Les avocats romands sont furieux contre un site norvégien
«En crasse violation de la législation applicable»: c’est ainsi, selon un avocat vaudois, que Legaly.ch a monté sa plateforme. Son propre profil sur ce nouveau site contient des informations erronées. Il est le seul des avocats contactés à avoir accepté de s’exprimer; les autres ont préféré se taire et nous ont renvoyés vers leurs Ordres respectifs. L’affaire qui secoue le monde judiciaire suisse est tendue et complexe.
En effet, certains avocats romands ont découvert, en recevant une offre d’abonnement, qu'ils étaient inscrits sur la plateforme Legaly sans qu'ils aient donné leur permission ni fait de démarches en ce sens.
A Genève comme dans le canton de Vaud, les Ordres des avocats sont mobilisés et exigent le retrait des profils créés sans consentement. Le 19 octobre, Legaly a fait des concessions à l’Ordre genevois. Insuffisantes, selon lui.
Au cœur du différend, le modèle du site. Legaly crée les profils en aspirant des données en ligne et sans demander l’avis des avocats, puis leur propose de payer pour gagner en visibilité. Résultat: ces gens se retrouvent présentés, classés et notés sur une plateforme commerciale, parfois avec des erreurs. Et c’est à eux de demander leur retrait.
La plateforme se présentait, jusqu'à peu, comme une société suisse, Legaly SA. Pourtant, aucune trace de cette dernière n’apparaît au registre du commerce. Interrogé, son CEO, François Savard, reconnaît: «C’est une erreur de notre part. Il y a un mois, nous avions modifié les pages "A propos" de tous les pays. Cela a été corrigé ce matin (réd: le 20 octobre).» Le site indique désormais être exploité par Advokatguiden AS, une société enregistrée à Oslo, en Norvège.
Le 15 septembre 2026, l’Ordre des avocats de Genève (Odage) a adressé à la société un courrier que watson a pu consulter. Il y écrit noir sur blanc:
Des profils créés sans consentement
Si «certains avocats ont choisi de souscrire aux services proposés par la plateforme, ce qui relève naturellement de leur liberté, la création de profils sans démarche volontaire des intéressés soulève plusieurs questions», relève l’Odage. Pour lui «les avocates et les avocats doivent pouvoir maîtriser leurs informations professionnelles et décider librement de leur présence sur une plateforme commerciale.»
L'Ordre ajoute:
Ces profils mentionnaient, en général, une «disponibilité pour une consultation en ligne», alors que l’avocat concerné n’avait rien indiqué de tel, complète l'Ordre.
Face à ces préoccupations, l’Odage est intervenu auprès de Legaly pour demander notamment le retrait des profils des avocates et des avocats qui n’avaient pas expressément consenti à leur création.
Un entretien a eu lieu le lundi 19 octobre. L’Ordre explique:
L’Ordre a pris acte de ces mesures, qui «vont dans le bon sens», mais «ne répondent que partiellement aux préoccupations exprimées». Par exemple, Legaly n’a toujours pas confirmé renoncer à créer et maintenir des profils d’avocates et d’avocats qui ne l’ont pas demandé. L’Odage «entend poursuivre ses démarches afin d’obtenir une réponse satisfaisante aux problèmes soulevés».
Vaud est aussi remonté
La grogne ne se limite pas à Genève. L’Ordre des avocates et des avocats vaudois (OAV) confirme que plusieurs de ces dernies lui ont fait part de leur mécontentement. Par courriel, il indique que «certains membres ont interpellé Legaly en exigeant le retrait de leur profil», en invoquant la loi sur la protection des données.
L’OAV dit avoir lui-même «mis en demeure Legaly, exigeant le retrait des profils des avocats qui n’avaient pas consenti à la publication de leur profil sur cette plateforme, cela dès 2023». D’autres communications ont suivi en février 2024. Et l’Ordre ne compte pas en rester là: «Vu l’insistance de Legaly, une nouvelle communication va être envoyée à nos membres. De tels procédés ne sont pas admissibles.»
L'Ordre ignore en revanche «si des plaintes sont sur le point d’être déposées par nos membres». Selon nos informations, quelques avocats valaisans se sont eux aussi plaints de la plateforme. Contactés, les Ordres des avocats de Neuchâtel et du Valais n’ont pas répondu à nos questions au moment où vous lisez ces lignes.
Legaly se défend
Joint le 20 octobre, au lendemain de son entretien avec l’Odage, François Savard dit avoir été pris de court. «Ça nous est tombé dessus mi-septembre.» Il affirme ne pas s’opposer au retrait des profils demandé par l’Ordre. «Ça ne sert à rien de lister des avocats qui vont être en colère et avec qui on ne va pas pouvoir collaborer.» Il dit avoir accepté de retirer les avocats concernés, à condition de recevoir leur liste, car certains souhaitent peut-être rester sur la plateforme. «Je ne pense pas qu’ils vont nous faire parvenir une liste.» Selon lui, après l’appel de l’Odage à quitter la plateforme, 250 à 300 avocats lui ont écrit pour désactiver leur page, sur les 2400 membres de l’Ordre.
Le CEO défend son modèle. Le justiciable consulte le site gratuitement, sans publicité. Les revenus proviennent des avocats qui paient pour gagner en visibilité et en fonctionnalités, comme sur Avvo et SitiPro, d'autres plateformes pour trouver des avocats.
Le compte Premium coûte 199 francs par mois. En Suisse, Legaly compte 18 abonnés Premium, principalement à Genève. Revendiquer son profil reste gratuit, «et ça peut l’être pour toujours», assure François Savard.
Il reconnaît que les profils contiennent des erreurs. «On est au courant que les infos ne sont pas à jour, que tout n’est pas parfait.» Par contre, il en rejette la responsabilité:
Legaly compile des sources publiques, des profils LinkedIn et des sites d’études d’avocats.
Le CEO confirme qu’une campagne de revendication de profils a été menée cet été, par courriel. Selon lui, 1500 avocats ont validé leur profil. «Je pense que c’est à ce moment que les avocats ont découvert l’existence de leur profil.»
Trois relances, pas plus
Quant aux sollicitations, sa version diffère de celle de l’Ordre. Il assure appliquer une règle stricte: trois courriels au maximum, puis une tentative par téléphone. «Si l’avocat ne nous répond pas au bout de trois relances, on arrête.»
Il admet en revanche qu’à ces messages commerciaux s’ajoutaient des courriels automatiques de la plateforme, qui signalaient, par exemple, un avis en attente ou le nombre de visites sur le profil.
Aujourd'hui, le démarchage est suspendu depuis un mois. «On est dans le flou», reconnaît-il, depuis les rendez-vous et les courriels de l'Odage.
Il invoque aussi deux décisions, rendues en Norvège en 2021 et encore récemment au Danemark, en février 2026. Selon lui, elles reconnaissent aux avocats, comme aux médecins, un statut particulier qui rend leurs données professionnelles publiables.
Il précise qu’aucune plainte n’a été déposée contre Legaly à ce jour, et dit souhaiter une entente avec l’Ordre genevois, sans trop y croire.
Ce que dit la loi suisse
Une question se pose: qui a raison? Le Préposé fédéral à la protection des données et à la transparence (PFPDT) ne se prononce pas sur un cas qu’il n’a pas examiné dans le cadre d’une enquête, mais outre une pluie d'articles de loi, il établit le cadre général:
En revanche, la plateforme doit respecter la loi sur la protection des données, en particulier le principe d’exactitude: c’est au responsable du traitement de veiller à ce que les données soient correctes. Les personnes concernées disposent, en outre, d’un droit d’opposition. En cas d’opposition, souligne le PFPDT, le traitement des données «devrait cesser, sous réserve d’un intérêt prépondérant».
Le fait que Legaly soit exploitée depuis la Norvège ne la soustrait pas à la loi suisse, qui s’applique aux situations produisant leurs effets en Suisse, même si elles se sont produites à l’étranger.
À ce jour, le PFPDT n’a reçu aucune dénonciation concernant Legaly.ch, et le site continue de tourner. La plateforme a fait des concessions, l’Ordre genevois les juge insuffisantes. Reste une question de fond: une plateforme commerciale peut-elle inscrire des avocats sans leur demander leur avis?
