, que leur enfant ait été emmené dans un pays signataire de la convention ou dans un Etat qui ne l’a pas ratifiée. Il les aide à localiser leur enfant, sert d’intermédiaire entre les parents et cherche des solutions qui privilégient son intérêt supérieur.
L’un des objectifs essentiels est de maintenir le contact entre l’enfant et le parent resté sur place, par exemple au moyen d’appels téléphoniques ou de messages écrits. La travailleuse sociale Anna Lanz explique:
Le Service social international dispose de partenaires dans 120 pays et entretient également des contacts avec les autorités publiques. Beaucoup dépend toutefois du parent qui a emmené l’enfant. S’il refuse toute collaboration, le risque de rupture totale des liens avec l’autre parent devient réel. Un danger encore plus important lorsque l’enlèvement a lieu dans un pays qui n’a pas signé la Convention de La Haye. (adapt. tma)
